Chapitre II : À cette mort qui possède trois visages
Dans cette ville solitaire, à peine distinguait-on le matin de la nuit. Les rayons glacés de l’aube s’amourachant à la brume, le maigre sourire du soleil attristant sa peau et un parfum de digitale saturant l’air, il aurait ajouté : le matin existe-t-il seulement ? Ainsi ses pensées allaient, vagabondes, entre les couloirs agités. Le code noir avait sonné ; les exécuteurs s’étaient mobilisés pour intervenir, il avait été emmené d’urgence, avec Katos, au CHU le plus proche, et l’amertume de l’absinthe aux lèvres, il soupira. Les notes s’épuisaient dans son casque comme les battements acharnés d’un cygne à l’agonie.
- Elle se serait infiltrée par les canalisations ?
- C’est impossible, c’est trop étroit !
- Mais on doit pouvoir l’identifier…
- Non : à coup sûr elle portait une autre identité sous ce masque. Avec les mages, la mort offre son visage…
- Tais-toi !
Et les étudiants se turent, à son passage. Quelques-uns parmi eux bredouillèrent :
- D… docteur Frest…
Alfwin s’arrêta. Les doigts tremblants, il se saisit d’une cigarette, la coinça entre ses lèvres cadavéreuses. Sa main gauche immobilisée, il s’acharna plus que d’habitude sur son vieux briquet, alluma ; les jeunes le regardaient sans oser parler :
- Vous êtes les stagiaires, nan ? pas un regard, lové derrière ses lunettes étroites.
- …ou…oui, oui !
- Alors retournez bosser. Il écrasa le mégot entre ces doigts, le jeta dans la poubelle qui trainait. Vous ne connaissez pas la magie, encore moins la Chouette ou le Corbeau ; votre job, c’est de soigner des gens, pas de brailler autour d’un thé.
- D’accord docteur Frest !
- Désolés !
Et ils se carapatèrent sans demander leur reste. Alfwin les observa du coin de l’œil, un léger sourire effritant sa mine boudeuse : ah les études… l’enfer et le paradis à la fois. Ils le craignaient avant tout pour leurs notes finales, et ils n’avaient pas tort : il n’aurait pu juger lequel d’entre eux avait suffisamment de jugeote pour s’en sortir en tant que médecin.
- Docteur Frest !
- Il y a…
- …urgences !
- Quoi encore ?
Les trois infirmières s’arrêtèrent devant lui, essoufflées. La première avait un chignon gris austère, la seconde les cheveux plus courts que ceux du médecin, la troisième une frange qui cachait partiellement son regard.
- Votre patient, Argost, présente des signes de possession ! – les trois, en chœur.
Silence. Il aurait bien pris une deuxième cigarette, s’il ne savait que les trois harpies seraient sur son dos – parce qu’apparemment, on ne fumait pas dans les hôpitaux.
- On l’a mis sous drogue ?
- Oui, on espère qu’il réagira au traitement, mais vu les effets…
- Alors on attend que le médoc agisse ; prévenez-moi dès qu’il se réveille. Et maintenez la surveillance, si jamais ça… venait à échouer.
- D’accord !
Et elles repartirent, l’une gérant les dossiers informatisés sur sa tablette, l’autre poussant son chariot avec les médications, la troisième répondant au son caractéristique de son bipper, déjà prête à aider d’autres patients. Alfwin Frest approuva d’un hochement de tête leur dévouement, tapota son paquet, le replaça dans la poche de sa blouse, avant de continuer sa route : les violons frémissaient sous les doigts des musiciens, les battements du cygne agonisaient et triomphaient à la fois. Il monta avec prudence la volée de marches ; chambre deux cent deux. Première porte sur la gauche. Déjà, il pouvait entendre que le silence et la musique seraient à nouveau troublés…
- MAIS QU’EST-CE QUE J’EN SAIS !!??
- Calme-toi, Katos, bon sang !
Alfwin soupira, ouvrit en grand la porte :
- Salut.
- Ah Alf ! Bordel, dis-lui de me laisser tranquille, j’en ai marre, ça fait vingt fois que je répète la même chose, non, non et NON ! Je ne sais pas comment il s’est échappé de là !
- Il avait un crochet sous la peau.
À demi empoignés, Katos et Saeven s’arrêtèrent pour le regarder.
- Quoi ?
- Il a simplement eu à faire sauter les coutures, s’ouvrir le bras et crocheter ses menottes.
- Mais… mais sa magie ! Ce n’est pas possible qu’il ait pu la réactiver aussi vite…
L’inspecteur chef, à peine remis de ses blessures, tentait déjà de se relever, la mine songeuse, l’agitation grandissante. Le légiste leva les yeux au ciel, frappa sa tête :
- Assis.
- Aïe bordel !
- Tu t’es fait égorger pendant la nuit, je dois te le rappeler ?
- Non, mais…
- Alors tais-toi – et, au plus grand soulagement de l’inspecteur général Saeven Rendal, Katos se rassit et se tut. Pour en revenir à votre criminel…
Alfwin tritura à nouveau son paquet, haussa les épaules ; deux mèches noires et ternes vinrent encadrer son menton mal rasé.
- La Chouette portait un masque, et elle avait volé l’identité de quelqu’un.
- …ses yeux ?
… une aube qui se serait enfin levée, sur ce matin poudreux et morne…
- Des flammes.
- Quand bien même ce sont les seuls éléments impossibles à être modifiés, ça ne nous avance pas des masses…
- Elle était d’une précision hors-pair – plus que mes étudiants, tiens. Si elle doit tuer, ce sera en un seul coup.
- Et le Corbeau ?
- Oh, ça… il hésita, entre son paquet ou s’attacher les cheveux, opta pour le deuxième choix, joua avec son élastique, chercha ses mots : presque possédé, à mon avis, il ne lui reste qu’une cellule de contrôle. Il cherchait l’Immortelle.
Silence. Échange de regards, interloqués ; cri :
- Et ça ne t’a pas traversé l’esprit de nous le dire plus tôt !
- Si vous me laissiez le temps de finir…
- En plus, il dit s’appeler Underdess, ajouta Katos.
- Darius ?
- Non, Kaël.
Saeven arpentait la pièce, ses cheveux ébouriffés par une nuit sans sommeil, les cernes riant sous ses yeux noisette. Le petit jour derrière la fenêtre de la chambre s’étouffait dans l’épais brouillard et la lune, encore apparente, semblait le moquer.
- …c’est impossible.
- Exactement ce qu’on s’est dit, répondit le légiste.
- Je suis sûr qu’il ment ! renchérit l’inspecteur.
Les volutes de la brume léchaient les carreaux, dévoilant ou la lune, ou les ruelles basses du centre, dépavées et noircies. L’angoisse ainsi étreignait la chambre, dans l’incertitude ou la folie de leur déception. Alfwin tira une nouvelle cigarette ; Saeven ajusta ses lunettes, triturant une autre mèche de cheveux :
- Pourtant, Dewil…
- Je savais que tu reviendrais avec celui-là !
- C’est indéniable, Katos, il disait la vérité.
- Voir l’avenir, sérieusement ? Aucun mage n’est capable de ça, Dewil compris !
Soupir, d’où la colère était contenue.
- Tu restes buté alors que tu es le seul à qui il s’adresse.
- Parce que c’est un fou ! Et si vous ne me croyez pas… tour à tour, Wellington jugea de son œil austère ses deux compagnons. Ni Alfwin, ni Saeven ne paraissaient rassurés… alors je vous le prouverai, moi, que ce Corbeau n’est pas celui qu’il prétend être.
*
Il humecta l’air humide, les yeux fermés, les doigts enserrés sur la flèche de l’église. L’orage avait tonné, et embaumait encore l’air en ce matin sombre et solitaire. Le vent s’agitait, lui murmurant le tintement de sa boucle d’oreille. D’un regard éclairé, il contempla le silence pesant du cimetière ; d’un lancer de sa pièce, il se laissa glisser le long des tuiles, se rattrapa à l’une des gargouilles qui veillait sur les morts, tristement, de son perchoir… il sourit ; il aimait à courir entre les tombes, quand la nuit sombre mourrait et que l’aube s’annonçait d’autant plus angoissante que les ténèbres écroulées. Il s’arrêta, devant une pierre tombale. Un nom, gravé et dévoré par la mousse, les ans, les remords. L’adoration. « Sam » ; le reste était illisible. Il n’y avait que lui pour avoir connu ce nom, et à cette pensée, sa prise sur la pièce se raffermit, il bougea la pierre, descendit l’escalier qui dévoilait en ses méandres les tréfonds du quartier général des assassins. Le couloir était sombre ; la maigre clarté semblait joueuse, rôdant entre les éclats de ses yeux orpiments et des faibles torches. C’était un profond tunnel, sensible à la pluie et aux mauvaises humeurs de cette cité. Un couloir, plongé dans l’humidité, jouxtant mangroves et catacombes. En son sein, l’agitation régnait, maîtresse des révolutionnaires – et Vorento lui-même s’assurait du fonctionnement de chacun des rouages :
- Les caméras, Merald ?
- Je les ai toutes coupées, il ne manque que…
- Je sais. Ne crains rien, il sera là à temps. Léana !
L’interpelée se retourna ; elle était aux prises avec deux énormes caisses, chacune sur ses épaules, encadrant son épaisse tignasse brune. Son masque, évoquant la panthère, glissait à son cou. Elle paraissait incapable de parler ; elle rugissait :
- Je sais, je sais ! Les non-mages, vous venez ici, j’ai coutelas, pistolets, un snipe je pense, et les grenades, Renard ! Rien que pour toi !
L’interpelé sourit ; ses doigts trépidèrent sur les explosifs, aux anges, et les commissures de ses lèvres parurent s’élargir plus encore que le museau de son masque :
- … je te revaudrais cela sur le champ de bataille, ma tendre… mais dis-moi, V, un tel armement me parait peut-être… excessif… sa voix suave était étouffée par les grognements de sa partenaire, les cris des effectifs, les ordres et les demandes… pour seulement un de nos membres ?
Le regard de V se fit assassin – et Renard humecta ses lèvres tremblantes.
- Je ne laisse aucun de mes hommes en arrière, Louenn.
- D’autant qu’il est le seul à faire parler les machines, allez on s’active bande de poltrons !
Et tous répondirent aux simples paroles de la Panthère, obéissant aux lieutenants de confiance du chef. Vorento s’aventura plus profondément dans les tunnels, le Requin sur les talons. Les catacombes étaient labyrinthiques, dévorées par les racines et points d’eau ; certaines des tombes menaient, par ces tunnels plus ou moins exigus, au cœur de l’infrastructure : dessous l’église, les vieux vestiges d’un amphithéâtre grec reposaient. Parfois, la lumière filtrait des fissures du sol ; parfois, l’obscurité était telle que mêmes les torches qui éclairaient le lieu semblaient frémir et reculer. Vorento remonta les gradins du théâtre vers le centre de la scène : tac, un pas, tac, un deuxième… le son se réverbérait sur le marbre torturé. Son masque de loup pendait à son bras ; il jeta sa pièce dans les airs, s’arrêta une fois arrivé au centre.
