Chapitre II : À cette mort qui possède trois visages

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Dans cette ville solitaire, à peine distinguait-on le matin de la nuit. Les rayons glacés de l’aube s’amourachant à la brume, le maigre sourire du soleil attristant sa peau et un parfum de digitale saturant l’air, il aurait ajouté : le matin existe-t-il seulement ? Ainsi ses pensées allaient, vagabondes, entre les couloirs agités. Le code noir avait sonné ; les exécuteurs s’étaient mobilisés pour intervenir, il avait été emmené d’urgence, avec Katos, au CHU le plus proche, et l’amertume de l’absinthe aux lèvres, il soupira. Les notes s’épuisaient dans son casque comme les battements acharnés d’un cygne à l’agonie.

  • Elle se serait infiltrée par les canalisations ?
  • C’est impossible, c’est trop étroit !
  • Mais on doit pouvoir l’identifier…
  • Non : à coup sûr elle portait une autre identité sous ce masque. Avec les mages, la mort offre son visage…
  • Tais-toi !

Et les étudiants se turent, à son passage. Quelques-uns parmi eux bredouillèrent :

  • D… docteur Frest…

Alfwin s’arrêta. Les doigts tremblants, il se saisit d’une cigarette, la coinça entre ses lèvres cadavéreuses. Sa main gauche immobilisée, il s’acharna plus que d’habitude sur son vieux briquet, alluma ; les jeunes le regardaient sans oser parler :

  • Vous êtes les stagiaires, nan ? pas un regard, lové derrière ses lunettes étroites.
  • …ou…oui, oui !
  • Alors retournez bosser. Il écrasa le mégot entre ces doigts, le jeta dans la poubelle qui trainait. Vous ne connaissez pas la magie, encore moins la Chouette ou le Corbeau ; votre job, c’est de soigner des gens, pas de brailler autour d’un thé.
  • D’accord docteur Frest !
  • Désolés !

Et ils se carapatèrent sans demander leur reste. Alfwin les observa du coin de l’œil, un léger sourire effritant sa mine boudeuse : ah les études… l’enfer et le paradis à la fois. Ils le craignaient avant tout pour leurs notes finales, et ils n’avaient pas tort : il n’aurait pu juger lequel d’entre eux avait suffisamment de jugeote pour s’en sortir en tant que médecin.

  • Docteur Frest !
  • Il y a…
  • …urgences !
  • Quoi encore ?

Les trois infirmières s’arrêtèrent devant lui, essoufflées. La première avait un chignon gris austère, la seconde les cheveux plus courts que ceux du médecin, la troisième une frange qui cachait partiellement son regard.

  • Votre patient, Argost, présente des signes de possession ! – les trois, en chœur.

Silence. Il aurait bien pris une deuxième cigarette, s’il ne savait que les trois harpies seraient sur son dos – parce qu’apparemment, on ne fumait pas dans les hôpitaux.

  • On l’a mis sous drogue ?
  • Oui, on espère qu’il réagira au traitement, mais vu les effets…
  • Alors on attend que le médoc agisse ; prévenez-moi dès qu’il se réveille. Et maintenez la surveillance, si jamais ça… venait à échouer.
  • D’accord !

Et elles repartirent, l’une gérant les dossiers informatisés sur sa tablette, l’autre poussant son chariot avec les médications, la troisième répondant au son caractéristique de son bipper, déjà prête à aider d’autres patients. Alfwin Frest approuva d’un hochement de tête leur dévouement, tapota son paquet, le replaça dans la poche de sa blouse, avant de continuer sa route : les violons frémissaient sous les doigts des musiciens, les battements du cygne agonisaient et triomphaient à la fois. Il monta avec prudence la volée de marches ; chambre deux cent deux. Première porte sur la gauche. Déjà, il pouvait entendre que le silence et la musique seraient à nouveau troublés…

  • MAIS QU’EST-CE QUE J’EN SAIS !!??
  • Calme-toi, Katos, bon sang !

