Chapitre I : La promesse faite aux ténèbres

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Ce fut par une nuit chaude et silencieuse que l’obscurité l’amena. Le seul son qui perçait la chaleur étouffante des ténèbres était le murmure de l’aquilon. Une silhouette, malingre et pâle, qui paraissait se confondre avec le clair de lune – et chacune de ses frêles enjambées supputait la dernière, et chacun de ses éclats de rire supposait un suivant, plus fort et tonitruant que le précédent encore. L’escouade des Exécuteurs face à lui trembla, recula, généra son bouclier – et la silhouette rit, de ce rire qui ravivait la nuit, éteignait les astres, narguait les derniers éclats du jour. Un sourire effroyable frémit sur ces lèvres sèches et noircies ; la lune s’embrumait de sa pudeur sous ses pas.

– Darius ! Rendez-vous, vous êtes acculé !

Darius, Darius… seul lui restait ce nom. Et il n’y avait qu’aux consonnances de ce nom encore qu’il réagissait, de la démarche d’une panthère amusée par sa proie. « Souviens-toi, souviens-toi… » chuchotaient les voix en son âme « à chacun de tes souffles ils tremblent plus que les arbres lors des tempêtes d’hiver. Que reviennent à toi les souvenirs de tes promesses séculaires. Souviens-toi que tes pouvoirs ont été convoité par plus d’un, souviens-toi… que ta vie ne craint pas les lendemains. Souviens-toi… » Et les paroles d’une comptine longtemps enfouie frappèrent aux portes de sa mémoire, et le rire se contraignit aux larmes qui roulaient sur son visage… l’armée des Exécuteurs du Code recula une nouvelle fois.

– Darius ! l’inspecteur chef, dirigeant des troupes, demeurait le seul à lui faire face. Tu es réclamé mort ou vif dans tout le royaume, nous n’hésiterons pas !

Darius s’arrêta ; Darius jugea d’un rapide coup d’œil la pile de cadavres, à ses côtés, avant de planter son regard dans celui de l’inspecteur. Et ce dernier frémit, le nez plissé, les lèvres pincées face à ce regard, le regard de la fureur, le regard de la folie. Darius avait l’œil droit vert poison, l’œil gauche tout aussi noir que les ténèbres qui, déjà, autour de lui se formaient. Ils ne prononcèrent aucun mot ; ils n’avaient jamais eu besoin de mots pour se comprendre. Simplement, Darius se jeta sur le premier soldat venu, aussi rapide qu’une ombre dansant avec les flammes, se jeta sur le corps du malheureux et, toujours accompagné de ce rire, planta ses crocs dans son orbite gauche pour y dévorer son contenu.

– Argost !

L’inspecteur chef hurla ; Darius riait, riait encore tandis que l’armée se jetait sur lui avec ou bouclier, ou foudre aux bras, riait toujours au-dessus du corps tordu de douleur, à terre, corps angoissé, corps criant. Il rit ; et la lune rit, tandis que les étoiles grelotaient dans les ténèbres chaudes et anxieuses couvées par la nuit.

*

Le crépuscule d’hiver s’engouffrait entre les toits des quartiers est. Le soleil reflétait sa pourpre agonie sur la brume languissante, comme dédié à la sublimation de la mort – et seule, elle veillait. La fête, dans la cour châtelée, éprenait la nuit qui s’éveillait, amenait ses voiles ténébreuses avec son brouillard blanc – et seule, elle veillait. Les flammes vespérales s’affolaient dans le creux de ses yeux ; ses lèvres de sang tranchaient sa peau spectrale, et ses cheveux se coloraient selon le déclin du soleil. Elle reprit son souffle, debout sur le toit, et répéta : ses gestes plus vifs à mesure que l’ardeur éprenait l’horizon, ses sens plus aiguisés à mesure que régnait la nuit. Elle répéta ; son poing frappa l’air, tournoya, une flamme apparut au bout de son doigt…

– Ainsi est-ce donc sur les toits que tu as jeté ton dévolu ?

Elle s’arrêta ; la flamme tanguait toujours, affolée sur la pointe de son index.

– Sekerys Wellington. Elle se retourna. Tu vas incendier la tour, à ce rythme-là.

– …serait-ce une grande perte ?

L’intruse sourit, s’assit sur les tuiles rêches et encore humides des pluies précédentes :

– Peut-être pas pour toi, non. Pour moi, certainement.

Sekerys inspira profondément ; le soleil parut s’embraser, dans le lointain, pour l’ultime fois. En nage, elle se mut jusqu’à la serviette qu’elle avait laissée sur l’un des crochets en fer de la tour, prit le temps de s’essuyer le visage. Le silence accompagnait chacun de ses gestes, comme si elle eut été une brise dans le vent. Elle soupira :

– Et si je mettais enfin le feu à ce maudit palais, peut-être cesserais-tu de te contenter des miettes que l’on te jette, et chercherais-tu enfin la gloire que tu mérites.

Un regard ; le temps d’encaisser :

– Ma place est auprès de mon époux, Sekerys. Là où demeurera la tienne.

– Hum ! elle jeta la serviette sur son épaule, s’étira les membres, défit sa tresse et passa ses doigts dans sa tignasse blonde. Elle sentait encore chacun de ses muscles palpiter, elle vibrait encore… à l’appel de la magie, en elle, l’appel à la libération. Tu as fait ton choix ; ne m’oblige pas à suivre ton chemin.

– Tu es mage ! un instant, elle parut chercher ses mots. Je sais que tu ne veux pas de… elle désigna l’ensemble de la fête en contrebas, d’un large geste de la main… ça, mais tu as malheureusement hérité de moi, et de ma mère encore, et de ma mère avant elle…

– Je sais, je sais ! La malédiction familiale, tu me l’as suffisamment rabâchée ! Fureur des femmes, comme tu aimes la nommer, et pourtant tu n’en fais rien ! Nous sommes mages ; nous devrions diriger.

– Mais nous sommes femmes.

– Et en tant que femmes, nous devrions les surpasser.

Sa mère frémit ; la nuit, glaciale, poursuivait son lent écoulement, embrassant avec délectation leurs veines embrasées. Le regard de Sekerys se raffermit – et, quelques secondes seulement, il lui parut voir l’hiver s’aviver.

– Je veux m’engager parmi les exécuteurs.

– Hors de question ! elle se lève ; les deux femmes s’affrontent. Pour quoi faire ? Risquer ta vie ?

– Me rendre utile ! Bon sang, mère, ma puissance de feu pourrait chasser une armée de possédés s’il le fallait !

– …et risquer de te faire posséder à ton tour ? J’ai déjà suffisamment de tracas pour ton frère – et te perdre, je ne le supporterais pas.

– Mais…

– Rien ne sert de discuter, je demeurerai intransigeante. Maintenant, j’aimerais que tu fasses l’effort de nous rejoindre en bas : des représentants importants ont été invité.

– Tu parles… laisse-moi deviner, les Loeftorn ?

La reine eut un sourire en coin, se détournant déjà du vide pour retourner à l’intérieur, un pas passant l’autre moitié du velux, la main agrippée au rebord.

– Mayvin est un jeune homme charmant, après tout.

– Un imbécile à peine capable d’aligner trois phrases sans parler de « guerre » ou de « possession » surtout, oui…

– Je crains que tu ne parles des hommes en générale, ma fille… et que peut-on demander de plus de leur part, si ce n’est la guerre, tandis que nous dirigeons en leur ombre les affaires qui nécessitent plus d’esprit ?

Un regard tendre ; rires. Et leurs deux silhouettes s’échappèrent par la fenêtre, à l’orée des ténèbres, là où le crépuscule se meut et meurent les étoiles.

*

Il se souvenait du crachin, ce jour-là. Du froid insidieux qui mordait ses os éreintés. Il se souvenait que sa carrière, à peine commencée, aurait dû porter ses talents sous les auspices glorieuses. Alors il imputait tout à ce jour-là, ce crachin-là, cette peur qui était née en sa poitrine et l’angoisse qui n’avait jamais quitté son ventre depuis. Une enquête de longue haleine ; l’observation des mages dissidents qui fuyaient, depuis la guerre, le royaume de Gallaun jusqu’aux contrées de Shaira. Des renégats qui tous mystérieusement étaient retrouvés assassinés. Et sous ce crachin, tandis que sa filature lui échappait, qu’il courrait dans les rues tentaculaires de la capitale, il était tombé sur ce gamin.

Le meurtrier.