- Vous savez comme moi ce qui nous attend dans le centre, ce soir. Un temps, il sourit, dépoussiéra la tête d’un cadavre, s’empara du crâne pour le regarder dans les yeux : une attaque frontale avec les Jokers est un risque, mais un risque calculé. Voilà pourquoi j’avais mandaté le Corbeau…
- Et en corbeau je reviens croasser à tes oreilles, Vorento.
Tous se tournèrent vers la voix ; Kaël boîta entre les assassins réunis, sous l’œil malingre de Renard, les grincements du Requin, le sourire de la Panthère… seul le Loup semblait calme, entre les murmures et les protestations :
- Il est en retard ! Les préparatifs sont lancés, et il…
- Il est bel et bien avec eux. Le Corbeau croassa, amusé, entre ses compagnons, assis sur les premières marches. Voilà des jours que je remplissais ma mission.
- Et donc ?
- Leur trafic est rôdé : ils séparent les mages des humains, et répartissent les ventes sur les quatre mercredis du mois.
- …jour du commerce. Si j’avais cru qu’ils versaient dans la superstition.
- Et ce soir aura lieu la troisième vente : celle des freaks. Et il est parmi eux.
Troisième vente du mois, celle des monstres – de ceux qui prévenaient les avertissements omineux des dieux. Les murmures embellissaient le marbre vieilli, les chuchotements portaient l’âme ahane du monstre vers les tréfonds de la nuit. Qu’est-ce qu’il aimait… il aimait… la tête penchée sur le côté, son sourire en demi-lune barrant ses cicatrices encore rougeoyantes, Kaël rit ; et les frémissements de la nuit parurent rire avec lui.
- Comme je vous le disais… Vorento reprit le discours, non décontenancé… un risque calculé n’est plus un risque – et à ces mots, il jeta le crâne entre les mains de Kaël, qui le rattrapa gauchement. Les caméras ont déjà été coupées, il ne nous manque que le matériel pour la diffusion. Il faut que Dervor sache. Hâtez vos préparatifs ; nous attaquerons ce soir, après que les pendus auront finis de grincer.
Ces mots suffirent à échauffer les esprits. Ces mots résonnaient encore, plus forts que les protestations du Requin, les incertitudes de certains assassins, les inquiétudes des nouveaux arrivés. Sa parole – pourtant la voix se coupa bien vite dans la gorge du loup quand il posa son regard sur l’état plus que cadavérique de son apprenti. Ils se regardèrent ; le sourire de Kaël s’était effacé pour une grimace. Avec un froncement de sourcil, V nota sa jambe ensanglantée, à moitié recousue, et les veines noires qui remontaient, palpables, jusqu’au creux de son cou. Pas un mot ; ou peut-être, un souffle, comme si le silence pouvait contenir la réalité.
- …je… Kaël gardait ses phalanges serrées sur sa dague… je me suis fait capturer.
- Quand ?
- La nuit dernière.
Un temps ; Vorento s’approcha de son pas calfeutré.
- Les crochets ? son protégé hocha de la tête. V soupira, tendit la main ; Kaël baissa la tête, lui présenta ses poignets encore en sang. Et la Chouette ?
- Elle devait assurer sa couverture.
- Ta fuite ?
- J’ai… V fit un signe à Léane, qui s’empressa de lui apporter un bandage… j’ai remis ça. C’est parce que je pense, je… je les revois, V. Je les revois.
- Je sais.
- …j’ai peur.
Le regard jaunâtre du chef s’arrêta quelques secondes sur ces veines gonflées, inspectant les commissures de ces lèvres dévorées, et ces bras… une peau qui paraissait éternellement le brûler, à vif, une peau qu’il grattait comme un forcené, comme un blessé sur ses cicatrices. Il prit la main de Kaël, doucement, la détacha de son bras :
- Ce n’est rien. C’est normal.
- …je suis désolé, j’ai les exécuteurs sur les talons, je vais…
- J’ai dit : ce n’est rien. Un regard ; des larmes aux yeux. Un murmure :
- Tu devrais…
- Non.
Silence. Dunkel paraissait s’amuser dans les mains de son maître.
- Nous allons le récupérer, comme convenu. Et tu vas m’y aider, comme convenu. Il lui lâcha le bras, soigné. Ensuite, nous pourrons récupérer nos informations, et les diffuser dans le royaume…
- …comme convenu. Kaël éclata en sanglot : je ne vais pas y arriver, je…
- Ne pleure pas, ne pleure pas… pourquoi tu n’y arriverais pas ?
- Je suis lâche !
- Allons.
- Je suis faible ! Ça ne va pas aller, ça ne va pas…
Vorento le prit dans ses bras ; les croassements de son protégé s’étaient mus en hoquets de panique. Il attendit, piégé par l’étreinte souffreteuse, il attendit que les larmes passent, que la panique patiente, que les armes viennent.
- Si tu étais faible, je ne te ferais pas confiance.
Reniflement de nez.
- Vu ?
Léger hochement de tête :
- Bien. Le maître des assassins prit la face de son apprenti entre ses deux mains, le regarda droit dans les yeux : va dormir. Entre ma mission et ton arrestation, tu n’as pas eu beaucoup de temps, et je refuse de te laisser repartir dans un tel état.
- …mais il fait jour, je ne dors pas déjà de nuit alors…
- Il fait jour, il fait jour, tu parles ! Tu as vu du soleil quelque part ? Hors de ma vue, file te reposer, c’est un ordre !
- D’accord, d’accord…
Et dans la maladresse avec laquelle il était venu, Kaël repartit. Vorento l’observa, de ces yeux sable, depuis l’ombre du théâtre ; il l’observa boîter entre les marches des gradins, sursauter au moindre pas empressé auprès de lui, il observa… « Si seul déjà… » et cette image, ce bateau, étaient encore en sa mémoire. Et à cette image, à ce bateau, il serra jusqu’à blanchir ses phalanges mordorées la pièce qui reposait, dans son poing, avant de s’en retourner à l’effervescence de son fameux risque.
*
Elle marchait. Elle ne possédait pas la délicatesse de la rosée qui s’amourachait aux roseaux, le matin. Elle ne semblait pas non plus l’évanescence d’un embrun fleuri dans l’air, et avait encore moins la grâce d’une feuille d’automne, tournoyante dans les couleurs chatoyantes de la morte saison. Elle marchait ; la brume matutinale suivait ses pas. Sa silhouette noire était ainsi portée, pudibonde, dans le voile du brouillard, noircie par les ombres. Les rayons solaires pleuvaient sur les bassins du palais ; elle s’arrêta. Elle avait cru entendre…
…elle avait dû rêver. Elle reprit, sa progression assurée ; midi avait retenti depuis quelques instants déjà, et elle ne désirait se faire remarquer. La nuit avait été longue, il lui faudrait assumer cette journée sans sommeil, sans repos, sans liberté, comme tous les autres jours, toutes les autres matinées. Il n’y avait qu’au crépuscule qu’elle pouvait revêtir sa véritable apparence – et laisser alors ses yeux de feu s’embraser. Et puis, le temps de raccompagner Kaël au cimetière, de se changer, d’éviter le centre et les Jokers… elle avait bien cru ne jamais arriver. Chacun de ses pas ravivait les esclandres passés, les échanges murmurés, les envies si longuement éteintes, et l’étreinte encore de la solitude qui, à nouveau, lui pesait. Elle…
- Miss Wellington !
…bordel elle n’en pouvait plus de cette voix ! Ses talons dans une main, sa tenue d’assassin serrée dans l’autre, qui l’abordait encore ? Elle se contraignit, se retourna :
- Loeftorn, quelle surprise de vous voir ici de si bonne heure, moi qui reviens à peine de mon cours d’équitation…
- Un cours d’équitation ? Avec ces nouvelles machines, j’aurais cru ces cours relégués au passé !
- Ne croyez pas un train et quelques voitures capables d’éradiquer le passé : notre monde est enlisé dans la tradition. Et pourtant, il s’en fait le plus mauvais mémorialiste… elle haussa les épaules, défit sa tresse, pressa le pas : pour ma part, je me contente du cheval. Sekerys eut un regard à Mayvin ; ce dernier frémit : un animal, ça se dresse. Elle martelait ces mots sous sa langue, son regard parlant pour elle. Elle n’était pas faite pour la monarchie ; elle était faite pour la dictature. Ça se domine. Et ce ne seront pas quelques machines qui pourront procurer un tel sentiment de liberté.
- …je…euh…si vous le dites, vous…
Elle s’était arrêtée, comme en attente de sa réponse – ce qui fortifia bien évidemment le bégaiement de son interlocuteur.
- Vous quoi ? Vous êtes duc, Mayvin, n’allez-vous pas en cours pour soi-disant vous exprimer ?
- Euh, oui, oui ! Oui, je… j’étudie la rhétorique, bien sûr, avec mon père c’est très important ! Par ailleurs, lors de ma dernière leçon, nous parlions de…
- Laissez-moi deviner : la tension politique avec Shaira ? Ou la guerre 400-407 ?
- La…la guerre. Et le rôle du héros désormais oublié, Graeme…
- Oberon, bien entendu. L’espion. Elle sourit ; toutefois, ce sourire paraissait plutôt celui d’un chat face à une souris qu’un véritable éclat de joie. Une guerre, c’est avant tout une question d’informations : savoir quand l’ennemi est au plus faible pour frapper, et quand il est au plus fort pour se retirer. Il faut connaître le terrain, les tensions au sein du royaume adverse, et mieux encore : la psyché de notre adversaire. Qui est le général ? Est-il corruptible ? Se prend-il pour un héros ou, au contraire, est-il un couard ? S’il fait preuve de stratégie, ou s’il est prompt à prendre les armes, ça… ce sont les informations qui sont nécessaires pour terrasser le plus rapidement son ennemi. Un temps ; l’obscurité qui avait couvé son visage parut se dissiper : et cela, Graeme Oberon l’avait parfaitement compris.
Contre toute attente, la conversation, tendue depuis le début de l’échange, parut se rasséréner – et le visage de Mayvin s’illumina :
- C’est incroyable, princesse ! Je veux dire, cet homme est un héros ! Si seulement j’avais la possibilité de le rencontrer… vous saviez, son surnom c’était le Spectre, parce que personne ne put jamais le retrouver après sa trahison envers les mages, et sa découverte de la tombe du tout premier !
