Chapitre 37
Thomas.
Plusieurs semaines étaient passées depuis la mort d'Honorine. J'allais rendre visite à Eugénie aussi souvent que je pouvais. Elle refusait de parler. Enfermée dans ses pensées, ne souriant jamais. Elle dessinait, toute la journée, fiévreusement. Ces dessins étaient noirs, représentaient des paysages lugubres où aucune fleur ne poussait. J'avais bien tenté, avec mes fils d'or, de lui tisser une couverture sous laquelle elle pourrait trouver chaleur et réconfort. Elle n'en voulait pas, tourbillonnant entre ses idées noires et le manque de sa sœur. Alors je m'asseyais près d'elle et je lui racontais Honorine. Sa gourmandise, son franc-parler, sa liberté. Je lui parlais pendant des heures, la faisant revivre avec mes mots et mon amour.
Louise, pendant ce temps, jouait du violon. Une mélodie entraînante, joyeuse comme un matin de printemps. Un matin, j'eus une idée. Au lieu de parler d'Honorine, j'allais tisser ce qu'elle était.
Je fermais les yeux, laissant flotter mes souvenirs les plus lumineux. Mes mains dansaient dans l'air et mes fils d'or formèrent une silhouette. Peu à peu, une Honorine dorée se constitua devant nous. Elle irradiait. Le pouvoir des fils d'or distillait de cette représentation ce qu'était Honorine. Nous ressentions sa présence, son rire, nous entendions ses jurons. Elle était là. Elle était revenue.
Eugénie leva les yeux vers la statue de sa sœur qui rayonnait. Elle sentait physiquement la présence de sa grande sœur dans ce rayonnement. Un peu comme une musique ou une odeur nous ramène instantanément au moment qui l'a vue naître. Cette sensation était multipliée, transcendée. Elle se jeta dans les bras ouverts, qui l'accueillirent pleinement. Blottie contre sa sœur d'or, elle soupira de bonheur en fermant les yeux.
Je regardai Louise, qui me confirma que les choses allaient aller de mieux en mieux à présent. Elle avait posé son archet. Ses cheveux avaient repoussé. Elle était redevenue la jeune spectre musicienne, un peu éthérée. Je la sentais continuellement en connexion avec Anselme. Il ne quittait pas ses pensées. J'étais sûr que pour lui, c'était aussi intense et présent dans sa nouvelle vie. Ces deux-là se retrouveraient. C'était certain.
Quand je ressortis de chez Louise, j'avais le cœur léger. Je déambulais dans les rues, et tout le monde me voyait. Je n'en éprouvais pas de fierté particulière. Simplement, je me rendais compte du chemin parcouru. Je passai devant la boutique de Marcelin qui, juché sur un escabeau, fixait son enseigne : Marcelin, rafistoleur de qualité. Je lui fis un petit signe amical et il descendit précipitamment de son perchoir.
— Monsieur Thomas, quel plaisir ! Venez donc un moment à l'intérieur, il faut que je vous montre quelque chose.
Intrigué, je suivis le petit spectre lumineux. Sur le comptoir, il y avait un coffret de bois. Il me le présenta en souriant d'un air malicieux.
— C'est pour vous. Une sorte de cadeau, en quelque sorte.
J'étais touché de cette marque d'attention.
— Merci infiniment, Marcelin.
Et j'ouvris le coffret. Ce que j'y trouvai dépassait en beauté tout ce que j'avais pu voir jusqu'à présent. Déposée sur un délicat nid de taffetas reposait la petite voiture rouge de mon enfance. Étincelante. Je la retrouvai enfin. Instantanément, les effluves de mon enfance heureuse resurgirent devant moi. C'était un fabuleux trésor, plus précieux que la plus brillante pierre précieuse.
— Mais où l'as-tu trouvée ? Je la croyais perdue à jamais.
Marcelin prit un air mystérieux.
— Ah ça, monsieur Thomas, je ne peux pas le dire.
Ce n'était pas si important que ça de le savoir, finalement. Elle reposait dans ma main, c'était l'essentiel.
Je remerciai chaleureusement Marcelin, lui souhaitant une pleine réussite dans ses affaires.
Mes pas me menaient, sans que j'y songe, vers la bibliothèque des trépassés. Je n'avais pas pris le temps, jusqu'à présent, de m'y rendre. J'avais en tête quelques ouvrages à consulter avant de quitter l'île. En bas des marches qui menaient aux magnifiques portes, je fus saisi, comme la dernière fois, par la majesté du bâtiment. Il s'en dégageait une puissance et une magnificence palpables.
Les formalités accomplies, je me dirigeai vers l'immense salle, où le réservoir incroyable d'ouvrages s'élevait dans la lumière. Je cherchais le livre de la vie d'Honorine. Je voulais me plonger dans l'histoire de sa vie trépidante, m'imprégner encore de sa joie de vivre.
Les nombreux fauteuils de cuir blond étaient pratiquement tous occupés. Sauf un, à côté d'un lecteur absorbé dans un épais livre à reliure violette. Je le reconnus immédiatement.
— Bonjour, Barnabé.
Il leva ses yeux gris du livre. Son visage était apaisé. La tache dorée était toujours là, brillante dans les rayons de soleil qui traversaient la verrière.
— Bonjour, Thomas. Quelle surprise.
Sa voix n'avait plus cette intonation gluante.
— La vie de ma mère est très inspirante. J'aurais peut-être dû venir ici plus tôt. Mais les choses sont ce qu'elles sont. Elles ont un sens, je suppose, sinon, à quoi bon ?
Je m'étais installé sur le fauteuil à côté de lui, comme deux vieux amis qui se retrouvent.
— Oui, Barnabé, c'est ce que nous en faisons qui donne la direction de notre existence. Le choix nous appartient : l'ombre ou la lumière. Parfois l'ombre et le bon chemin.
Le silence s'installa entre nous, un silence chargé d'émotion et de compréhension, ce royaume où aucun mot n'est nécessaire.
Il s'était replongé dans les pages du livre. Je posai ma main sur son épaule ; le contraste entre le noir de sa cape et l'éclat de ma main était saisissant. Un bon résumé, en somme.
Je le laissai à ses découvertes et trouvai rapidement le livre d'Honorine. La retrouver fut délicieux. Je dévorai sa vie pendant des heures.
Quand je refermai le livre, la journée était bien entamée. Ma mission sur cette île était terminée.
J'ignorai quelle serait ma prochaine mission. Le monde était vaste, l'univers infini.
Dehors, des nuages décoratifs agrémentaient le ciel de nuances blanches et roses. L'air était doux.
Je m'avançai vers le boulevard, où la circulation était toujours très dense. Une voiture rouge, comme celle du coffret, s'arrêta à ma hauteur. La vitre se baissa ; une femme blonde, dont le visage ne m'était pas inconnu, me proposa :
— Je peux vous emmener quelque part ?
Je regardai, amusé, autour de moi, et grimpai dans la voiture.

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