L’œil droit vert poison, l’œil gauche noir comme la nuit, et un sourire en demi-lune grimant ses traits creusés par les cernes et la privation. Un œil gauche barré par trois cicatrices qui frémissaient sur cette peau blafarde. Des cicatrices hideuses, précises, mal cicatrisées et déformant ce visage pâle, des cernes embastionnées autour de ces yeux, et des cheveux malingres attachés en une queue piteuse et basse… un visage à jamais gravé en sa mémoire. Le meurtrier, et sa proie. La renégate que Katos traquait était étendue sur le sol, gémissante, l’œil gauche arraché.

– Il ne faut pas les cuire.

Et cette voix l’avait mortifié ; une voix qui chantait le crépuscule, qui raillait le matin, qui triomphait en l’antre des ombres. Cette voix ; le croassement d’un corbeau.

– Sinon, la magie n’est pas absorbée il faut… le gamin tituba, descendit du cadavre, parcouru d’un spasme nerveux. Il se gratta le creux du coude… il ne faut surtout pas les cuire.

Sourire ; Katos Wellington recula, heurta le mur derrière lui dans cette ruelle crasseuse, se retourna, le regarda à nouveau. Panique ; il frappa la brique, à peine envisageant la sortie.

– Allons, allons inspecteur… le ton péremptoire de ce gamin de quinze piges à peine le paralysait et paralysait les gestes frénétiques de l’adrénaline. Vous devriez me remercier plutôt que me fuir. Après tout, je ne vous débarrasse pas de votre pourriture ?

Il sentit, à la putréfaction qui commençait déjà à corrompre le corps de la renégate, que la possession devait guetter cet enfant. Que certainement les cellules de contrôle, en lui, bientôt céderaient et que la magie se délecterait de cette marionnette, que l’imagination l’éprendrait et qu’il ne contrôlerait ni ses gestes, ni son esprit, qu’il ne demeurerait de lui plus rien. Et Wellington, acculé, murmura :

– …qui es-tu ?

Unique question ; bête question – il le comprit à la moue déçue de l’enfant, une moue exagérée, les lèvres retroussées d’un seul coup vers le bas.

– Soit Katos, si vous y tenez, vous pouvez m’appeler Darius.

– Comment…

– Je connais votre nom ? soupir. Les corbeaux ne furent-ils pas les dépositaires de la mémoire, un temps ?

Nouveau regard ; les cicatrices paraissaient s’agiter, danser, valser de ses tempes à ses pommettes, comme la foudre perçait les cieux noirs de cette capitale malheureuse. Épris sous la pluie de Dervor, épris par les brumes de ce crépuscule frauduleux-là, Katos se tut, Katos serra les poings. Darius sourit, sentant ce regard, cette passion acharnée au fond de la poitrine, sourit face à cet adulte bien plus jeune que lui. Et il entrouvrit les lèvres, s’anima d’un chant aux paroles presqu’inaudibles, avalées par les nuages sombres et leurs vociférations ;

« Que demeure donc, ma mère

De ta mémoire affligée ?

Et te souviens-tu, mon père

De ta si noble lignée ?

Je crains et prie et ordonne,

Souvenirs estompés,

Que votre douleur fredonne

Notre gloire trompée

Je vous implore, ténèbres,

De votre cape endeuillée,

Prenez l’éloge funèbre

Et ma mémoire esseulée

Et qu’en vain naisse l’orgueil

Ou trépassent les années

Si du don cesse l’écueil

De ma souffrance damnée

Ainsi rien ne demeure

Ma mère, de ton destin

Ainsi meurent les clameurs

Père, de tes fils célestins »

La plainte mourut à ses lèvres ; l’inspecteur, les doigts tremblants, le regard lâche, le teint plus cireux encore que celui de la lune, invoqua la magie qui courait dans ses veines. Il ferma d’abord l’œil droit, celui qui permettait de voir la réalité, il ferma ensuite l’œil gauche, celui qui illusionnait les pensées – et ses sens s’éveillèrent. Le gamin en face de lui rit ; il écarta les bras, la magie éclata dans son dos comme les deux ailes d’un corbeau, et il se précipita vers lui. Et Katos vit, Katos comprit, Katos sut que ce combat était d’avance perdu.

*

– Ton nom.

– Vous le savez déjà.

– Tu ne peux pas t’appeler Darius. Darius est mort.

– Soit. Alors je n’en n’ai pas.

Soupir. Wellington posa la tablette, se massa les tempes, grimaça. Tic, le bruit du stylo tactile qui retentit sur le bois, tchac, le grincement du collier qui, déjà, fournissait la nouvelle dose de drogue au prisonnier. Un bruit de fumée, recharge, un silence complet, hormis le sourire de ce gamin qui le nargue.

– Reprenons.

Tic, le stylo entre ses doigts.

– Encore ?

Tchac, décharge, fumée, recharge ; la possession était palpable.

– Si tu ne t’évertuais pas à me mentir, peut-être n’en serions-nous pas réduits à ça.

– Qui vous dit que je vous mens ?

Clic, ouverture du fichier, swip, tourne les pages, rogne ses doigts, parcoure les feuillets. Vides.

– Moi.

Rire. Silence.

– Vous ne savez pas quand on vous ment.

Tchac, nouveau rire, à chaque injection, incompréhension dans le regard du maître de loi. Menotté, le prisonnier tente de se gratter le cou. Les cicatrices frémissent ; fumée. Recharge.

– Ton nom.

– Je n’en n’ai pas.

Tic. Pose la tablette.

- Tout le monde en a un.

- Je n’existe pas.

Tchac. Fumée ; recharge. Silence. La batterie clignote en rouge.

- Vous croyez qu’elle trouvera la bonne dose pour canaliser mon pouvoir, ou bien nous devrons subir ce cliquètement encore longtemps ?

Soupir. Bip régulier de la batterie, raclement de chaise, Katos presse le bouton. Tchac. Fumée ; recharge. Les injections marquent le cou du prisonnier de plusieurs points de sang.

- Je ne suis qu’une ombre dans l’obscurité. Je ne suis qu’une flamme parmi les astres et les brasiers. Je n’existe pas.

Noirs.

- Tu es pourtant devant moi.

Clic, tablette. Il nota sur le document, directement au stylo ; série de clics. Le prisonnier se gratta le cou.

- Vous pensez peut-être pouvoir détecter le mensonge chez votre prisonnier ; mon domaine est cependant bien plus vaste. Je ne suis pas dans cette salle d’interrogatoire, Katos Wellington, je suis dans votre tête.

Silence, pas même brisé par les bruits ambiants. Le secrétaire a cessé de retranscrire la conversation, plus absorbé par la discussion que son ordinateur. L’inspecteur chef planta son regard dans celui du gamin de quoi… d’une vingtaine d’années, peut-être maintenant ? et il observait ces lèvres noires s’articuler avec plaisir, avec frémissement, il regardait ces cicatrices baver et s’étendre sur les cernes et le visage exsangue, il inspectait les doigts excoriés qui grattaient, imperturbables, ce cou et le collier qui tchac, injectait, tchac, cherchait la dose, tchac, pour contenir le pouvoir insatiable de l’enfant. Et l’enfant sourit, de ce sourire sans pâleur ni réconfort – et Katos serra ses doigts recroquevillés dans son poing.

- Mais soit, si vous voulez un vrai nom, je vous le murmurerai…

- Je ne suis pas fou au point de m’approcher d’un presque possédé.

Tchac, fumée. Décharge. Bip, nouvel appui sur le bouton rouge. Recharge.

- …je suis Kaël. Kaël Underdess. Enchanté !

Les doigts demeuraient figés au-dessus des touches du clavier, sous l’œil écarquillé du secrétaire. Katos lâcha la tablette sur le bois, bam, laissa le stylo la rejoindre, clac, et tchac, la nouvelle dose chercha le cou – et le prisonnier grimaça, gratta la nouvelle plaie, éparpilla son sang sur ses doigts.

- C’est impossible.

Noir.

- Peut-être.

Frémissement. Raclement de chaise, Katos se leva :

- Tu es complètement taré !

Première perte de sang-froid ; deuxième regard où se lovait la déception.

- Apprenez-moi quelque chose que je ne sais pas, railla le Corbeau. Quoique, quelques fois, je me demande lequel de nous deux l’est le plus, finalement… parce qu’imaginez que celui qui a défini la norme de dégénérescence était un fou, alors ce serait vous le fou, et non moi, car je serais alors le faux fou désigné par le fou faussement sain.

- Je…

- Ne bégayez pas. Cela vous va très mal, déjà que vous ne paraissez pas le plus fin des limiers…

À peine eut-il la force de réagir ; Katos demeurait debout, sans bouger, le regard figé sur ce visage, cet œil qui le fixait, jour et nuit, le poursuivait au bureau, chez lui, dans ses bras, qui riait quand la lune était pleine, qui revenait sur chacune des scènes de crime qu’il hantait…

- Kat ? Nous feriez-vous une absence ?