- …les rumeurs racontent beaucoup de choses, Loeftorn : et entre les légendes et les mensonges, la vérité a souvent le goût fort amer de la déception. Méfiez-vous ! Je suis certaine que vous seriez déçu si vous le rencontriez !
- Mais princesse, attendez je…
- Je m’en vais, Loeftorn, j’ai fort à faire et très peu de temps ! Bonne journée !
Et elle s’éclipsa. Elle n’avait la grâce du matin, la délicatesse de la rosée, l’évanescence des fleurs ; elle était la digne prophétesse des crépuscules hivernaux, une porteuse de lumière dont la traine couvait les cendres de chacun de ses ennemis. Ses lèvres vermeilles forcèrent le sourire, une dernière fois, abandonnant Mayvin à sa béatitude. Certainement lui voyait-il d’autres choses qu’elle ne savait pas – mais cette pensée passa à peine s’infiltrait-elle par la porte arrière des cuisines.
- Ah la voilà !
Les cuisinières la jugeaient rentrer, à pas de loups ; elle grimaça :
- Tu as vu l’heure ?
- …je sais, je sais…
- Imagine notre inquiétude ! Toute une nuit, et la moitié du jour ! Et la pauvre reine…
Sekerys, d’habitude si sérieuse, prit une mine boudeuse – ce qui fit tomber un talon.
- Rooh c’est bon ! Laissez la reine en dehors de tout ça : si elle l’apprenait, je ne pourrais plus jamais sortir de cette tour de ma vie !
Les cuisinières sourirent. L’un d’elle s’approcha, lui pinça la joue avant de la prendre dans ses bras.
- On le sait bien, ma puce… mais arrête de nous faire des frayeurs ! Partir en vadrouille on ne sait où, s’amuser à poursuivre des criminels, des possédés… !
- Olga…
- Quoi, ce n’est pas vrai les filles ? toutes hochèrent de la tête. On a entendu ta discussion avec la reine. Les exécuteurs, vraiment ?
- Pourquoi, toi aussi tu n’approuves pas ?
Olga sourit.
- Non ma puce. Jamais je ne douterais de toi.
- Alors l’affaire est close ! Sur ce, il faut que je voie Katos, j’ai appris pour son combat et puis, j’espère qu’il n’a pas trouvé mon cadeau parce que ça m’énerverait ! Cet imbécile !
- Parle mieux de ton frère, ma puce s’il te plait. Il est charmant, attentionné et réfléchi.
- Le petiot ? une des dames se retourna, plateau en main. Il est passé par ici tout à l’heure. Il était avec son ami, comment s’appelle-t-il encore… allez, le grand brun tout taiseux !
La princesse fronça les sourcils :
- Alfwin ?
- Oui voilà c’est ça !
- Franchement, je ne comprends pas ! Une autre dame, qui faisait la vaisselle, s’arrêta dans son geste, brosse en mains et assiette dans l’autre. Notre petiot, lui qui est si beau garçon, voilà maintenant qu’il traine avec un empoté pareil !
- Empoté ? Voyons, Suzanne, il est médecin quand même !
- Et puis, tu sais, je le trouve plutôt… je ne sais pas, mystérieux, avec ses cheveux noirs et sa mine…
- Ah ça c’est sûr qu’il en tire une mine ! De toute manière, Marthe, tu trouves tout le monde mignon !
- Tu es mauvaise langue, et je te dis qu’il a du charme. Et surtout, il m’a l’air d’être le seul hurluberlu à pouvoir arrêter les folies du petiot !
Et à ces mots, elles éclatèrent toutes de rire :
- Enfin ! De toute façon, il a le droit d’être ami avec qui il veut.
- Oui, mais il risque surtout de faire fuir les filles, à trainer avec n’importe qui !
Sekerys, qui avait suivi l’échange d’un œil mitigé, embrassa la joue de la nourrice et se dépêcha vers la sortie des cuisines.
- De toute façon, Olga, je suis à peu près sûr qu’il s’en fout royalement des filles. À tout à l’heure !
- Tantôt choupette ! répondirent-elles toutes en cœur et en rire tandis qu’elle se précipitait déjà dans les escaliers.
Ma puce, choupette… voilà qu’elles innovaient maintenant ! Sekerys grommela, vérifia dix fois à gauche, à droite, encore à gauche, avant d’oser s’aventurer dans le couloir, le traverser, atteindre les marches de la tour est. D’abord, passer dans sa chambre, ensuite partir à la recherche de l’autre… de toute façon, si Katos était avec Alfwin, ils ne pouvaient être que dans ses quartiers. Elle ouvrit doucement sa porte, trouva directement la trappe grimaçante, sourit, inspira profondément, calma les tremblements de ses doigts encore fébriles. Une nuit… elle tuerait pour cette nuit. Elle saisit d’abord Kali, à la lame courbe et noire. Elle se sépara ensuite de Medea, ses deux couteaux droits tout aussi luisant que ses yeux. Elle embrassa Vivia, au manche glacé, puis Enyo, dont les teintes mortelles embrasaient ses lèvres fines. Ainsi elle leur murmura sa prière, prise dans le rituelle grisant de ses heures de veille :
- Ce n’est pas aujourd’hui que l’on perdra.
Puis à ces mots, elle récupéra un paquet, couvrit ses armes de sa cape, de son masque, et abandonna là l’identité pour laquelle elle arpentait les nuits. Et d’un tout autre bruit, d’une toute autre joie, elle se précipita dans les couloirs du palais, parcourut le passage des tours ouest et est sous le regard ou amusé, ou austère, des serviteurs, s’arrêta devant une porte, reprit son souffle. Deux voix lui parvenaient, étouffées. Elle sourit, shoota dans la porte :
- Salut !
- Bordel Rys la porte ! hurla Katos.
- Salut Rys, maugréa le légiste.
- Tu vas me faire faire une crise cardiaque un jour, c’est pas possible !
- Tu fais quoi ?
- Et tu pourrais me raisonner au moins !
- …je révise quelques mouvements aux échecs.
- Tu débarques dans ma chambre sans prévenir, tu ne t’inquiètes même pas de savoir comment je vais – non ne t’en fait pas, je vais bien, j’ai échappé à la mort, je ne sais pas moi !
Elle se jeta sur le lit, aux côtés d’Alfwin :
- Le cavalier prend la tour, nan ?
- …mais il sera pris par le fou.
- Et vous n’êtes même pas fichus de m’écouter !??
- Ben tu le prends avec ta reine.
- La reine adverse risque de me la prendre. Je pourrais la tuer avec ma tour, mais je ne suis pas vraiment pour l’échange de reines.
- BORDEL !
Ils sursautèrent tous les deux ; les pièces tombèrent à terre.
- …mon jeu, Well, tu pourrais faire attention.
- Oui quand même quoi.
- Attends, tu as le culot de me faire un reproche ? Dehors !
- Bien, si c’est comme ça que tu le prends. Sekerys rabattit ses mèches de cheveux vers l’arrière, releva le menton : puisque c’est ainsi, et que je me vois contrainte de partir, soit : elle exhiba un paquet rouge noué d’un ruban vert. Tu n’auras pas de cadeau !
- …c’est injuste ! Donne-le-moi !
- Jamais !
Elle rit, son frère sur les talons, courant dans toute la chambre. Seul Alfwin restait de marbre, étendu sur le lit, essayant de récupérer les pièces en bougeant le moins possible. Il maugréait :
- …s’il vous plait, j’ai veillé toute la nuit, j’aimerais simplement me reposer et voilà que je dois gérer deux grimlins sur pattes… l’un des grimlins sauta sur son dos sans le faire exprès, réattérit sur le tapis. Le légiste se releva, haussa la voix : OH ! silence ; les deux s’arrêtèrent. Toi ! il pointa Katos du doigt : je te signale qu’on t’a évité le pire, alors maintenant tu restes tranquille si tu ne veux pas finir chez Saint Pierre !
- Mais…
- Toi ! Sekerys chercha du regard une sortie : tu arrêtes de me l’exciter, sinon il va encore être infernal et il va me rouvrir ses plaies !
- Euh…
- Alors vous me laissez en paix sinon VOUS FINISSEZ TOUS LES DEUX DEHORS !
- Mais c’est ma chambre…
- JE M’EN FOUS !
- D’accord, d’accord… calme-toi Alf, s’il te plait… oh regarde, voilà le cavalier !
Le prince ramassa la pièce, sous le regard inquisiteur de son ami. Alors qu’il posait le cavalier noir sur une case, au hasard, la base se détacha – le laissant seul avec la tête en main. Silence ; Alf et Well se regardèrent, longuement :
- …Well…
- Il n’a rien ! il tenta de remboiter la tête dans le buste, mais il paniqua, et celle-ci glissa sous le lit. Merde, fait chier ! Attends, je te dis que je peux le réparer !
- …il vaudrait mieux pour toi que tu le saches en effet, sinon ce ne sera pas la seule décapitation de la journée.
- …est-ce que je peux dire que…maintenant c’est un cavalier sans tête ?
Tous trois se regardèrent en coin, silencieux… avant que tous trois ne pouffent et n’éclatent de rire. Ainsi, alignés en rang d’oignon sur le lit, arborant leur plus grand sourire, ils paraissaient trois enfants aux gentilles malices.
Candides.
Sekerys la première frappa le dos de son frère, lui passa le paquet qu’il n’était toujours pas parvenu à lui prendre :
- Joyeux anniversaire frangin.
Un regard ; l’appellation… Katos sourit, en toute sincérité, et comme un gosse s’acharna sur le ruban, déchira le papier. Mi intrigué, mi fatigué par toutes leurs conneries, Alfwin était penché au-dessus de son épaule pour tenter de voir le contenu :
- …sérieux !?
- Ah ça, j’espère que tu l’aimes parce que tu n’imagines pas les emmerdes que j’ai eues à aller te le cherch…
- Merci, merci ! C’est parfait, Alf, regarde ! et le prince agita l’ouvrage sous l’œil morne de son ami. C’est incroyable, on dirait vraiment un vrai Maupassant…
- C’est l’édition originale du Horla oui.
- QUOI ?? Mais… un instant ; Katos plissa les yeux : tu as parlé d’emmerdes ? Rassure-moi, tu n’es pas sortie sans autorisation… ?
- Ben si.
- Bordel Rys !
- Quoi ? Tu préférais ne pas avoir de cadeau ?
- Si mais tu te fourres tout le temps dans des emmerdes ! Et le jour où je vais te trouver morte, il va se passer quoi ?
- Rooh n’exagère pas, c’est bon !
- J’exagère ? un temps. Katos parut hésiter, son regard se raffermit et sa poigne enserra l’édition. Et j’exagèrerais toujours si je te disais que le garde qui t’accompagnait, cette nuit, était le Corbeau ?
Silence. Les lèvres de Sekerys s’entrouvrirent, pour chercher de l’air :
- …quoi ?