Alfwin soupira, ouvrit en grand la porte :

  • Salut.
  • Ah Alf ! Bordel, dis-lui de me laisser tranquille, j’en ai marre, ça fait vingt fois que je répète la même chose, non, non et NON ! Je ne sais pas comment il s’est échappé de là !
  • Il avait un crochet sous la peau.

À demi empoignés, Katos et Saeven s’arrêtèrent pour le regarder.

  • Quoi ?
  • Il a simplement eu à faire sauter les coutures, s’ouvrir le bras et crocheter ses menottes.
  • Mais… mais sa magie ! Ce n’est pas possible qu’il ait pu la réactiver aussi vite…

L’inspecteur chef, à peine remis de ses blessures, tentait déjà de se relever, la mine songeuse, l’agitation grandissante. Le légiste leva les yeux au ciel, frappa sa tête :

  • Assis.
  • Aïe bordel !
  • Tu t’es fait égorger pendant la nuit, je dois te le rappeler ?
  • Non, mais…
  • Alors tais-toi – et, au plus grand soulagement de l’inspecteur général Saeven Rendal, Katos se rassit et se tut. Pour en revenir à votre criminel…

Alfwin tritura à nouveau son paquet, haussa les épaules ; deux mèches noires et ternes vinrent encadrer son menton mal rasé.

  • La Chouette portait un masque, et elle avait volé l’identité de quelqu’un.
  • …ses yeux ?

… une aube qui se serait enfin levée, sur ce matin poudreux et morne…

  • Des flammes.
  • Quand bien même ce sont les seuls éléments impossibles à être modifiés, ça ne nous avance pas des masses…
  • Elle était d’une précision hors-pair – plus que mes étudiants, tiens. Si elle doit tuer, ce sera en un seul coup.
  • Et le Corbeau ?
  • Oh, ça… il hésita, entre son paquet ou s’attacher les cheveux, opta pour le deuxième choix, joua avec son élastique, chercha ses mots : presque possédé, à mon avis, il ne lui reste qu’une cellule de contrôle. Il cherchait l’Immortelle.

Silence. Échange de regards, interloqués ; cri :

  • Et ça ne t’a pas traversé l’esprit de nous le dire plus tôt !
  • Si vous me laissiez le temps de finir…
  • En plus, il dit s’appeler Underdess, ajouta Katos.
  • Darius ?
  • Non, Kaël.

Saeven arpentait la pièce, ses cheveux ébouriffés par une nuit sans sommeil, les cernes riant sous ses yeux noisette. Le petit jour derrière la fenêtre de la chambre s’étouffait dans l’épais brouillard et la lune, encore apparente, semblait le moquer.

  • …c’est impossible.
  • Exactement ce qu’on s’est dit, répondit le légiste.
  • Je suis sûr qu’il ment ! renchérit l’inspecteur.

Les volutes de la brume léchaient les carreaux, dévoilant ou la lune, ou les ruelles basses du centre, dépavées et noircies. L’angoisse ainsi étreignait la chambre, dans l’incertitude ou la folie de leur déception. Alfwin tira une nouvelle cigarette ; Saeven ajusta ses lunettes, triturant une autre mèche de cheveux :

  • Pourtant, Dewil…
  • Je savais que tu reviendrais avec celui-là !
  • C’est indéniable, Katos, il disait la vérité.
  • Voir l’avenir, sérieusement ? Aucun mage n’est capable de ça, Dewil compris !

Soupir, d’où la colère était contenue.

  • Tu restes buté alors que tu es le seul à qui il s’adresse.
  • Parce que c’est un fou ! Et si vous ne me croyez pas… tour à tour, Wellington jugea de son œil austère ses deux compagnons. Ni Alfwin, ni Saeven ne paraissaient rassurés… alors je vous le prouverai, moi, que ce Corbeau n’est pas celui qu’il prétend être.

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