…des corps dépossédés de leur pouvoir, désarticulés, démembrés, décapités… et les mares de sang, et l’odeur de pourriture qui s’installait dès que la possession était proche, ces mêmes corps qu’il fallait brûler pour éviter l’épidémie, la contamination.

- Kat ? Vous n’êtes plus très drôle, ça me donnerait presque l’envie de m’échapper.

Mais Katos ignora cette remarque, ultime remarque, et quitta la pièce sur ses jambes flageolantes. La porte sécurisée s’ouvrit, se ferma ; il s’écroula à l’entrée, vomit dans la première poubelle que son regard croisa. C’était…

- Intenable, n’est-ce pas ?

Cette voix… il retint la nausée, se retourna.

- Tu comptes bientôt faire concurrence au Corbeau, Alf ?

- Mon dieu, ta tête est encore plus moribonde que celle de mes patients. Et crois-moi… le nouveau venu lui tendit la main, l’aida à se relever… c’est pas un compliment quand tu vois l’état dans lequel j’ai retrouvé Caler ce matin.

- Caler est mort ?

- Yep. Alfwin prit une cigarette, jeta un regard noir à l’alarme incendie. Possession. Quoiqu’au moins, il est mort sur le coup ; Argost est encore en réa.

- …ils comptent faire quoi ?

Le légiste s’acharna quelques secondes sur son briquet, alluma la cigarette, la porta à ses lèvres cyanosées.

- J’sais pas. Par contre, je me suis permis de leur dire que s’ils étaient pas fichus de traiter la maladie propagée par ce cher Darius et sa lubie pour les globes oculaires, qu’ils aillent se faire foutre. Je plaisante pas, ajouta-t-il en voyant l’air amusé de son ami. Caler était littéralement une pointure ; si la nigrum infectiorem va jusqu’à le toucher lui…

- …alors il ne nous reste plus grand monde pour endiguer la nécrose, je sais. Du moins, jusqu’à ce qu’on trouve le patient zéro.

Ils regardèrent tous les deux le prisonnier dans la pièce d’à côté. Le secrétaire tremblait ; ils ne pouvaient entendre l’échange, mais le gamin avait l’air de s’amuser, tout sourire et politesse, ses mains enchaînées à la table et le collier crachotant toujours la fumée des injections.

- Il dit qu’il s’appelle Kaël Underdess.

Silence ; Alf tira à nouveau sur sa cigarette, expira la fumée, les battements frénétiques de ses doigts calmés à chacune des inspirations.

- …c’est impossible. J’étais là pour acter le décès. Toute la famille… tous les corps étaient là.

- Et c’est bien ça le problème !

Katos shoota dans la poubelle, qui se renversa plus loin. Son ami l’observait, derrière le voile de sa cigarette qu’il écrasa contre le mur, murmura :

- …et nous ne pourrons même pas le questionner.

- Quoi ?

- La sécu débarque.

- Sav se fout de ma gueule !

- L’ordre ne vient pas de lui.

Déjà, le légiste sortait une nouvelle cigarette, l’alluma.

- …les Hauts-Mages ?

- Aymerick.

- Mais que fout le fleuron du gouvernement à… !

Alf sourit ;

- Il se peut que ton araignée ait quelques informations : certains voient l’escapade de Mysra comme une preuve des failles de notre système de sécurité, et compte tenu des évènements… peut-on vraiment leur donner tort ?

- Ce n’est pas notre faute ! Bordel la magie s’alimente de l’imagination de son praticien, on est censé gérer ça comment, nous !? Entre les apparences trafiquées et les possessions, on ne peut pas suivre ! Et notre piste pour l’Immortelle était…

- Je sais. Si ce gamin est bel et bien la personne qu’il prétend être, tu vas devoir introduire un recours. Pour l’heure, je te préviens : c’est Arys qui est en charge de l’affaire.

- Eh merde.

- Yep, et moi j’ai Caler qui m’attend.

Il écrasa sa cigarette ; Well fronça les sourcils.

- Tu restes pas ?

Le légiste eut un sourire :

- Si tu penses m’amadouer avec ta face de chien battu, tu fais fausse route. J’ai du boulot dans les chambres froides, et trop de nuits à rattraper.

- Tu pourrais m’aider à les convaincre !

Rire.

- Moi, vraiment ? Je risquerais de tout faire foirer ! Non, et puis…j’aurais bien plus à apprendre sur ce prétendu « Underdess » une fois qu’il sera mort.

- Attends ! On se retrouve où, après ?

Alf haussa les épaules.

- Chez toi, c’est plus simple. Chez moi c’est trop loin – et déjà, il revissait son casque sans fil sur ses oreilles, replongeant entre son monde d’insomnies et le monde des dépouilles. Katos ne put s’empêcher de se demander comment il faisait pour rire, à fréquenter des corps en état de décrépitude sévère, quand, irrémédiablement, un geste à sa gauche le fit réagir. Il regarda dans la salle d’interrogatoire. Il s’immobilisa.

Le secrétaire pendait au plafond. Ou plutôt, le corps du secrétaire. La tête avait été explosée contre le mur opposé, le sang coulait en le bruit ploc, ploc, ploc, des gouttelettes de pluie les soirées brumeuses d’été. Katos ouvrit, ferma la bouche ; son réflexe fut de frapper le bouton à l’entrée de la salle d’interrogatoire, pour boucler toutes issues possibles, quand une voix l’interpela :

- Alors, Wellington, déçu que le gamin doiv…

- Bordel Arys c’est pas le moment !

Il poussa l’inspecteur de la sécu, se précipita sur le code d’alarme… mais le miroir teinté de la salle explosa, Well recula, protégeant son corps de ses bras. La silhouette cadavérique de Darius, pensait-on, le Corbeau, l’avait-on renommé, Kaël, prétendait-il maintenant, se détacha entre les débris de verres et les briques brisées. Son visage blanc était désormais couvert de rouge, un rouge obscur qu’il lécha avec l’avidité d’une charogne sur sa proie.

- Inspecteur ! ou, devrais-je préciser… inspecteurs ! Je vous ai manqué ?

De ses poignets s’écoulait un épais liquide noir, et il tenait un crochet entre les doigts grêles de sa main droite, et le collier brisé dans son poing gauche.

- Pas le moins du monde, grogna Wellington.

- Il s’est échappé !

- Attends !

Arys voulut se jeter également sur le bouton. Plus vif, en un nuage de plumes noires, le prisonnier s’esquiva et se plaça entre l’homme et la porte, l’homme et la sortie de secours, l’homme et la délivrance. Il sourit ; ses dents étaient carmins, ses cheveux longs et noirs pendaient contre l’arrête de son nez et, d’un geste précis, il fracassa le crâne de son adversaire avec ses deux poings. Le corps s’écroula ; il fit un pas, passa au-dessus, face à face avec Wellington – les mèches argent qui tranchaient ses cheveux noirs maintenant étaient également couvertes de sang. En un rire, le pouvoir s’activa ; Darius se délecta de chacune de ses veines gorgées par la magie, ferma son œil droit, rit de chacun des frémissements qui éveillaient ses sens, de ses pieds à ses doigts. Il observa son adversaire ; il ne percevait de lui que le réseau des canaux contenant le pouvoir, dans son corps à lui, les canaux lumineux dans un monde aux teintes de gris. Le Corbeau sourit ; que ne donnerait-il… que ne donnerait-il encore pour cette adrénaline, ce goût, ce risque, cette douceur… la douleur qui accompagnait chacun des baisers qu’il volait à la mort.

« Si seulement ce n’était qu’un baiser, Kaël. Tu as goûté bien plus, et tu en demanderas encore. »

Cette voix. Il éclata de rire, à l’écoute de la voix tandis que l’inspecteur fonçait vers lui. Il éclata de rire encore, tandis que la voix riait avec lui, que le pouvoir mordait avidement ses veines, qu’il se sentait partir, et que l’imagination allumait en lui la flamme d’une fureur plus vieille encore que sa rancœur. Et Wellington vit, et Wellington comprit, et Wellington sut ; et la fragilité de Kaël, comme une bombe, explosa.

*

Le ciel s’abaissait à hauteur de front, dévoilant ses sombres appâts au travers de ses brumes, tandis que ses nuages noirs fondaient dans leur langue céleste en amas obscurs sur la ville. Vorento leva le nez vers les cieux ; une goutte de pluie frappa sa première joue. Il attendit. Une autre heurta son front, descendit le long de son nez, funambule, s’arrêta à la crête de son menton, la pointe de sa barbiche… elle s’oublia sur le sol. Il frémit.