- Tu pensais vraiment que je ne serais pas au courant ? Qu’est-ce qui t’a pris bon sang ! Venir au Q.G à un moment pareil, et alors même qu’on se faisait attaquer !
- Je ne savais pas, je…
- Qu’est-ce que tu foutais là ! Tu aurais pu te faire tuer !
- Well, calme-toi. Alfwin le força à rester assis sur le lit. Non seulement tu vas me rouvrir tes plaies, mais en plus tu vas me faire un coup de sang. Je suis sûr que ta sœur avait une bonne raison pour…
- J’avais entendu parler de la capture du Corbeau et je voulais le voir en vrai !
Tous les regards étaient posés sur elle. Pâle, elle serra le bas de sa robe.
- …je voulais le voir, alors je me suis faufilée. J’ai croisé cet exécuteur, et j’ai exigé qu’il me montre le prisonnier, mais l’alarme s’est enclenchée et il n’a eu que mon évacuation en tête.
- Et tu lui as servi indirectement de passe-droit. Bon sang ! Tu aurais dû te douter qu’un soldat ne te laisserait jamais rentrer seule jusqu’au palais !
- C’était mon ordre. Elle le regarda droit dans les yeux. Je m’inquiétais pour toi.
Soupir. L’inspecteur posa le livre à côté de lui, bougea les doigts du légiste de son épaule, nia de la tête :
- Tu es morbide, Rys. Tes lectures sont morbides, et tes passe-temps encore plus. Il osa lui rendre un léger sourire : mais j’avoue que j’apprécie ton cadeau.
Et il éclata de rire, Alfwin grogna, Sekerys eut un sourire ; depuis combien de temps… et combien de temps encore devrait-elle subir le jour plutôt que la nuit ? La fatigue sembla s’abattre sur elle tout aussi rapidement qu’elle ne l’avait repoussée, jusqu’à présent. Elle retint un bâillement ; et Katos, et le légiste, se levaient déjà.
- Attends, vous partez ? Vous allez où ?
- On a une réunion avec les Hauts-Mages.
- Alf !
- Quoi ? Elle a le droit de savoir.
- Je…
- Non, tu ne peux pas venir, tu le sais ! Seuls les inspecteurs seront présents.
Et elle cacha sa déception, avec sa fatigue croissante, comme les éclats lilas qui couvaient ses yeux. Son frère l’embrassa sur le front, la remercia une nouvelle fois pour le présent – elle répondit, elle sourit, elle esquiva. Alfwin la regarda ; elle ne sut s’il voyait à travers son visage, et n’eut le temps de savoir qu’il partait déjà.
Et elle demeura seule, seule avec sa lassitude lilas.
*
Le tic certain de la première horloge régulait la pièce, suivi du tac saccadé de la deuxième. Dans les tasses, le thé était déjà froid. Ils étaient deux, en miroir, assis sur deux fauteuils, en vis-à-vis. Deux lames de rasoir pour sourire ; deux mains enserrées autour de deux pommeaux de canne. Et les tasses étaient au nombre de trois.
- Combien de temps, encore, mon frère ?
Un regard à l’horloge en face de lui, l’autre soupira :
- Une minute.
- C’est trop long.
- La patience ne fut jamais ta principale vertu, mon frère.
- Qui parle ?
Les sourires s’élargirent ; d’un même geste, ils décalèrent la canne contre le bord du fauteuil, portèrent leur tasse à leurs lèvres, burent le thé froid. Une âme frappa à la porte, et un de leurs hommes entra :
- Il est arrivé, boss.
- Bien. Ensembles, sur un même ton de voix : faites-le entrer.
Et à ces mots, l’individu entra. Il avait un physique banal, celui d’une personne habituée au combat, désormais biberonnée au confort. Un visage immémorable. Un regard quelconque – et les deux hôtes se levèrent, en chœur, et le messager referma la porte.
- C’est un plaisir…
- …mage Aymerick Ralten.
Leurs voix grésillèrent dans la pièce exiguë :
- Enchantés ! Comment se passe votre journée ?
- Kaël nous a échappé.
Les deux hommes se regardèrent. Tous deux étaient habillés d’un gilet et d’un pantalon blanc, d’une chemise et de gants noirs. Leur regard sombre tranchait la clarté joviale de la pièce, leur peau luisait lorsque le soleil se reflétait sur l’un des miroirs – et leur interlocuteur n’aurait su jurer lequel était lequel, et où se trouvait leur véritable apparence dans l’infinité de leurs reflets. Tous deux éclatèrent de rire, et les glaces parurent grésiller.
- Alors il viendra ce soir à notre vente.
- Celle du mercredi, jour du commerce…
- … Mercuri dies.
- Qu’avez-vous dit ?
Ils levèrent les yeux au ciel.
- C’est du latin. Mais soit, s’il vient…
- Vous devez vous assurer qu’il ne s’échappe pas. Il est extrêmement instable ; il a tué plusieurs de nos hommes.
- Oooh il ne s’échappera pas ! sourire. Mais c’est certain que le travail d’incapables du gouvernement ne doit pas être très efficace face à notre oisillon.
- …oisillon ?
- C’est une longue histoire. Ne vous inquiétez pas.
- M’inquiétez ? l’invité semblait de plus en plus agité. Vous ne comprenez pas : si vous échouez, les répercussions pourraient définitivement faire éclater la guerre entre Gallaun et Shaira. Je dois assurer ma position au conseil de ce soir, mais si vous n’êtes pas capables d’arrêter…
Silence. Quatre yeux fixaient le visage lambda et hautain de cet homme : deux paires aux prunelles mortelles et lugubres. Deux bouches fines, si fines sur cette peau albâtre, qu’elles auraient semblé sculptées pour les dieux. Et quand ces bouches s’agitèrent, l’unique point de beauté qui abîmait ces deux visages marmoréens bougea avec elle, planté en leur coin.
- N’oubliez pas nos lois…
- N’oubliez pas notre marché…
- N’oubliez pas cette justice sur laquelle vous ne pouvez plus compter…
- Car vous traitez avec nous : et si nous devions couler… un sourire ; aucune hésitation : vous couleriez avec nous.
- Je sais, je…
- Un accord est un accord : nous vous aiderons à attraper le Corbeau. Vous, veillez à ce qu’aucun rouage ne vienne perturber notre plan. Compris ?
Le mage déglutit ; le mage hocha, doucement, de la tête. Les deux, en chœur, se rassirent dans leurs deux fauteuils, et chacun s’empara délicatement, d’un mouvement de la main qui se dépliait du petit doigt à l’index, de sa tasse de thé. Froid.
- Alors nous vous souhaitons une bonne soirée, cher Ralten.
- Nous ne voudrions pas que vous soyez en retard pour votre conseil.
Alors l’invité comprit, recula et s’éclipsa avec le silence, et sa crainte.
*
La soirée tranchait à peine avec le brouillard des rayons matinaux. Un instant ; il gardait l’œil morne vautré sur la fenêtre, contemplant les nuages ombragés. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier, bailla, frotta ses lunettes, les remit sur son nez ; tant de nuits, de veilles… sa chemise froissée sentait encore l’alcool de la veille, une tache de café sur la poche droite. Encore une demi-heure. Une demi-heure…
- Patron ! Désolé pour le retard, patron !
- …ce n’est rien, Klaus.
Saeven adressa un léger haussement de sourcil au gamin. Il avait les cheveux roux, les tempes fines, les joues efféminées, et des taches de rousseur sous les yeux… ces yeux. Ils dénotaient, par leurs cernes, sur ce visage juvénile. Et à cette constatation, Saeven soupira :
- J’ai lu le rapport d’incident concernant l’attaque de la Chouette et l’évasion du Corbeau de la nuit dernière.
- Ah ou…oui, oui et ?
- …et on a rien, c’est ce qui me chiffonne. J’ai un conseil dans trente minutes, si je ne leur sers pas quelque chose, je vais encore me prendre un savon…
- Et…et les renégats ? on sait pourquoi il s’attaque à eux ?
Las, les doigts de l’inspecteur général tapotaient déjà un nouveau paquet.
- Non.
Silence. Méticuleux, il déchira le papier, le jeta dans la poubelle à côté. L’ouverture en carton céda ; il prit une cigarette, la coinça entre ses lèvres, fit apparaitre une flamme au bout de son doigt en se penchant à nouveau par la fenêtre.
- Non, tout ce qu’on a, c’est un vol sur les bras, des meurtres incompréhensibles et maintenant, notre principal suspect qui recherche la même chose que nous.
- Et le patient zéro.
- Et le putain de patient, ouais… il expira, regarda la fumée monter vers les nuages noirs en de peureuses volutes… et son message…
- Un message ?
Saeven soupira, s’ébouriffa les cheveux ; clac, la fenêtre qui se ferme, le léger cliquètement de ses lunettes qu’il redresse sur son nez… un regard. Un gamin, aux joues rougies, aux lèvres apeurées et pourtant… chaque exécuteur qui avait subi son épreuve du feu, son premier possédé, avait ce regard. Celui du survivant.
- T’inquiète pas de ça. On va devoir y aller.
Et il s’apprêtait à clore le dossier fraîchement rouvert, sur son bureau, quand la porte s’ouvrit en la brusquerie d’une tempête, et qu’un homme se plantait devant lui :
- Sav !
- …moi aussi, Aymerick, je suis particulièrement mécontent de te voir, que me veux-tu ?
- Des informations, Sav ! Bordel, il est où ce gamin ?
- Il va falloir peut-être être un peu plus précis par ce que tu entends derrière « gamin » … ?
- Le Corbeau ! Wellington n’était pas censé l’avoir capturé ?
- Si. Il s’est échappé.
Ralten frappa le bureau.
- C’est bien ce que je dis : incompétent ! Bordel !
- …écoute, je comprends que ça t’énerve mais…
- Ça m’énerve ? Non, ça m’emmerde Sav ! C’est le patient zéro !
- Je sais.
- La possession se répand à vitesse grand V dans toute la ville, les hôpitaux sont débordés, et il fallait que tu laisses filer le seul… le seul être qui…
- Je sais.
Ils se regardèrent ; le secrétaire tentait désespérément de se faire disparaitre dans les bibliothèques derrière lui. Un regard long, un regard entre l’échange et l’ignorance mutuelle. Depuis longtemps aucune émotion n’avait transpercé ces visages blêmes, ces visages excoriés par le système du travail et par les obligations d’une justice dévorante. Seuls – et Ralten soupira.
- …tu viens, à la réunion ?
- Oui.
- Je voulais te voir avant, je voulais m’assurer de pouvoir… défendre ton cas, mais s’il n’y a aucun résultat, les Hauts-Mages vont t’envoyer chier.
- …j’en ai plus grand-chose à foutre.
