JAMAIS MECHANTE
J'étais une charmante petite fille, parfois un peu espiègle mais jamais méchante. Ce sont mes parents qui me l'ont dit. Je n'ai aucun souvenir de cette époque. Comme toutes les petites filles, je jouais à la poupée, à la dinette, au saut à la corde, je pouvais rire et chanter mais je ne parlais pas. Mes parents ne se sont guère inquiétés jusqu'à mes cinq ans. En prévision de mon entrée à l'école primaire, ils m'ont emmenée voir un orthophoniste. c'est là que mes souvenirs commencent. je me souviens des heures passées assise devant une petite table avec des crayons de couleurs. je devais dessiner ma maison, mes parents ou bien ce que j'avais envie de dessiner. Ces jours là je ne parlais pas, pour ne pas révéler mon secret. Chaque fois que je devais me représenter, je dessinais deux petites filles : l'une était blonde, c'était moi ; l'autre était brune, c'était ma compagne de tous les jours, celle qui jouait avec moi à la poupée et à la dinette, cette à qui je parlais en secret.
Peu à peu, j'ai compris que je devais parler aussi à mes parents et aux docteurs. Comme tous les enfants, j'ai dit bonjour, au revoir, s'il vous plaît, merci. Cependant, je n'ai pas parlé de ma compagne qui était là, toujours, avec qui je partageais mes joies et mes peines.
Le jour de mes onze ans, la petite fille aux boucles brunes a disparu. Que pouvais-je faire ? A qui pouvais-je le dire ? Je me suis sentie abandonnée, seule au monde sans elle.
De nouveau, j'ai cessé de parler. Mes parents m'ont emmenée chez un psychologue, puis deux, puis trois. Ils m'ont emmenée aussi chez un psychiatre, puis deux, puis trois. Enfin, ils m'ont laissée ici. ça s'appelle un centre spécialisé.
Aujourd'hui j'ai quinze ans ; je guette chaque jour à la fenêtre. J'attends le retour de mon amie aux boucles brunes.
Je suis convoquée chez le directeur. je sais pourquoi. J'ai volé de la nourriture dans les cuisines. Ce n'est pas pour moi. C'est pour mon amie qui doit revenir. Je n'ai volé que des gâteaux au chocolat : ce sont ses préférés. j'ai également dérobé une poupée dans le dortoir des petites. C'est pour elle aussi.
Je cherche dans ma mémoire. Que s'est-il passé le jour de mes onze ans ? Pourquoi mon amie, ma soeur, mon double, est-elle partie ?
Dans quelques minutes, je serai chez le directeur. Comme d'habitude il va élever la voix, me menacer d'une expulsion du foyer, téléphoner à mes parents, m'interroger, me punir.
Je ne dirai rien monsieur le directeur. je suis une jeune-fille charmante, un peu espiègle mais jamais méchante. Laissez-moi en paix ou faites attention. Quand mon amie reviendra, nous pourrions prendre notre revanche, nous emparer du coupe-papier qui est sur votre bureau, vous l'enfoncer dans la gorge : une fois, puis deux, puis trois.

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