- Il n’est pas encore rentré.

La voix le dérangea ; la voix venait briser la contemplation de la foudre, le respect obligé de l’orage, les frémissements qui courraient déjà en ses membres transis. Il soupira :

- Apprends-moi quelque chose que je ne sais pas, Requin.

Ainsi nommé, l’assassin ôta son masque et vint aux côtés de son chef. Les catacombes, alors écrasées, assiégées par l’armée ténébreuse, parurent supplier leurs tombeaux ouverts de ne pas céder. La silhouette noire de Vorento se détacha du spectacle ; chacun de ses mouvements paraissait empreint d’une réflexion, peut-être, d’une perdition plus probablement. Il attendait ; son regard semblait plus toxique que l’orpiment, ses cheveux plus ébènes que l’orage qui se dessinait au-dessus de leur crâne. Une boucle d’oreille dorée teinta à son oreille gauche, comme pour inviter les grondements à poursuivre leur thrène, amusées. Vorento sourit – et quand il posa son œil sur le visage nu de son interlocuteur, le Requin frémit.

- Je lui ai laissé quartier libre jusqu’à demain soir. D’ici cette heure, seuls les préparatifs importent.

- Mais sans l’informateur, nous ne pourrons pas…

- Tout sera prêt pour son intervention : les caméras ?

- Je m’en occupe.

Son sourire s’élargit ; la foudre pourfendit la terre pour s’envoler jusqu’aux cieux.

- Alors ne reste qu’à vérifier le matériel… et nous assurer leur retour. Merald ? Surpris qu’il l’appelle par son nom véritable, le dénommé se dandina d’une jambe à l’autre. Le leader des assassins contempla une dernière fois les grésillements de l’orage, la mine songeuse, l’œil crépité, avant de rabattre sa capuche et retourner vers l’église. Prépare les corbeaux.

- …bien, V.

Vorento sourit, sortit une pièce de sa poche, la jeta en l’air, la rattrapa, la fit voyager entre ses doigts. Ses pas étaient plus pernicieux que ceux des loups, son sourire d’autant plus carnassier – et avant de disparaitre avec les nuages noirs et la fureur de la foudre, il ajouta :

- Vous êtes tous conviés. Demain soir, nous frapperons. L’informateur sera là.

Puis, il regarda une dernière fois son interlocuteur, ses yeux ambrés seuls tranchant l’obscurité, avant que la nuit ne l’avale, et qu’il se glisse dans l’antre des morts.

*

La symphonie de Mozart déferla dans ses écouteurs ; avec délectation, il heurta la porte, frappa d’un coup de coude bien placé l’interrupteur, alluma et exécuta quelques pas dans la morgue. Sa tête balançait au rythme de la musique, prise dans la valse des notes, l’entrelacement du violon et de la flûte, et leurs embrassades encore quand venaient les mesures plus forte. Peu de choses parvenaient à faire sourire le médecin légiste Alfwin Frest, mais certainement qu’un bon morceau de musique dite « classique », diffusé à fond dans ses oreilles, en faisait partie. Sa blouse blanche ouverte, il tournoya sur son pied gauche, s’arrêta, pris la pose : fin du premier mouvement. En silence, il demeura ainsi dans l’air glacé – seules ses lèvres violacées tremblaient, prises et grises par la tonitruance de l’orchestre. Il attendit ; il soupira, avant de reprendre son patient là où il l’avait abandonné. Peu de gens concevaient la solitude requise par le métier de médecin – et moins de gens encore comprenaient l’attirance qu’il avait toujours éprouvée à l’idée de se couper de tous contacts humains.

- Bon retour parmi nous, mon cher Caller ! Alors dites-moi… dans quel état vous ont-ils laissé ?

Ses longs doigts effilés pianotèrent au-dessus du bistouri, tapotèrent la lame, s’en saisirent amoureusement, et il sourit en se penchant sur le cadavre :

- Voyons, les possédés auraient pu mieux faire le travail. La nigrum infectiorem était à peine installée !

Moue dubitative, il délaissa le mort pour feuilleter un dossier. Il était l’araignée – le spectre, il préférait : chaque archive était conservée, consignée, classée. Chaque archive savait, et pouvait faire savoir. Mais des informations sur la maladie ? Très peu. Depuis la fin de la guerre, tout ce qui concernait les progrès en terme de « magicien » était relégué à la seconde zone.

- …si au moins nous trouvions le patient zéro…

- Je crains pour vous que ce patient, ce ne soit moi.

Alfwin fut surpris par la voix ; Alfwin se retourna, bistouri en main, pour faire face à son interlocuteur. Les deux hommes se regardèrent sans que leur regard ne s’échange ; les deux hommes se menacèrent sans que la crainte ne s’installe dans leur corps. La moiteur palpable de la nuit orageuse s’écoulait dans l’air glacé ; un grondement s’entendit dans l’horizon.

- …Corbeau, murmura le médecin.

- Darius je préfère, susurra l’intru.

- Darius ou Kaël, il faudrait savoir.

- Oooh, je vois que les informations vont vite. Mon petit Kat a déjà parlé ?

Silence ; le temps de la réalisation.

- …où est Well ?

- C’est touchant, le sobriquet, j’en serais presque jaloux… l’assassin ne décollait ses yeux de sa proie, son œil noir fondu dans le voile de l’obscurité, autour d’eux. Il rit : vous l’appelez encore par son nom de famille ?

- Où est-il !

Les armes tremblaient dans son poing ; de son autre main, le légiste remonta ses lunettes en un geste nerveux, gardant l’emprise, gardant l’incertitude, gardant… son regard allait et venait entre le meurtrier et la porte, le meurtrier et le pauvre Caller, le meurtrier et sa lame, encore plus noire que lui. S’il était face à lui, alors Well…

- …il ne peut pas…

- Avoir perdu ? Pour un médecin, vous êtes bien naïf. Alfwin tiqua ; l’autre en profita pour lui frapper le visage, faire tomber ses lunettes, le bistouri avec , avant de fondre sur son cou et de plaquer sa dague contre sa gorge. Votre petit Kat n’est plus : j’ai gagné.

…boum…

Un martellement dans ses tempes.

…boum…

Un frémissement le long de ses bras.

…Boum…

Une stridulation amère… des notes qu’il ne parvenait à identifier – et ce son, cet unique son pour tambour, depuis sa poitrine jusqu’aux confins de ses os.

- …impossible…

…Boum.

- Peut-être. Allez-vous également prétendre lire les mensonges des gens ?

Boum.

- J’y ai passé ma vie. Je n’y crois plus.

BOUM.

- Médecin et désillusionné ! J’aime ça !

BOUM !

- Illusionné, peut-être autant que vous : n’êtes-vous pas blessé ?

Il lui avait suffi d’un coup d’œil distrait, il lui avait suffi… de ressentir les tremblements de cette lame, sous sa gorge, les modulations irrégulières de cette voix souffreteuse, il lui avait suffi de la moiteur de ces doigts, agrippés contre son épaule comme pour se soutenir plus lui-même que pour le menacer. Il lui avait suffi d’une confiance en Well pour savoir que si affrontement il y avait eu, l’autre n’avait pas dû s’en sortir indemne.

- Je peux vous aider, risqua-t-il.

- De l’aide ? je n’attends de vous que cela : pourquoi aurais-je fait le déplacement ?

- …vous… boum… vous n’aviez pas prévu de… boum…d’être enfermé… ici ?

- À votre avis ? et à cette confession glacée dans les replis de son cou, Kaël agrippa le visage du légiste pour l’orienter tout contre le sien, sa dague noire plaquée contre sa gorge. Ainsi, si proche, son sourire paraissait dévorer la terre entière, ses cernes sillonner tous les fleuves – et son œil, sombre, difforme, trônait vigilamment sur ses traits émaciés : bien, monsieur Frest ! Maintenant que les présentations sont finies, laissez-moi vous poser une question : où se trouve l’Immortelle ?

*

Elle passa le pas de sa porte, soupira ; ses doigts défirent instinctivement son chignon austère, elle laissa ses mèches d’or onduler jusqu’au creux de ses reins – et son regard parut appeler le jour. Les bras recroquevillés autour de ses épaules, elle se laissa glisser le long du mur, le cou croqué – et son regard parut contempler l’éternité. Elle ne sut combien de temps elle demeura ainsi, dans la contemplation du plafond. Elle compta, dans le lointain, cinq ou six grondements. La fenêtre de son balcon entrouverte, les conversations lui parvenaient encore :

- Ce fut un plaisir partagé, duc Loeftorn ! Oui, bien entendu, nous reparlerons de ces… interventions lors de notre prochain conseil. Voilà votre voiture... oui, au revoir, jeune Loeftorn, ce fut une agréable soirée !