Son interlocuteur garda le silence. Klaus absorbé par les livres, ils demeurèrent ainsi, l’un debout à côté du bureau, l’autre avachi près de la fenêtre, sans s’adresser un mot. Saeven tendit son paquet de clopes ; Ralten haussa un sourcil, accepta, l’alluma d’une flamme, rouvrit la fenêtre et expira dehors. Seuls. Les tic-tacincessants de la pendule comblaient la pièce d’un vide absolu, comblaient l’attente entre deux bouffées d’air.
- …faut y aller.
- Je sais.
Pas de mouvement – Klaus s’était depuis quelques instants éclipsé.
- Faut y aller, Sav.
Il lui prit l’épaule. Sav soupira, écrasa le mégot dans le cendrier, soupira encore. Puis seulement il se leva, ferma la fenêtre et tous deux ils partirent.
*
- Et je vous dis que les émeutes ne peuvent plus être ignorées !
Le conseiller Loeftorn s’était levé, contre les murmures et les décisions incertaines. La nuit était tombée, et la réunion s’éternisait ; ses Majestés, le prince et le légiste, les Hauts-Mages et l’inspecteur chef, tout le gratin des exécuteurs était présent. Isiss éviscéra l’assemblée du regard :
- Les manifestations des assassins sont de plus en plus fortes : or à l’aube d’une guerre, il est impératif que la population soit soudée.
- Allons, Loeftorn, ces tentatives avortées ne devraient pas vous mettre dans un tel émoi ! La reine regarda son époux – vraiment ? – elle leva les sourcils au ciel, le laissa continuer : nous écraserons Shaira, s’ils venaient à remettre en cause notre… politique.
- …au risque de paraitre impoli, Altesse, ils ont des mages, et ils savent s’en servir. Pire, ils leur donnent des avantages. Que croyez-vous que nos magiciens feront lorsque l’opportunité de les rejoindre se présentera à eux ? Non, nous ne faisons pas le poids face à une telle menace.
- Pourtant nous l’avons fait, et pendant sept ans ! La guerre fut soldée par une victoire, n’est-ce pas ?
Les Hauts-Mages approuvèrent d’un hochement de tête pour certains, de ricanements pour d’autres.
- …mais à quel prix ? Écoutez, Levi, je n’ai jamais desservi vos intérêts. Cependant, la tension me semble trop importante pour être ignorée.
- Cela me fait mal de l’admettre, père, mais je ne lui donne pas tort.
Tous les regards convergèrent vers Wellington. Saeven lui fit signe de se rasseoir, toutefois son subordonné semblait ne pas l’avoir remarqué.
- Toi aussi, Katos ? C’est ce que tu penses ?
- J’ajouterai pour te convaincre que l’on manque cruellement de temps : entre les possédés, et les agitations de Mysra, il nous sera impossible de gérer un front supplémentaire.
Ralten se leva face au prince :
- Bien entendu, les possédés, tu reviens avec ça ! Et tu vas encore nous parler de ton fameux « Corbeau » ?
- Exactement ! Il est le patient zéro !
- Alors il suffit de le capturer, et de le tuer pour ne plus en entendre parler !
- …mais ce serait faire une croix sur les mots de Dewil, marmonna Saeven.
- Dewil n’est qu’un menteur ! invectivèrent les deux autres en chœur.
L’échange verbal s’était recentré autour du prince, du Haut-Mage et de l’inspecteur général. Leurs trois avis divergeaient ; leur opinion se joignait pourtant en un point…
- Cessez ! Levi Wellington fit taire ses sujets. Et bon sang, commencez déjà par attraper ce maudit Corbeau avant de décider de son sort !
…oui, l’attraper déjà – et mouchés, tous trois se turent. Seule la reine observait les visages rubiconds, les lèvres s’agiter, d’un œil avisé. Elle entendait ; elle retenait. Elle se devait de…
- Père ! Je vois que vous organisez un autre conseil sans moi !
…son idiote de fille devait encore être là. La reine ne put retenir son soupir, s’apprêtait à répliquer mais déjà l’interpellation faisait mouche, déjà le roi se levait, taciturne :
- Sekerys ! Que faites-vous ici ?!
- Question rhétorique, père : vous savez très bien que je voulais participer depuis longtemps à vos réunions. Je veux être tenue au courant des mouvements des assassins, et des possédés ! Je veux aider mon peuple !
- Et ce n’est certainement pas en te comportant de la sorte que tu parviendras à quoi que ce soit !
- …il serait peut-être judicieux de l’écouter, Altesse…
- Taisez-vous, Isiss, à moins que vous n’escomptiez subir pareil traitement.
Et Isiss se tut, et la princesse seule fit face à l’assemblée. Le regard de Katos, le regard de la reine, auraient dû suffire à la dissuader… elle haussa les épaules :
- Avant même de vous préoccuper d’une guerre avec Shaira, peut-être devriez-vous vous rappeler les causes de telles inquiétudes chez nos voisins ? Le fait que nos mages fuient nos contrées, craignent notre règne devrait nous éclairer : nous opprimons une part de notre population de plus en plus importante. Nous devrions libérer les mages.
- Sekerys !
La reine s’était levée, sous le regard incrédule de tous. Son poing s’était abattu sur la table, son regard gravait l’ulcère d’une vocifération dans son visage – et Sekerys recula.
- … réfléchis à tes propos : la reconstruction de Dervor, de Gallaun, et les accords politiques précaires qu’elle a tissé avec ses voisins ne permettent pas…
- Si, justement ! La tension politique avec Shaira se règlerait plus facilement si nous cédions plus de droits aux mages ! Et les trafics d’esclaves, et…
- Les marchés furent démantelés, interrompit Aymerick. Ce qui pose un problème maintenant, c’est l’agitation dans le peuple, et la guerre.
« Démantelés, vraiment ? » Sekerys mordit ses lèvres, contint de justesse les mots qui tempêtaient dans sa gorge. Autour d’elle, les regards devenaient des menaces voilées : l’un couvait la désapprobation d’un grand frère, l’autre l’exaspération d’une mère… et Alfwin préférait rentrer les épaules, Isiss se terrer dans l’ombre, et elle seule osait braver la lumière des néons affables de cette salle splendide.
- Concédez des droits, asséna-t-elle, et vous règlerez ces deux situations.
- Nous ne marchanderons pas avec l’ennemi. Et que je sache, jeune fille, je ne vous ai pas autorisée à entrer dans cette pièce et venir influer les décisions des véritables juges. Les mages ont un choix : ou ils servent notre royaume, ou ils se lient à nos ennemis. Ils sont les perdants.
Et ces mots battirent les visages de la plupart des personnes présentes dans la pièce. Alfwin, Katos, Saeven, Aymerick… Sekerys le voyait à leurs visages, leurs regards baissés, leurs poings serrés, cette expression caractéristique… eux aussi connaissaient ce sentiment qui éprenait sa poitrine, cette amertume qui convoitait ses lèvres. Sans mot à dire, elle tourna les talons, et partit.
- Bien. Maintenant que cet incident est clos, venons-en au fait : je vous concède votre argument, Isiss, nous devons nous occuper de la population avant de nous tourner vers l’extérieur. Si les mouvements réfractaires et leurs attaques… sporadiques… se manifestent à nouveau et défient la paix que nous tentons d’instaurer… Levi Wellington regarda tour à tour ses conseillers, ses proches, ses sujets : alors nous les éradiquerons. Vous craignez les assassins, Loeftorn ?
- Oui, Altesse. Leurs manifestations sont de plus en plus importantes. Ils disent accueillir les parias. Je crains surtout qu’ils ne s’allient à Mysra et ses rebelles…
- Soit. Commencez par eux : renforcez la surveillance, la sécurité. Faites fouiller chaque bâtiment suspect du centre de notre cité. Retrouvez leur chef, et exécutez-le.
- C’est que… nous ne l’avons jamais vraiment vu. Ils coupent les caméras de sécurité, ils doivent avoir un très bon informateur avec eux.
Froncement de sourcils ; les épaules d’Isiss s’affaissèrent.
- Alors bougez-vous : je veux des résultats. Empêchez-le de semer le doute parmi nos citoyens.
- À vos ordres, Altesse.
- Et pour les possédés, Katos, tu me feras la prière d’oublier cette chimère de Darius et de protéger la population. La discussion est close.
Ces mots suffirent ; ces mots suffisaient à chaque fois. La reine observa chacun des invités se lever : les Hauts-Mages d’abord, Ralten le premier, la mine renfrognée par les affirmations de cette soirée. Saeven Rendal en second, qui était demeuré silencieux, comme toujours. Le légiste et son fils adoptif en troisième, qui se précipitèrent vers la porte sans demander d’explications. Enfin, Isiss les regarda une dernière fois, sourit, salua selon ses usages usuels, et quitta la pièce. La reine fronça les sourcils ; elle aurait juré, pourtant sur son visage… elle serra le poing, secoua la tête, se ressaisit. Pourtant, elle ne pouvait expliquer cette boule qui au fond de son estomac, se resserrait déjà.
*
L’orage grondait, tonnait, tourmentait, hantait ; l’orage angoissait les cieux ombrageux – et lui, non plus seul, courait. Ils étaient trois, trois visages ; ils riaient, grinçaient, grimaient leurs traits en les facéties des éclairs, les murmures du vent, les soupirs de l’agonie. Ils étaient trois ; ils poursuivaient, et lui était le poursuivi. Un éclair tonna, non loin de lui, il s’enfonça plus loin, plus loin encore dans les bois. Il fuyait la basse-campagne, là où sa famille s’était réfugiée, là où tous avaient péri. Il fuyait. La pluie frappait ce corps déformé, agité, ses jambes couraient sans sens en sachant leur perdition. Une expiration ; les voix étaient de plus en plus fortes, derrière lui, il se retourna. Et il les vit. L’un était méconnaissable sous l’orage, son nez aquilin de temps en temps balafré par un éclair. Le plus petit avait les cheveux blonds et un sourire sadique. Enfin, la troisième avait les cheveux et les lèvres noires, l’œil empli d’une avidité qu’il aurait désiré oublier.
« Souviens-toi… des visages de tes véritables ennemis, souviens-toi de cette haine… souviens-toi de ta soif inassouvie. Je peux réaliser tous tes désirs, Kaël, tous… »
Et à ces souvenirs, à ces mots, Kaël s’éveilla. Il n’avait pas crié ; il cherchait l’air, ainsi redressé dans ce lit défait. Terré dans l’une des cachettes des assassins, il ne savait si la nuit était déjà tombée… il gémit ; la pluie avait cessé de battre son corps mais l’orage grondait encore en son cœur, il gémit… il chercha à se dégager du drap, le rejeta. Flageolant sur ses jambes frêles, il tangua jusqu’à la table, ralluma. Il frotta son front, chassa la sueur, se mordit la lèvre. C’était…
« Que cherches-tu à fuir, Kaël ? As-tu déjà oublié leurs visages ? As-tu déjà oublié pourquoi tu m’avais donné ta vie, ce jour-là ? »
Non, non ça, Darius, il ne l’oublierait pas.
« Alors relève-toi. »
Mais il n’avait de cesse de se relever, et la noirceur des tunnels l’envahissait avec cette voix doucereuse, cette voix venue le bercer. Il ferma les yeux, soupira ; ses doigts passèrent le long de ses bras, frôlèrent ses poignets, saisirent ses épaules. Il s’assit, en boule, à terre ; il était rassuré… rassuré à sentir chacun des stigmates de sa peau, chacune des cicatrices qui zébrait son corps, qui ornementait ses veines. Un fantôme étranger à son propre corps…
« Relève-toi ! »
Il serrait, serrait de plus en plus fort ses épaules, rentrant le visage dans ses coudes. Le tonnerre frappa trois fois à ses oreilles ; il chassa d’un revers de main la pluie sur ses joues. Il ne voulait pas… il ne voulait plus…
- Kaël ?
Il ne réagit pas. Il ne bougea pas, à côté de la table, la chemise défaite, les cheveux ébouriffés. Sa couette semblable à son avis de recherche était dénouée, ses mèches argentées venaient s’incruster entre les plaies de ses lèvres. Il regarda son interlocuteur ; Vorento s’approcha :
- Il est temps d’y aller. Ta magie…
- Je n’abuserai pas.
Son œil noir se plissa ; les trois plaies semblaient ravivées, il grimaça, gratta son cou comme un forcené. Vorento prit ses doigts, un à un, releva son menton.
- Il a besoin de toi.
- …je sais, je…
- Une fois. Les caméras sont désactivées. Tu t’infiltres, tu le récupères. Il n’y a que ta magie pour permettre ça.
- Et il a des informations pour moi. Il me faut ces infos, V.
Le chef hocha de la tête, aida son corbeau à se relever. Il l’observa, fit une moue avec ses lèvres, rajusta sa chemise :
- Et l’Immortelle dans tout ça ?
- …ils ne l’avaient pas. Elle a été volée, je dois retrouver qui… je suppose, il y a moyen que…
- Tu ne peux pas retourner le voir, Kaël.
- Si c’est lui qui la possède, je n’ai pas vraiment le choix. Regard. Tu me fais confiance, sur ce coup-là, non ? Tu…
- Je ne douterai jamais de toi. Mais quoiqu’il arrive, ce soir, on le récupère, et ses informations avec. On ne peut pas se permettre de laisser passer cette vente.
Kaël hocha de la tête ; ses boutons de chemise reboutonnés, il passa ses doigts grêles sur ses bras, pensif, répéta…
- « Ils doivent crever. Tous les trois. »
- « Enfin une parole censée venant de ta personne, n’avais-je pas raison, gamin ? N’avais-je pas raison de te dire que tu n’oublierais pas ? »
Non, ça Darius le savait, Kaël n’oublierait pas. Et le Corbeau reprit son élastique, refit sa couette, se força à sourire, et éteignit la lumière quand il suivit les traces de son mentor, empressé sur ses pas.
*
- Ton nom.
- …difficile de dire, pour un magicien.
- T’es mage ?
- J’ai dit « magicien » ; le diable est dans les détails, mon cher.
- Putain qui m’a encore foutu un imbécile pareil !
Il leva les yeux au ciel, soupira :
- …à se demander lequel des deux devrait se poser cette question…
- Quoi ?
- J’ai dit : vous m’en posez, des questions !
- Ferme-la et avance.
Sous l’ordre, certes peu agréable mais suffisamment persuasif pour éviter toute négociation, il obéit et se posta fièrement devant l’homme de main. L’individu était d’un banal… à l’exception du tatouage sur les phalanges de ses doigts, le « BLACK » caractéristique des hommes affiliés aux Jokers. Il grommela quelque chose dans sa barbe, et prit les joues de son interlocuteur entre ses mains, semblant vérifier les coutures du visage.
- …c’est bon, rien de volé. Au moins un truc sur lequel tu peux pas faire chier !
- Arrêtez ! Arrêtez, je ne suis pas un morceau de viande périmé ! Et bon sang, comment pourrais-je voler le visage de quelqu’un si je n’ai pas de magie !
Un temps. Le Black Mobsters regarda, consterné, l’individu face à lui rajuster sa longue veste rapiécée et son haut-de-forme informe.
- …Attends quoi ?
- Je n’ai pas de magie !
- Mais bordel tu viens de me dire que tu étais un magicien ! Et genre tu savais même pas me dire ton nom, j’ai cru qu’tu me cachais ton identité ou encore une connerie du genre et…
- Là est le problème : vous avez cru. La magie réside dans ce simple mot, très cher.
- J’t’en donnerais des « très cher » ! Dégage de mon chemin et va dans la file de droite !
- …il semblerait que votre index m’indique celle de gauche…
- Ta gueule et va où j’te montre !
Il ne chercha pas à discuter, comprenant qu’il tapait suffisamment sur les nerfs de son interlocuteur et qu’il valait mieux pour lui ne pas le contrarier plus.
- Et je veux un nom !
- Je n’en n’ai pas, dit-il en se retournant sous l’invective. Il eut un sourire, souleva son haut-de-forme, salua en une mimique de théâtre : mais d’autres que moi m’appellent « Chapelier ». Enchanté !
Il n’entendit pas la suite des grognements ; il fut happé par la foule, et entrainé loin dans la file de gauche des esclaves et futurs vendus. Chapelier regarda le ciel, avalé par la masse : les étoiles se faisaient rares, durant les nuits de Dervor. La brume dévorait de ses filaments serpentueux les dernières sources de lumière, et le froid glacial de la fin septembre commençait à s’insinuer dans les os. Il oublia, un instant, les bras qui cognaient les épaules, les cris de peur de certains enfants, plus loin, les cris de colère et les larmes de honte qui maculaient les joues crasseuses. Il oublia ; le prix à payer aux Jokers étaient généralement bien plus élevés que leur offre. Seul un imbécile en viendrait à signer un contrat avec eux… seuls les désespérés échouaient ici-bas. Il adressa un regard vers la droite. Les mages arrivaient par dizaine, leur pouvoir confiné par la drogue et leurs colliers métalliques qui tchac retentissaient tchac dans la nuit tchac martelant le rythme des doses tchac en des délectations de joie. L’issue de la guerre avait été décisive ; s’ils ne finissaient pas esclaves, la plupart des magiciens finiraient possédés. Les plus chanceux seraient exécuteurs, et traqueraient leurs semblables… ils pouvaient toujours tenter de rejoindre la rébellion, aussi. L’on racontait que Mysra offrait un certain confort aux nouvelles recrues. Sur les toits tordus du centre, tandis que la potence grinçait, un cri de corbeau retentit.
- Ils sont malins.
Surpris, il se retourna :
- Plait-il ?
- Les corbeaux. L’individu fronça les sourcils, étonné que quelqu’un puisse prêter un quelconque intérêt à ses ramages. Ils sont malins, et les plus fous n’ont pas peur de l’épouvantail.
Le chapelier eut un sourire. Peur, vraiment ? Si seulement il savait, les corbeaux ont bien des peurs… ils sont certainement les êtres les plus craintifs qu’il connaisse. La potence grinçait, prise dans la bruine et le crachin de la nuit. Viendrait-il seulement… ? il secoua la tête, pour chasser la pensée. Pouvait-il se permettre de douter ?
« Cours. »
Il déglutit, trop fort. Un souvenir… cette voix était un souvenir. Elle le poursuivait, dans les pleurs des enfants, les cris des mages au moment de l’injection, se perdait dans les regards de crainte autour de lui.
« Cours, Segon »
Mais il ne pourrait pas courir. Pas ce soir. Pas alors qu’il était allé chercher les informations pour Kaël, et qu’il avait lamentablement échoué. Pas alors qu’on avait encore besoin de lui. Pas…
- Chers et chères hôtes et hôtesses, bonsoir ! Il sursauta, rappelé par le Joker Noir qui venait de monter sur la scène de la potence. Les bras écartés, le chapeau de travers, il ressemblait à un prestidigitateur prêt à animer son spectacle. « Un monsieur loyal endimanché, devrais-je dire… » mais il retint le mauvais commentaire, et écouta : Bienvenue à cette trente-sixième vente de l’année ! Les mercredis du mois sont toujours mes préférés… un instant, il parut se perdre dans ses pensées. Je n’ai pas à vous rappeler les conditions de vos contrats, bien entendu ; je suppose que si vous vous trouvez ici, c’est que vous n’aviez plus vraiment le choix. Biiiien ! il se ressaisit, éclata de rire : alors je vous laisse à votre prochaine vie, que je vous souhaite meilleure ! Redressez la tête, n’oubliez pas de sourire… et que la vente vous soit favorable !
À ces mots, il descendit de scène en un grand éclat de rire, et les portes du hangar principal des Black Mobsters, situé au vingt-huit, place des mandragores, s’ouvrirent. Segon, happé par la foule, vit que les mages étaient emmenés vers un autre point de vente, mais n’eut pas le temps de plus regarder qu’il se faisait déjà alpaguer :
- Chapelier, un instant ! la silhouette grêle et ombreuse du Noir apparut derrière lui. Son sourire s’étira si fort que son interlocuteur crut qu’il allait se disloquer sur son visage blême : voyons, chapelier, un invité de marque tel que vous ne peut demeurer avec la piétaille…
- …il ne viendra pas, vous savez. Pas pour moi. Nos ordres sont clairs, nous…
- Oooh je suis sûr qu’il viendra. Un instant ; les doigts effilés du parrain se baladèrent le long du cou de son interlocuteur, et il murmura : quand bien même il nous refuserait ce privilège, je suis sûr que de cette peau… ces cheveux… et ce regard ! je peux tirer un bon prix. Surtout quand le public en apprendra plus sur vos… capacités… hum ?
- …vous êtes horrible.
Le Noir pouffa, recula, l’entraina à l’écart – seulement alors Segon remarqua l’homme de main qui l’accompagnait :
- Et vous manquez d’originalité concernant les insultes ! Sigurd ? l’interpellé parut sursauter, pour avancer d’un pas gauche jusqu’à son patron. Surveille notre invité. En aucun cas il ne doit échapper à ta vigilance, est-ce clair ?
- Oui, boss.
Ce fut donc surveillé et encadré que le chapelier pénétra le hangar au cœur du centre urbain de Dervor. La bruine couvait son œil aseptique sur la foule apeurée, avant d’avaler l’ombre du Noir et son grand éclat de rire.
*
- Je ne peux pas prendre un tel risque.
- Ce n’est pas exactement ce que je vous demande.