Et Sekerys leva les yeux au ciel, sans pour autant avoir la force de marcher jusqu’à cette maudite fenêtre. Et cette robe qui collait à sa peau… quand bien même c’eut été un cadeau, quel affront de se mouvoir dans une tenue si inconfortable ! d’autant qu’elle était rouge, bien entendu… le tonnerre gronda à nouveau ; Sekerys s’interrogea si sa mère allait demeurer à contempler la pluie pour le restant de la nuit, ou si elle finirait par rentrer. Le roi se retirerait dans ses quartiers, bien entendu, quant à son frère… la princesse se massa les tempes, pour chasser les réflexions. La foudre pourfendit un nuage noir ; elle se rappela… combien de temps lui restait-il, encore ? Cette nuit, et le jour non ? Avec ces formules de politesse en tête, elle était incapable d’estimer convenablement ! et ce maux de crâne… « je tuerais pour moins que ça » mais elle s’abstint du commentaire, se releva péniblement, ôta les fines bretelles de sa tenue, qui glissa sur elle comme la peau d’un serpent. Face à son miroir, elle se regarda : ses épaules étaient larges, sa poitrine menue, sa stature élancée et ses cuisses, muselées dans ses bas noirs, étaient larges et musclées. Elle grimaça, frotta son rouge à lèvre rouge qui s’étala sur sa peau neige, avant de penser à prendre du démaquillant. La pluie battait les toits, chantait afin d’appeler le petit jour – elle l’ignora ; la nuit était encore son domaine. Silencieuse, les gestes laconiques, elle tira sur ses bas, marcha gracieusement sur le plancher de sa chambre. Une planche grinça ; elle s’abaissa, genoux contre le sol, chercha la fente, l’ouvrit. Ce furent d’abord ses lames, au nombre de quatre, qui la saluèrent. Elle les prit, les aligna côte à côte devant elle ; ses doigts frôlèrent à chacune le tranchant, attirés, ses lèvres murmurèrent pour chacune un nom, aux consonnances oubliées dans ce monde plus vieux encore que la vie :

- Kali, la lame courbe était noire, le manche violet sombre. Medea, un duo de couteaux droits qui reluisaient à la chaleur de ses yeux. Vivia, un poignard glacé qu’elle gardait toujours enserré dans son corset, Enyo, la lame la plus longue, aux teintes belladonées et si fine qu’elle aurait percé la barrière de ses lèvres. Ce ne sera pas aujourd’hui que l’on perdra.

Le rituel achevé, elle enfila une tunique ample et grisâtre, qui se croisait : d’abord le côté droit, le côté gauche par-dessus, maintenu à l’aide d’une simple pression. Dans les manches longues, elle cacha Medea ; à sa poitrine guettait Vivia. Elle enfila ensuite un pantalon noir simple et large, qu’elle enserra d’une ceinture au niveau de la taille. Enyo la gardait – et Kali demeurait sous le tissus de sa jambe droite. Ainsi parée, Sekerys prit le temps de tresser ses cheveux, jeta un rapide coup d’œil dans la glace, sourit, rabattit la capuche avant de sortir de la trappe son ultime artefact, son véritable visage… sur sa peau neige elle enfila un masque plus blanc encore, aux teintes glacées et à l’œil austère : l’effigie d’une chouette. Et à peine avait-elle finit ses préparations qu’un oiseau surgit à sa fenêtre entrouverte, et la héla d’un croassement. Son sourire s’agrandit ; elle se tourna vers le Corbeau, tendit la main et frotta son plumage.

- Oui mon beau, je n’ai pas oublié… dis-lui que j’arrive ; mais avant, je vais devoir lutter contre les éclairs.

À ces mots, ce ton sirupeux, l’animal croassa une nouvelle fois, pour s’envoler dans un nuage de plumes noires, et de malheurs.

*

- Pour une retrouvaille, depuis vingt ans, tu aurais pu arriver à l’heure.

- Une heure de plus ou de moins ne change pas grand-chose. Soupir. J’ai été retenu.

- Je m’en suis doutée.

Il ôta sa capuche, se laissa tomber sur le canapé dévoré par les mites de leur planque. Son interlocutrice, toute de noire vêtue, ses yeux de chat scrutant la nuit vénérable, sourit :

- …ta missive était assez évasive… je n’ai pas risqué de me faire prendre par le gouvernement pour écouter tes lamentations. Quelles sont les nouvelles ?

- Ah, Aya… tu n’as pas changé : toujours aussi pressée. Un regard ; il se leva, ouvrit le bureau, en sortit une bouteille de whisky, se servit un verre. Il but, et ensemble ils demeurèrent silencieux, quelques secondes, progressivement dévorés par l’obscurité. Leurs regards se croisèrent, il osa parler : je l’ai.

Un corbeau croassa dans le lointain, aux prises avec les foudres. Elle murmura :

- …comment ?

- Des années d’infiltration ; c’est amusant de réfléchir à tous les moyens pour gagner la confiance des gens… pour mieux les poignarder après.

- Tu prétends que je n’ai pas changé, mais tu t’es regardé, à parler coups bas et traitrises ? Tu maîtrises toujours autant ton langage, mais tu ne réponds pas vraiment à ma question : que doit-on faire maintenant ?

Il observa la fameuse Aya du coin de l’œil ; sa peau sombre irradiait comme la peau des salamandres, dorées le midi, ses braids conférant à sa silhouette une allure serpentine, son regard vert d’eau luisant à la lumière de la faible lampe de chevet à ses côtés. Elle ne craignait de le regarder dans les yeux ; il sourit. Ce temps… lui aurait presque manqué. Avant la décadence. Avant sa chute. Avant…

- Je crains que nous ne soyons assez de deux.

… lui.

- …après ce qui s’est passé, je ne suis pas certaine qu’ils désireront encore collaborer. Ornella surtout, a beaucoup trop perdu.

Il le revoyait, chaque nuit, chaque heure creuse ; il ressentait encore, pour la première fois de sa vie…

- Cette fois sera différente : nous aurons une alliée de taille.

- Tu ne penses quand même pas à…

…de la compassion. Non la pitié, non le pardon, mais cette douleur…

- Elle est parvenue à s’échapper ; elle est notre contact le plus direct avec la prophétie.

- Et si elle mentait ?

…douleur d’avoir tout perdu. Le sacrifice nécessaire à chaque idéal. Son téléphone vibra ; déconcentré, il se leva, lut le message, soupira.

- La décision ne me revient pas de droit. Réunis-les, et nous verrons.

- Encore ta couverture ?

Il sourit, rangea le téléphone, reprit sa cape et déjà marchait jusqu’à la sortie :

- Si seulement c’en était qu’une, Aya… crois-tu qu’il suffisait d’une seule identité pour parvenir à nos fins ?

Et à ces mots, il rit – et la nuit frémit à l’ombre de ce rire.

*

« Souviens-toi, souviens-toi… les douleurs fantômes qui hantent encore tes bras, souviens-toi des heures passées à l’agonie, ici-bas… souviens-toi de la fureur de l’orage, souviens-toi des ires de ta rage, souviens-toi… »

Il se massa les tempes, s’agrippa le crâne, tirant sur ses mèches blanches…

- Intenable, n’est-ce pas ?

- Taisez-vous…

- Combien vous en reste-t-il ? Une, tout au plus ? il jugea le médecin du coin de l’œil, acquiesça de la tête. Et au vu du rythme avec lequel vous traquez les renégats, je ne donne pas cher de la dernière cellule de contrôle… vous vous ferez posséder en moins de deux semaines.

- Merci pour les conseils avisés, railla-t-il. Vous m’êtes d’un grand réconfort.

« Souviens-toi, souviens-toi… » mais il ne désirait pas le souvenir, il enviait l’ignorant, il cherchait la perdition de sa mémoire. « Rappelle-toi leurs visages, rappelle-toi leur souffrance… souviens-toi t’être promis de ne jamais finir ainsi, souviens-toi… n’oublie pas notre promesse… » et les ténèbres poursuivaient leur lente supplique, et il gémit à nouveau, renversa sa tête en arrière. Le teint blême, les lèvres crispées, le Corbeau figea son regard sur les doigts du légiste qui, habitué, recousait sa cuisse. Il avait cédé ; Katos l’avait trop amoché pour pouvoir marcher … et il devrait encore s’échapper d’ici, après avoir récupéré son bien.

- …assez, il suffit de limiter les dégâts.

- Si je me contente de « limiter les dégâts », comme vous dites, vous pisserez le sang dans moins d’une heure et vous clamserez.

Le regard fou, il demeurait pétrifié face à l’aiguille qui s’enfonçait, une fois, ressortait, une nouvelle fois, face à ces doigts lisses et pâles, des doigts presque de femme qui s’agitaient, tout à leur travail de fée… « Ils étaient cinq. » l’assassin ferma les yeux, détourna la tête, gémit. « Maëlle, Gwen, Oren, Waren et Morgana. » Il nia, murmura, supplia – mais la voix continuait avec les souvenirs : « tu te souviens de leurs corps, tu te souviens des traitres, tu te rappelles châtier les coupables. Tu te rappelles fuir. » Il enserra ses phalanges blanchies autour de sa lame ; le légiste haussa un sourcil, arrêta son geste. Si Alfwin Frest avait choisi la profession de médecin, ce n’était pas par envie de sauver des vies – et avec le temps, il savait reconnaitre les symptômes d’un évanouissement : tête ballante, regard vide, crispations… doucement, doucement, il fit un geste vers son bistouri ; le visage du Corbeau se pencha vers le sol, maladroit…

- « Laisse-moi faire. J’ai toujours mieux agi que toi. N’ai-je pas une promesse à honorer ?

- … tu ne m’auras plus par tes mots, Darius. Je n’ai pas besoin de toi… »

Doucement, doucement… l’assassin papillonna des yeux, le légiste se saisit de son arme improvisée…

- « Ainsi donc tu ne m’écoutes que lorsque tu as besoin de moi ?

- Tu m’as suffisamment brisé pour instaurer en moi la méfiance ; tu m’as suffisamment trahi pour instaurer en moi le dégoût. »

D’un coup, Alfwin pressa la lame contre le cou de son adversaire, prêt à le trancher – et à ce moment-là, les ténèbres qui en l’assassin sommeillaient s’éveillèrent, d’un rire de Darius, s’agrippèrent autour du bras du légiste qui, en un cri, lâcha le bistouri. Le Corbeau ouvrit les yeux ; son regard le fit frémir.

- …trêve de plaisanteries, Frest, susurra-t-il. Conduisez-moi à elle.

- Je ne sais pas.

Haussement de sourcils ; les bras l’agrippèrent et le jetèrent à travers la pièce, il atterrit sur un chariot de service, répondant avec un fracas aux grondements qui continuaient de tempêter.

- Cessez de me prendre pour un idiot, je connais votre intérêt pour les archives et les secrets.

Il se leva ; la cuisse encore partiellement ouverte, il boita jusqu’au médecin. Malgré sa maigreur apparente, il le souleva d’une main, tirant sur ses cheveux, et plaça sa dague plus noire que la nuit juste sous sa gorge.

- Répondez, persiffla-t-il. Où est l’Immortelle ?

- …je ne sais pas. Alfwin grimaça, ses mains agrippant vainement celles de son ennemi, tentant de se relever : je ne sais pas, elle… on l’a volée. Silence ; il ajouta, précipité : jusqu’à quelques heures, on aurait parié que vous l’aviez prise !

- …d’où l’acharnement des exécuteurs envers ma personne, ces derniers temps… Kaël le lâcha ; ses doigts sans ongles, rongés à sang, pianotèrent trois fois sur sa cuisse : pourquoi… pourquoi avoir gardé le silence… ?

Sourire maladif ; les lèvres s’entrouvrirent :

- …juste pour la désillusion sur votre visage, cela valait le coup.

« Je vous implore, ténèbres,

De votre cape endeuillée,

Prenez l’éloge funèbre

Et ma mémoire esseulée »

Son nez se plissa, ses lèvres se tordirent, et les yeux écarquillés, l’assassin leva sa lame, les cicatrices barrant jusqu’aux commissures de sa bouche comme les stigmates d’une rage indomptée. Il voulut l’abattre ; l’orage frappa. Les lumières s’éteignirent – le silence se fit dans l’obscurité, les ténèbres en lui s’agitèrent et ses bras attrapèrent le légiste qui tentait de fuir. Un cri ; un silence – si ce n’est le son d’un claquement de doigts, une flamme qui s’allume, les pas maitrisés d’un oiseau de proie. Le regard mal accommodé à l’obscurité soudaine, le Corbeau murmura :

- …Chouette ?

- À ton avis, idiot ? la voix le rassura ; le légiste, confiné par l’embrassade de l’obscurité, se débattit. Qu’est-ce qui te prends autant de temps ?

- Le…l’Immortelle n’est…n’est pas ici.

« Ainsi rien ne demeure

Ma mère, de ton destin

Ainsi meurent les clameurs

Père, de tes fils célestins »

- Tu es sûr ? la nouvelle venue posa son regard de feu sur le médecin. Tu l’as interrogé ?

- Oui… s’il te plait, aide… aide-moi.

Il ne tenait plus debout ; elle le rattrapa avant qu’il ne s’écroule à terre. Avant que Frest n’ait le temps d’effectuer quoique ce soit, le corps frêle du Corbeau coincé contre sa poitrine, elle sortit une lame courbe de dessous son pantalon, la planta dans la main du médecin qui hurla. Sans le moindre remord, elle saisit son visage, le fracassa contre le mur derrière lui, murmura – d’une voix dans laquelle les braises renaissaient :

- L’Immortelle a été volée ?

- Oui ! Oui, elle…

- Qui ?

- Je… on ne sait pas encore, on… son visage aussi près du sien, il put distinguer les traces de la magie sur sa peau, les traces d’un changement de corps… l’identification ne servirait à rien ; elle était un fantôme. Tout ce qui transparaissait de cette silhouette étaient ces yeux couleurs de feu, et cette rage qui animait sa voix pleine : on épluchait les dossiers des scientifiques qui ont travaillé dessus, on…

- Pendant la guerre ? Il hocha de la tête. Elle soupira, relâcha son emprise : je vois.

D’une sacoche à sa ceinture, elle sortit des colsons, entrava les poignets et les chevilles de Frest, puis se munit d’une seringue. Elle parut lui sourire ; il en fut d’autant plus pétrifié :

- …vous ne nous êtes pas inconnu, cher Frest. Je ne suis pas idiote au point de vous laisser votre magie.

Elle palpa deux secondes le creux de son coude, sentit, planta l’aiguille avec une extrême précision ; il l’observait, les sourcils froncés.

- La Chouette… une nouvelle parvenue parmi les assassins ?

- Vous faites honneur à votre réputation, mais non : je suis juste plus discrète que mon homologue.

- Une chouette rangée aux côtés d’un corbeau…

- Ne dit-on pas qu’ils sont les plus intelligents ?

- Oui, mais les chouettes sont les plus sages.

- Fi de la sagesse, quand le système est corrompu, ne demeure que la violence. Elle se releva ; le corps de son compagnon était toujours appuyé sur elle, à demi sur son épaule, à demi branlant. Le Corbeau gémit ; elle le posa délicatement contre le mur, chercha dans sa sacoche, sortit une nouvelle dose de drogue et piqua un des vaisseaux du cou. Seulement alors, elle se tourna une dernière fois vers le légiste : bien, Frest, je crains que nos chemins se séparent ici ; en vous souhaitant bon congé demain… puis, elle tira sa révérence, aida son collègue à se relever, et s’empressa de retourner à l’abri parmi les ombres. Dans le lointain, la foudre s’amusait à son élévation, zébrant le ciel de sa silhouette mordorée.

*

- L’Immortelle a été volée ?

« Dans le silence de la nuit,

J’entends mes battements de cœur,

Tambours rythmant mon malheur ;

Dans le silence de la nuit,

Par toutes pensées assaillis,

La solitude berce ma peur »

- Oui ! Oui, elle…

- Qui ?

- Je… je ne sais pas encore, on…

« Dans le silence de la nuit,

J’entends mes battements de cœur ;

Toi seul sait calmer ma terreur… »

- …on épluchait les dossiers des scientifiques qui travaillaient dessus, on…

- Pendant la guerre ?

« Dans le silence de la nuit,

Aux prises de cette envie,

Je t’implore comme sauveur »

Il hocha de la tête, elle soupira, le lâcha ; il regarda sa main, puis son ennemie, et sa main à nouveau, la dague dans sa main…

« Dans le silence de la nuit

J’entends mes battements de cœur ;

Quand cessera donc la douleur ?

Dans le silence de la nuit,

Tout mon corps git et frémit ;

J’attends, j’espère et demeure »

Quand elle sortit la seringue, il comprit – et l’unique question demeura sans réponse : comment ? Quand elle sortit la seringue et qu’elle lui sourit, elle lui rappela un homme et tétanisé, ne demeura que l’horreur :

- …vous ne nous êtes pas inconnu, cher Frest. Je ne suis pas idiote au point de vous laisser votre magie.