Il chercha frénétiquement après une autre cigarette. Ses doigts tremblèrent ; le paquet glissa de ses mains et atterrit en un bruit sec sur le sol marbré.
- Vraiment ? Je ne suis pas certain de vous suivre, Isiss.
L’interpelé haussa un sourcil, regarda le légiste se démener avec son paquet, avant de l’aider à le ramasser. Il prit une cigarette, la lui tendit ; les lèvres cyanosées d’Alfwin cessèrent de trembler quand il l’eut allumée, avec le vieux briquet, quand il l’eut respirée, une première fois. Silence. Il s’appuya contre le mur, ferma les yeux, chercha le fil de ses pensées. Il murmura :
- …j’ai passé treize ans à me reconstruire. Treize ans. Et j’arrive même pas à tenir un paquet de cigarettes correctement. Alors non, Isiss, il est hors de question que je remette ça.
- Les tensions avec les mages deviennent trop importantes. Les renégats…
- Je me contrefiche des renégats ! un temps. Sa voix résonnait dans le couloir royal, à peine atténuée par les tapisseries et les décorations rococo. Alfwin plissa les yeux, se prit la tête en main, la cigarette coincée entre son index et son majeur : … ils ne reviendront pas.
- Arrêtez de vous voiler la face ! Ils sont en train de revenir, et il faut absolument comprendre pourquoi !
- Demandez à Katos, alors : je ne peux pas.
- Vous ne pouvez pas ou ne voulez pas ? la nuance est primordiale.
Sourire. Le légiste raffermit sa poigne autour du paquet, rajusta laborieusement sa blouse blanche, comme pour détendre ses muscles, chasser les pensées. Il inspira une première fois, longuement, toussa, expira ; quand il posa à nouveau le regard sur le premier conseiller, son regard ne vacilla plus.
- Ni l’un, ni l’autre. Vous savez comme moi que la réalité est souvent plus complexe que la théorie. Alors vous me saurez gré d’arrêter de me harceler, et de me laisser avec mes cadavres. Vous me devez bien ça.
À ces mots, il se décolla du mur comme une jambe malade marcherait sans béquille, grimaça, et repartit dans le couloir. Le conseil était à peine achevé ; plus loin, les débats entre le roi et son fils se faisaient encore entendre, quelque fois temporisés par la reine. Les tableaux des ancêtres le regardaient d’un air louche, il enfonça sa tête dans ses épaules, vissa ses écouteurs sur son crâne, appuya sur le bouton « marche » ; La chauve-souris de Strauss s’anima de sa flûte légère et intrigante, emportant avec elles les derniers relents de leur discussion.
- Attendez !
Il se retourna, une fois ; Isiss le regardait, de son œil tantôt vautour, tantôt sincère – et pour la première fois depuis des années, le légiste ne put prédire à quel jeu il s’apprêtait à jouer :
- Vous m’êtes une personne chère, Frest. J’ai accepté votre marché, mais à une condition : je ne veux pas de nouvelle guerre. Et si vous êtes contre moi…
- … je sais, Loeftorn. Je suis le mieux à même de savoir ce qu’il advient de vos ennemis.
Et, emporté par les triolets et virevoltes des chauve-souris, ainsi l’insoluble Frest repartit se perdre dans les méandres du château. Il s’arrêta, un instant seulement, attendit que son ami finisse de discuter, et Wellington et lui reprirent leur chemin, l’un devant illuminé par la gloire, l’autre derrière délecté par l’ombre.
*
Il n’avait qu’à couper les caméras de surveillance, bien entendu ! Comme si cela était si facile, sans le seul des assassins capable de comprendre le langage des machines ! Il désirait quoi ? qu’il entaille les câbles sans penser aux alarmes et aux problèmes que ce simple geste pourrait engendrer ? S’il était inutile de le préciser, Merald appréciait particulièrement pester – d’autant plus quand il s’agissait de contredire un ordre de V. Malheureusement pour lui, la situation ne se prêtait guère aux sermons et, à demi caché dans une ruelle perpendiculaire à la place des mandragores, il préféra exécuter la basse besogne que le chef lui avait encore confiée. Il n’était pas dupe ; s’il connaissait aussi bien l’adage « garde tes amis près de toi », il appréciait d’autant plus la saveur du proverbe « et tes ennemis encore plus près ». Et tandis qu’il était ainsi entrainé par le poids de ses pensées, à peine prêtait-il attention au reste de la mission qui se déroulait sous ses yeux. Les croassements avaient retenti depuis quelques minutes maintenant ; les prisonniers écoutaient, dans l’impatience et la moiteur de la crainte, les mots veloutés du parrain des Black Mobsters. Ce dernier demeurait pareil à lui-même : tantôt dévoré par la brume, tantôt acclamé par les grincements de la potence, il jubilait – c’était le mot, « jubilation », tant l’extase paraissait grande sur ses traits cireux. Merald marmonna :
- …trois minutes. Qu’est-ce qu’il fout bon sang ?
Le froid était insidieux ; la place, trop calme pour une vente d’une telle envergure. Calé entre deux caisses en bois, les mains pianotant sur ses lames, l’assassin pouvait encore distinguer le toit de la tour de l’horloge, et la trotteuse qui avalait, traitresse, les secondes. Machinal, il se rassura au contact des deux manches glacés. Il aurait préféré… il ferma l’œil droit, tenté par le pouvoir, guidé par le monde monochrome. Ses veines criaient famine, ses lèvres clamaient leur soif… il respira, ouvrit les yeux, tourna à nouveau son œil vers les toits. Deux minutes. Ç’aurait été trop beau que le Corbeau soit pour une fois à l’heure sur le plan…
Il n’eut que le temps de se dégager que la caisse volait en éclat contre le mur voisin, et Kaël émergeait dans la ruelle crasseuse. Le regard écarquillé, Merald le vit planter sa victime une première fois, cabré au-dessus du corps spastique. Le sang gicla sur le mur ; le Corbeau frappa une deuxième, troisième, quatrième fois – les coups s’enchainaient, rappelaient la délectation des oiseaux de proie. La vitesse l’avait pris de court, aussi Merald tenta-t-il de se ressaisir lorsqu’il chuchota :
- Tu vas finir par le crever !
Kaël s’arrêta ; le visage couvert de sang, légèrement penché sur le côté, il se tourna vers l’assassin. Il descendit du corps, s’emmêla les pieds, manqua de tomber – ses mouvements frénétiques parurent remplacés par les hésitations, les silences… des bras ballants qui ne savaient où se mettre.
- Je dois vraiment voler… ça ? il désigna le corps du doigt. Un instant ; Merald fronça les sourcils.
- Bien entendu, pourquoi…
- Certains abusent de l’autorisation qu’ont les hommes d’être laids. Darius… il gronda, sa voix changea, il se reprit… il nous le faut, Darius.
Le Requin comprit seulement alors qu’il ne lui parlait pas, et préféra se terrer plus loin. Une nouvelle information à encore rapporter aux oreilles discrètes de V… si seulement il voudrait bien l’entendre. Kaël était de toute façon devenu son protégé. Ce dernier posait déjà ses mains arachnéennes sur la face glabre du mourant, agita un instant ses doigts droits dans le vide, comme s’il cherchait à saisir le vent. Il soupira, ferma un œil, se concentra… Merald perçut le pouvoir – ce pouvoir. Il perçut la magie inonder cet être, et crut l’espace d’une respiration qu’elle allait gagner. Il sentit, en l’autre, sa dernière cellule de contrôle trembler, il vit ses veines s’agiter et se noircir dans le monde monochrome de la magie. Sa respiration se coupa ; il contempla, aveuglé, le pouvoir absolu montrer et corrompre le corps de ce gamin. Puis il vit la face du Black Mobsters fondre et se dissoudre, les coutures légères former et imiter son contour… le corps du garçon, changer, ses doigts s’affoler, grandir, s’étirer, sa voix, s’affermir, son grognement lutter pour ne pas devenir un cri. Quand Kaël se releva, ne demeurait de son apparence primordiale que son œil noir, hypnotique, barré de ses trois cicatrices, et un cadavre à ses pieds. Il sourit quelques secondes, d’un sourire semblable à la lune, et avant que Merald ne puisse dire quoique ce soit, il s’était déjà envolé. L’assassin le suivit du regard. Il le vit à la foule se mêler, rajuster une mèche pour cacher les stigmates de son passé… il le vit approcher Joker Noir, devina la discussion sur les lèvres se murmurer :
- Sigurd ? Et Kaël avança, inflexible, à peine habitué à sa nouvelle enveloppe corporelle. Surveille notre invité. En aucun cas il ne doit échapper à ta vigilance, est-ce clair ?
- Oui, boss.
Car tous les hommes des Jokers les appelaient « boss ». Et Merald oublia de s’assurer qu’il n’était pas observé, totalement absorbé par la magie qui émanait de cet enfant atrophié.
*
La lumière berçait la salle d’un recoin d’ombres. La poussière montait, éthérée, en d’épaisses volutes vers les basses clartés. Les esclaves entraient, perdus dans les ténèbres, guidés par les ordres aboyés d’un Sigurd qui semblait prendre son rôle à cœur. À peine distinguait-il le public ; tout ce que sa vision plissée lui permettait d’entrapercevoir étaient les mouvements frénétiques de l’impatience, les verbiages délétères des classes supérieures qui attendaient avec délectation le début des enchères. Il déglutit ; l’empressement sordide du désir, la folie hautaine de la puissance, toute la fange des gradins l’écrasait… paralysé, il demeura, boule au ventre, stoïque face à la foule. C’était…
- …intenable n’est-ce pas Chapelier ?
La voix de Sigurd l’étonna. Machinal, il se retourna : l’œil noir ne le trompa pas. Il chercha à nouveau sa respiration, en deux temps.
- Respire. Si tu fais un malaise, tu deviendras un poids mort.
En deux temps ; il expira. Il voulut ouvrir la bouche, mais Kaël plaqua sa main moite sur sa bouche :
- J’ai déjà abusé du don, susurra-t-il. Darius n’est pas loin ; Darius guette. S’il s’éveille… c’en est fini de tout ici, compris ?
Il hocha de la tête, ne dit mot. Confinés dans les coulisses, ils attendirent. Ils attendaient… Joker fut le premier à agir. Monté sur l’estrade, couvert de son habituel masque noir, il claqua sa canne contre le bois massif de la scène. Trois fois. Les trois coups d’entrée. Chapelier recula, Kaël derrière lui, apeuré.