Elle palpa deux secondes le creux de son coude, sentit, planta l’aiguille avec une extrême précision ; il l’observait, les sourcils froncés.

« Dans le silence de la nuit

J’entends mes battements de cœur ;

Promets-moi, Well, sur ton honneur…

Dans le silence de la nuit,

Sur mon corps déjà transi,

Échappe à cette horreur… »

- La Chouette… une nouvelle parvenue parmi les assassins ?

Sa voix se brisa ; sa voix le perturba. Immuable, son visage transpirant, il écoutait – et à son ennemie, qui l’attachait :

- Vous faites honneur à votre réputation, mais non : je suis juste plus discrète que mon homologue.

- Une chouette rangée aux côtés d’un corbeau…

« Dans le silence de la nuit,

J’entends mes battements de cœur ;

L’effroi conquit, par sa langueur,

Dans le silence de la nuit,

Mon corps tremblant d’insomnie,

Mes pensées et vaines fureurs »

- Ne dit-on pas qu’ils sont les plus intelligents ?

- Oui, mais les chouettes sont les plus sages.

- Fi de la sagesse, quand le système est corrompu, ne demeure que la violence.

Et à ces mots, elle piqua, précise, le Corbeau – et à ces mots, il sentit, en lui, la souffrance ne plus tenir. Son regard implora les murs, son regard implora les cieux, mais ne demeurait dans ces yeux que de la crainte ou des murmures…

« Alors conquis par les ténèbres,

Le vide s’installe en moi

Et j’implore ce désert »

- Bien, Frest, je crains que nos chemins se séparent ici ; en vous souhaitant bon congé demain…

Ils se détournèrent ; oubliaient-ils donc ? Oubliaient-ils les espoirs, les codes d’alarme et les préventions des exécuteurs ? Eux qui avaient percé son surnom, eux qui connaissaient sa légende, pouvaient-ils oublier ? Et Alfwin Frest les regarda partir, l’œil atterré, le visage excavé, les traits tirés par la peur à peine fomentée. Et Alfwin Frest frémit, une fois qu’ils furent partis, se releva en s’adossant à la paroi du mur…

« Alors conquis par les ténèbres,

Demeure ma plainte funèbre…

Si seulement Well tu étais là »

*

« Dans le silence de la nuit

J’entends les battements de mon cœur,

Rythmé par la haine et l’ardeur ;

Dans le silence de la nuit,

Tandis que, gagné par l’ennui,

S’annonce l’ultime fureur. »

Aucun son. Aucune parole. Parfois, quelques ahanements – surtout, les flop, flop, flop des dernières larmes ou du sang. Sa vue se brouilla ; il cracha, chercha à respirer, vainement. À peine… distinguait-il les lampes du plafond, à peine gardait-il, à portée de vision, le…

« Dans le silence de la nuit

J’entends les battements de mon cœur,

Les ébats obscurs, la sombre aigreur,

Dans le silence de la nuit,

Quand me pénètre l’infini,

Et que murmure la terreur… »

…plafond. Il sentait sa peau gelée contre le pavé de la salle d’interrogatoire, il sentait ses cheveux baignés autour de son crâne dans son propre sang. Un frisson susurra de son cou à son échine, il gémit, tenta de bouger, mordit sa langue…

« Dans le silence de la nuit,

J’entends les battements de mon cœur,

Toi seul peu vaincre l’horreur,

Dans le silence de la nuit,

D’un regard, un sourire enfoui,

Toi seul peu calmer ma douleur. »

- A…Arys… ?

Les mots se bousculaient aux portes de ses lèvres, avec la ferveur et l’angoisse des dernières heures. Ses deux mains agrippaient sa gorge béante ; des larmes roulaient, délectées, dans le creux de ses joues abîmées. Il murmura, encore…

« Dans le silence de la nuit

J’entends mes battements de cœur,

Si je peux prévenir l’erreur…

Dans le silence de la nuit

Je t’implore et te supplie

Promets-moi de fuir ce malheur »

- …Aaa…

Il ne savait qui il appelait par cette lettre, il ne savait quel nom se prononçait en lui. Ses doigts excorièrent le pavé, il tenta de se retourner, hurla – mais la solitude amène, comme amante des ténèbres, avala ses mots.

« Dans le silence de la nuit

J’entends mes battements de cœur,

Il ne peut être le vainqueur… »

- Merde, A…

À son cou se prélassait une plaie carmin, un sourire gravé en ses chairs, la plaie ouverte aux cieux. L’étincelle orageuse qui dans son regard persistait parut clignoter comme les lampes du plafond, outragées depuis l’assaut de la rage – et toujours, il tentait se remémorer le nom de celui qu’il désirait nommer…

« Dans le silence de la nuit,

Prisonnier de ce corps maudit,

Il ne peut… battre… ma lueur… ? »

Il lutta, marmonna, persiffla, grogna, gronda, parla, toussa, cracha. Il bafouilla encore, tempêta doucement, susurra la langue de la nuit, tenta l’argumentation avec son corps. Puis en désespoir de cause, il hurla, cria, tonna, s’égosilla ; puis il somma encore, supplia, conjura et pria, pressa ou demanda… sans que la voix ne soit la plus juste, sans que le sang ne cesse son échappatoire de sa gorge béante.

« Alors conquis par les ténèbres,

Le vide s’installe en moi

Redonne-moi la lumière…

Alors conquis par les ténèbres,

Je supplie, de tout mon être,

Si seulement Alf tu étais là »

Et seulement alors, Katos Wellington expira.

*

Saeven fut réveillé par la sonnerie entêtante de son portable ; il ne grommela pas, bougea à peine, ne soupira pas : il savait ce que ce son signifiait. Un regard au réveil lui indiqua trois heures moins le quart ; ses doigts cherchèrent la touche verte à tâtons dans le noir :

- Oui ?

- Patron, on a un problème !

Il trouva ses lunettes, les ajusta ; la voix de Klaus paraissait grésillée dans le combiné.

- On… le secrétaire parut chercher son souffle… au Q.G. vient de s’enclencher le code noir ! Je… on doit faire quoi ?

Les yeux de Saeven s’écarquillèrent, il réfléchit, quelques secondes, assis torse-nu sur son lit défait. Pour la première fois depuis l’échange, il se pinça les yeux, soupira :

- …ordonne à toutes les unités des bases ouest et est de rappliquer, quitte à relâcher la surveillance aux remparts. On suit le code : envoie une unité chez les Majestés, ne sait-on jamais. Katos ?

- Il ne décroche pas.

Silence.

- Contacte les autres, et ne bouge pas. J’arrive.

Puis à ces mots, il se leva, chercha ses habits, déjà prêt à partir.

*

Les mugissements de la tempête s’abattaient sur les toits de sa chère Dervor, son amante endeuillée. Tantôt fracassée par les éclairs aveuglants, tantôt tremblante à l’écoute des grondements, la ville pliait aux assauts des intempéries. La Chouette se tint, les doigts enserrés à la flèche du bâtiment des exécuteurs, les pieds plantés sur la pente du toit ; ses yeux de feux transperçaient les nuages de la nuit – et le Corbeau, derrière elle, jura pour la quatrième fois en manquant de déraper.

- … eh merde… il sursauta une nouvelle fois en entendant l’orage gronder, se rattrapa comme il put au bras de sa comparse. Il fallait vraiment qu’il y ait de l’orage !

- Je t’avais prévenu, pourtant, dit-elle en un sourire. Et tu jures maintenant ?

- Ce n’est pas ma faute, c’est cette… cette diablerie de tuile qui glisse !

Elle rit, pour elle-même, retourna à sa lente observation des gardes : si certes personne n’osait s’aventurer aussi haut dans cette ville aux replis sombres et tortueux, les exécuteurs ne lésinaient cependant pas sur les moyens pour protéger leur quartier général.

- …c’est presque mieux gardé que le palais.

- Venant de toi, c’est peu dire.

Un temps ; Kaël s’agita derrière son épaule.

- Je pourrais toujours…

- Même pas en rêve. Ta magie est encore trop instable.

- … mais la drogue fait encore effet.

Un froncement de sourcil ; il déboutonne maladroitement sa chemise pour lui prouver ses dires. Un réseau de veines noires s’étale, enflé et dévorateur, le long de son bras. Elle soupire :

- Tu appelles ça stable ?

- Oooh j’ai déjà eu pire ! rire, plus semblable à un croassement. Et puis, j’ai ma petite idée sur comment nous sortir de là…

Elle leva les yeux au ciel ;

- Idée que, je suppose, je ne pourrais pas t’ôter. Soit. Ne viens pas implorer après mon aide si ça se corse.

Il rit une dernière fois, les lèvres proches de son cou, avant de se jeter de la flèche et d’atterrir maladroitement sur un toit inférieur. Le garde devant lui tiqua ; son visage se déforma, les yeux écarquillés, les sourcils haussés, les lèvres arrondies, la peur et la surprise toutes deux entremêlées.

- Le Corbeau, vous…

- Je sais, je sais : je suis en état d’arrestation ! et il se précipita vers l’homme, prêt à lui trancher la gorge.

Contre toute attente, le magicien esquiva – il était rapide, le bougre ! – Kaël se jeta une deuxième, une troisième fois mais toujours l’inspecteur parvenait à anticiper son mouvement. Le teint pâle, la mine déconfite, l’assassin prit le temps d’une respiration – et à cet instant précis, son ennemi frappa, droit dans sa cuisse à demi recousue. Un gémissement perça ses lèvres, il s’écroula à terre.

- Le Corbeau, comment vous-êtes-vous échappé ? Vous êtes censé être arrêté !

Il avait la botte du soldat coincée sous sa gorge.

- …à croire que vous ne connaissez que ce mot-là… Rys !

Silence. Il cracha, appela à nouveau :

- Rys, c’est bon, j’ai compris la leçon !

Aucun mouvement. Le garde, les sourcils froncés, scrutait le noir de la nuit. Soupir ; d’une voix suave :

- Ma princesse des ténèbres, mon tyran des enfers, veux-tu bien me venir en aide ?

Un corbeau passa ; le garde s’apprêtait à parler, quand une lame lui transperça la gorge. Fasciné, le regard de Kaël s’écarquilla, son œil noir sembla absorber le sang qui avait giclé sur toute sa face blanchâtre. Puis, sa compagne dégagea le corps alourdis du mort, avant de lui tendre la main pour le relever.

- …qui avait raison ?

Il sourit, accepta la main :

- Toi, comme d’habitude, ma chère et tendre.

- Hum… ça repassera, niveau compliment. Et je t’ai déjà demandé de ne pas m’appeler par mon nom quand je suis dans cette tenue.

- C’était pour te forcer à le tuer. À nouveau dans ses bras, il releva son masque, l’embrassa. Et comme d’habitude, tu as cédé.

- Que veux-tu : il fallait que j’appartienne à une catégorie de femmes, et il fallait que ce soit la plus misérable : celles qui se trouvent à devoir veiller sur plus bête qu’elles encore. Pivoine, elle ajouta : je suppose que maintenant qu’il est mort, tu vas lui voler son visage ?

Le Corbeau se dégagea de son étreinte pour se pencher sur le macchabée en un sourire. Il ne répondit pas, hocha simplement de la tête – non sans supporter un énième regard cinglant de la part de son amie – avant d’appliquer délicatement ses longs doigts maigres sur la face du mort. L’air frémit ; la nuit parut reculer dans son domaine, et le brouillard s’amouracher à la cape de l’obscurité. Il ferma l’œil droit, pour ne plus que contempler l’imagination ; il ferma l’œil droit, seul face à la création – et il visualisa à nouveau mentalement l’apparence du mort. Les coutures seraient grossières, mais qu’importe, il faisait nuit… l’attitude serait facile à jouer, imiter, marchander… la magie tressaillit, quelque part en lui ; il sentit le dernier point de contrôle, dans son corps, s’emballer, il sentit son cœur s’accélérer – et la magie seulement alors se manifesta. La foudre tonna, sans qu’il ne paraisse l’entendre ; la danse des éclairs illumina, quelques secondes, son corps qui se courbait à terre, son corps contorsionné, ses gémissements à peine amuïs par les jurons de l’orage. Et quand Kaël Underdess se releva, un autre corps lui servait de réceptacle – tandis qu’à ses pieds demeurait l’enveloppe sans vie du garde, la face entièrement polie et arrachée. Seul son œil, noir, subsistait.

- Bien ! la Chouette, toujours le masque démis, soupira à nouveau en l’entendant s’exclamer : me voilà fin prêt à m’échapper !

- T’échapper ? Tu n’oublies pas un détail ? il la regarda ; agacée, elle défit sa tresse, et sans qu’aucun cri ne vienne trembler à ses lèvres, elle passa sa main sur son visage, pour récupérer le sien. Seulement alors la princesse Sekerys Wellington parla : un mensonge réussit mieux s’il demeure accompagné de vérité – et crois-moi, de vérité, tu en as grand besoin.

*

Hiver. Premier mouvement. Allegro non molto. Les notes se brisaient contre les murs sur lesquels il s’entrechoquait, aspiré par la vitesse, aspiré par le concerto qui gagnait en intensité en lui, autour de lui. Les murs du quartier général des exécuteurs du code étaient noirs ; ce fait, Alfwin Frest le savait, n’était pas anodin. Au plus il se précipitait, au plus les violons paraissaient se désaccorder, au plus les notes se faisaient stridentes et perçaient son visage essoufflé, ses joues larmoyantes. Les tremolos façonnaient son visage exsangue ; les bourdonnements des instruments grondaient dans sa poitrine paniquée… un nouveau tournant. Un nouveau couloir. L’enchaînement des murs noirs obnubilait son esprit afféré.

Atterré, il s’arrêta.

Il était arrivé.

Seul…

…seule…

La musique l’animait encore, sur les notes finales murmurées, aggravées, solennisées dans sa mémoire comme les vents s’attardaient à dompter les cieux, les nuages, fomentaient leur tempête en silence et désaccords…

…seul…

Le son de sa respiration ahane lui parvenait désormais. Embrassé par la solitude, il demeurait figé face au spectacle, les yeux rivés sur le sol, les yeux rivés sur le sang… il remonta, progressivement, le long du corps du secrétaire : la tête décapitée, explosée, exposée sur le mur d’à côté, le cou déchiqueté. Ce fut ensuite Arys, le cadavre crispé, le visage gravé par l’expression de pitié et d’effroi, enseveli sous le verre pillé, distordu, démembré. Un froid parcourut le légiste, un frisson, un remords…

…seul…

Encore, il n’osait regarder. Il ne pouvait voir… la crainte, le corps… la mort déjà complainte à ses oreilles, le silence soudain intenable, il demeurait pétrifié. Il n’y avait que le mur noir, face à lui, pour le narguer – et un crochet jeté négligemment à terre.

- Salaud…

Mais sa voix ne perça la nuit. Alors, du peu de courage qu’il possédait encore, Alfwin osa tourner son corps vers Wellington. Gorge tranchée, les mains enserrées autour de la blessure, ces mains… enserrées… ?

- …Alf…

- Well bordel !

Il se jeta sur ses genoux, ramassa le corps inerte, comprima la plaie. Son regard, à demi affolé, à demi grisé par l’adrénaline, allait et venait entre les yeux de son compagnon et la quelque peu intrigante faible profondeur du coup. Il fronça les sourcils ; ses doigts poisseux de sang paraissaient s’enfoncer dans la chair de son ami.

- …il ne t’aurait jamais tué avec ça…

- Alf, la… les lèvres de Katos crachotèrent un présage, son compagnon comprit à les voir s’articuler.

- L’alarme !

Il lâcha le corps, laissant les mains de l’inspecteur chef à la préoccupation de sa survie, avant de se précipiter vers le bouton d’alarme, confondu avec la noirceur du mur. Un temps ; le silence parut plus profond, plus long que la dernière note du concerto de Vivaldi. Puis, la tempête s’enclencha, et le code noir hurla dans la nuit.

*

- L’inspecteur général demande des renforts au Q.G !

- Oui, Rendal est en route, il faut aller l’aider !

« Je me rappelle encore le coût du silence ;

L’oubli des passions, l’oubli des échecs,

Et quand je repose de cette violence…

L’avenir me guette »

- Laissez une équipe aux prisons du centre, dépêchez le maximum de soldats : c’est un code noir !

- Ordre des Hauts-Mages !

« Je me rappelle encore la solitude

Quand j’appris sa mort, sa vie désuète

Brisée par le miracle de leur turpitude…

L’avenir me guette »

La lune illuminait sa cellule, ce soir. Il sourit, en voyant son croissant tourné vers le haut, il sourit en se rappelant le sourire d’un allié, d’un ami, d’un spectre, d’un absent. Les exécuteurs, obéissants, se précipitaient en rangs affirmés vers les sorties ; les ordres étaient donnés, les magies s’alléchaient dans les veines, les rancœurs embrasaient les poitrines vaines. Et l’homme, enchaîné, les mains enserrées sur les barreaux froids, si froids, délectables, retint un rire.

« Que viennent les malheurs, que viennent les présages,

Je sais d’avance ma rage satisfaite

Quand la vengeance trouvera son visage…

Là où l’avenir guette »

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