- Ladies and gentlemen ! Enchanté ! Bienvenue pour cette trente-sixième vente de l’année, en ce vingt-quatre septembre 2420 ! Sachant à quel point le spectacle vous avait manqué, l’année dernière, nous vous avons procuré des mages de la plus haute qualité ! un murmure d’extase parcouru l’assemblée. Galvanisée, la masse était unique et plurielle. La masse grondait, grandissait, tonnait… Kaël ferma les yeux. Dehors, il aurait cru entendre la foudre tomber. « un bruit de foule, qui tonne et qui roule… » mais il ignora la récitation, enfouit la mémoire, et continua à veiller : alors nous vous souhaitons une agréable soirée, ladies and gentlemen ! Et que la vente vous soit favorable !
L’excitation était à son comble, et à peine perçut-il le signal des corbeaux. Kaël regarda son allié, et la foule… des monstres. Des hommes, diraient certains.
- « Tout comme toi.
- N’inverse pas les rôles : tu es le monstre.
- Défense pathétique en sachant que je suis toi. Te crains-tu donc toi-même, à ainsi me rejeter ? Le monstre est le seul qui voie ; crains-tu donc de voir, à ainsi m’oublier ? »
Des murmures traversaient les lèvres, inaudibles, avides, désirables… il aurait donné toute sa mémoire s’il pouvait oublier ces murmures à lui, les voix frénétiques d’une assemblée grouillante de richesses et de pouvoir… les croassements reprirent. Il se ressaisit, poussa le chapelier, avança d’un pas.
Sur l’estrade.
Le futur esclave le regardait, incrédule et tremblant. Joker Noir écarquilla les yeux ; il vit s’articuler un « pas maintenant ». Il comprit qu’il réservait l’informateur pour le clou du spectacle, le prodige de l’informatique et albinos de surcroît quand les ventes se seraient emballées, il revit… il vécut les regards saisissants, le mécontentement, il entraperçut… celui de la folie. La seule folie qu’il n’avait jamais domptée dans les yeux.
- Sigurd. Pas maintenant.
L’ordre était glacial. Pourtant, à connaître les émotions, Kaël sourit et la lune éclata sur ses lèvres. Il rabattit ses cheveux en arrière ; par ce geste, il révéla son œil noir, et le masque s’écroula. Il regarda Joker droit dans les yeux. Il savait… il connaissait cet éclat lové dans son âme. Les autres l’y avait éduqué, l’y avait entrainé, l’y avait perdu. Joker Noir recula, murmura :
- …tout le monde dehors. Il répéta, plus fort : DEHORS !
Les visages avides contemplèrent encore quelques secondes les fissures mordre avec délectation le masque de Sigurd, craqueler la peau à vif. Ils durent entendre le rire – ce rire – avant de comprendre et de tenter de fuir. Et le mensonge, sur Kaël, fondit.
*
Il descendait, pas après pas, les gradins improvisés du hangar clandestin. Son ombre se mouvait en décéléré des esclandres tout autour de lui. Un pas ; un homme s’écroulait devant lui, reculait, figé par les cris. Un autre pas ; les convives perdaient leurs masques, leur légitimité, leur frénésie acheteuse. Il sourit. Son regard jaune transperçait, en eux, chacune de leurs parcelles de nuit – et sa boucle d’oreille tinta trois fois. Il s’approcha de l’homme à terre, releva son masque, dévoila son visage à la caméra que Renard tenait :
- Voici le visage de votre noblesse, Dervor. Voici le masque qu’elle revêt la nuit : sur la place, de plus en plus de mages se font arrêter et marchander dans ces hangars insalubres. Certains parviennent à améliorer leur vie ; la plupart finissent tués. Est-ce donc votre désir, habitants de Dervor ? Est-ce donc, pour vous, le visage de la liberté ?
Et Vorento maintenait l’homme à terre, caché derrière sa cape et son masque de loup, son regard orpiment seul trahissant sa véritable identité. Il lova un œil accusateur à la scène ; la diffusion serait ensuite assurée par…
- Je me demandais quand tu te déciderais à sortir de ton trou, Enror.
- Et moi quand vous joueriez votre carte « Joker ».
Le parrain sourit ; son revolver était calé dans le creux des reins du chapelier.
- Pas un geste de plus, susurra-t-il quand il vit son ennemi approcher. Je sors d’ici vivant, ou il meurt avec moi.
- …nous avons neutralisé vos hommes, le Noir. Vous êtes seul maintenant.
- Et alors ? Penses-tu susciter par ces quelques mots peu subtils en moi une soudaine soif de rédemption ?
- Non. D’un geste, il tordit le cou du riche, se décala tranquillement d’un pas. Le corps fit un bruit mou en heurtant le pavé. C’était exactement la réponse qu’il lui fallait.
Les yeux du Joker s’écarquillèrent. Lui… il l’aurait oublié, à l’instant où la cohue avait éclaté, où le Loup était apparu, mais lui… Joker Noir n’eut que le temps de se retourner qu’il entrapercevait, angoissé, la silhouette efflanquée du Corbeau se précipiter vers lui.
- Darius ! hurla-t-il. Darius, je l’ai en joue tu ne peux pas… !
Mais le Corbeau se jeta sur lui, Dunkel au poing, les bras écartés vers l’arrière et les jambes carrées contre son torse en partie, celui du Chapelier de l’autre. Les deux crièrent, heurtèrent la scène ; le revolver tomba plus loin. À moitié couvé par l’obscurité, la magie œuvrant comme des ailes dans son dos rachitique, Kaël pencha légèrement la tête sur la droite, au-dessus du parrain.
- …Darius n’est pas d’humeur à faire des concessions, ce soir. Il a besoin de sang.
- Corbeau… Joker cracha. Tu me l’as déjà fait payer. Tu es… le déclencheur de la guerre, tu… tu as déjà gagné.
Le sourire de Kaël vint, fit frémir ses trois cicatrices comme la lune s’amourachait aux astres lucifériens. Il planta sa dague à côté de la tête de son opposant ; sa peau marmoréenne tirait au noir pie.
- Je gagnerai quand je m’en irai danser sur ta tombe.
À ces mots, son mentor l’observa trancher la gorge du Black Mobsters une fois, une simple fois seule, d’un coup délicat et brutal, endiablé et maitrisé, d’un coup passionnel. Il observa, attentivement, chacun des doigts se resserrer sur le manche de la dague, pianoter, anticiper le pas de danse, l’offre fatale. Il observa ; la caméra, braquée sur l’ennemi public de Dervor, continuait sa diffusion.
- Chapelier ? Il s’approcha de l’assassin, l’aida à se relever. Pardonne-nous pour l’intervention de dernière minute, mais te prévenir aurait pu compromettre le plan.
- … sauvetage étant réalisé, les excuses me paraissent superflue.
- Corbeau, si tu pouvais…
Mais Vorento s’arrêta. Il l’avait entraperçu, du coin de l’œil… il l’avait suffisamment côtoyé pour savoir quand la magie gagnerait, quand il ne se contrôlerait plus, il savait… il avait depuis longtemps compris, à attendre les crises, que le corps malade ne guérirait plus. Vorento se retourna, faisant barrage de son corps entre le chapelier et Kaël. Ce dernier s’était écroulé à terre, sa voix tantôt empreinte de gémissements, tantôt charmée par l’adrénaline. Il ne parlait pas ; personne ne savait quel babil parcourait ses lèvres agitées, mais cette action ne pouvait être qualifiée de « parole ». Doucement, Vorento recula d’un pas ; chapelier heurta ses talons, comprit, recula… Kaël releva la tête. Il aurait dû anticiper, il aurait dû comprendre que les traumatismes étaient encore rougeoyants, que revivre… retourner au marché… V plaça sa main tremblante devant lui.
- Kaël. La caméra avait cessé depuis quelques instants de tourner. Kaël, c’est moi… c’est V.
« Dans les ténèbres j’empresse mes pas. Mes rauques sombres sans quitter l’ombre gardent mon trépas. »
- Kaël… il avait avancé ; ses veines noires, gorgées par le pouvoir, gonflaient son œil tuméfié. Kaël, c’est moi.
« Et leurs voix s’embrasent en mon âme lasse tandis que je pourchasse ces braises embrassées. »
- V, il…
- Tais-toi. Recule.
Chapelier se tut, et recula. Le corps de Kaël avança encore d’un pas…
« Quand cette chaleur pénètre en mon cœur ne demeure de la langueur que le désir d’être. »
… et ce fut le pas de trop. Il s’écroula ; convulsionné au sol, il fut parcouru d’un premier, puis d’un second spasme. La magie dévorait, amoureusement, l’intégralité de son système sanguin, il sentit son cœur rater un battement et sa cellule, plus basse, trépider et faillir. Il retint un haut-le-cœur ; il s’empêcha de gémir… il cria. Il reprit conscience, une fois seulement, pour visualiser ses doigts agripper frénétiquement le pavé, griffer les briques irrégulières, s’excorier dans les trépidations musculaires incontrôlables. Une fois ; il entendit Vorento l’appeler, les assassins arriver – puis il oublia.
*
Elle attendait. Depuis le levé de la nuit jusqu’aux premières lueurs de l’aube, elle avait attendu. Aucun geste ne venait déranger cette expression sibylline, aucune voix ne venait briser ce silence étranger. Elle avait attendu parce qu’elle était certaine du destin, et de l’action de ses pairs ennemis. Elle sourit ; pour la première fois depuis des heures, elle effectua un pas, et sortit. Il avait plu toute la journée et toute la nuit ; les éclaircies étaient rares, en octobre, et l’orage s’annonçait encore proche. Elle avait protégé ses cheveux enflammés sous une capuche aux reflets bleutés, aux bordures sable… Les gouttes d’eau agressèrent son visage quand elle releva la tête ; elle entendit les voix, les commentaires, les personnes des quartiers est quitter leurs demeures à l’entente de l’annonce. Elle savait ; elle voulait simplement entendre ces mots, analyser le discours, juger de la qualité médiocre de son opposant.
- « … insalubres. Certains parviennent à améliorer leur vie ; la plupart finissent tués. Est-ce donc votre désir, habitants de Dervor ? Est-ce donc, pour vous, le visage de la liberté ? »
La voix grésillait sur l’écran d’informations. Les enfants, apeurés, retournaient se terrer dans les bras de leurs bonnes ; beaucoup baissèrent la tête, d’aucuns eurent l’audace de contester. Tous s’opposèrent au détracteur de leur conscience. Elle sourit. Six phrases ? c’était peu. Était-ce vraiment la seule chose dont les assassins étaient capables ? Elle s’apprêtait à rentrer, heureuse de sa planque et de l’échec de V, quand elle le vit.
Le gamin.
Dix-huit piges à tout casser, des cheveux noirs et argentés, un œil barré par trois cicatrices.
Le passé, le présent, le futur aussi… le futur surtout.
Ses yeux à elle s’écarquillèrent, son sourire s’élargit ; ses lèvres s’humectèrent de l’air du soir… peut-être, oui. Peut-être qu’après tout, l’autre ne lui avait pas menti.

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