Chapitre I : Katos

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Il se souvenait du crachin, ce jour-là. Du froid insidieux qui mordait ses os éreintés. Il se souvenait que sa carrière, à peine commencée, aurait dû porter ses talents sous les auspices glorieuses. Alors il imputait tout à ce jour-là, ce crachin-là, cette peur qui était née en sa poitrine et l’angoisse qui n’avait jamais quitté son ventre depuis. Une enquête de longue haleine ; l’observation des mages dissidents qui fuyaient, depuis la guerre, le royaume de Gallaun jusqu’aux contrées de Shaira. Des renégats qui tous mystérieusement étaient retrouvés assassinés. Et sous ce crachin, tandis que sa filature lui échappait, qu’il courrait dans les rues tentaculaires de la capitale, il était tombé sur ce gamin.

Le meurtrier.

L’œil droit vert poison, l’œil gauche noir comme la nuit, et un sourire en demi-lune grimant ses traits creusés par les cernes et la privation. Un œil gauche barré par trois cicatrices qui frémissaient sur cette peau blafarde. Des cicatrices hideuses, précises, mal cicatrisées et déformant ce visage pâle, des cernes embastionnées autour de ces yeux, et des cheveux malingres attachés en une queue piteuse et basse… un visage à jamais gravé en sa mémoire. Le meurtrier, et sa proie. La renégate que Katos traquait était étendue sur le sol, gémissante, l’œil gauche arraché.

– Il ne faut pas les cuire.

Et cette voix l’avait mortifié ; une voix qui chantait le crépuscule, qui raillait le matin, qui triomphait en l’antre des ombres. Cette voix ; le croassement d’un corbeau.

– Sinon, la magie n’est pas absorbée il faut… le gamin tituba, descendit du cadavre, parcouru d’un spasme nerveux. Il se gratta le creux du coude… il ne faut surtout pas les cuire.

Sourire ; Katos Wellington recula, heurta le mur derrière lui dans cette ruelle crasseuse, se retourna, le regarda à nouveau. Panique ; il frappa la brique, à peine envisageant la sortie.

– Allons, allons inspecteur… le ton péremptoire de ce gamin de quinze piges à peine le paralysait et paralysait les gestes frénétiques de l’adrénaline. Vous devriez me remercier plutôt que me fuir. Après tout, je ne vous débarrasse pas de votre pourriture ?

Il sentit, à la putréfaction qui commençait déjà à corrompre le corps de la renégate, que la possession devait guetter cet enfant. Que certainement les cellules de contrôle, en lui, bientôt céderaient et que la magie se délecterait de cette marionnette, que l’imagination l’éprendrait et qu’il ne contrôlerait ni ses gestes, ni son esprit, qu’il ne demeurerait de lui plus rien. Et Wellington, acculé, murmura :

– …qui es-tu ?

Unique question ; bête question – il le comprit à la moue déçue de l’enfant, une moue exagérée, les lèvres retroussées d’un seul coup vers le bas.

– Soit Katos, si vous y tenez, vous pouvez m’appeler Darius.

– Comment…

– Je connais votre nom ? soupir. Les corbeaux ne furent-ils pas les dépositaires de la mémoire, un temps ?

Nouveau regard ; les cicatrices paraissaient s’agiter, danser, valser de ses tempes à ses pommettes, comme la foudre perçait les cieux noirs de cette capitale malheureuse. Épris sous la pluie de Dervor, épris par les brumes de ce crépuscule frauduleux-là, Katos se tut, Katos serra les poings. Darius sourit, sentant ce regard, cette passion acharnée au fond de la poitrine, sourit face à cet adulte bien plus jeune que lui. Et il entrouvrit les lèvres, s’anima d’un chant aux paroles presqu’inaudibles, avalées par les nuages sombres et leurs vociférations ;

« Que demeure donc, ma mère

De ta mémoire affligée ?

Et te souviens-tu, mon père

De ta si noble lignée ?

Je crains et prie et ordonne,

Souvenirs estompés,

Que votre douleur fredonne

Notre gloire trompée

Je vous implore, ténèbres,

De votre cape endeuillée,

Prenez l’éloge funèbre

Et ma mémoire esseulée

Et qu’en vain naisse l’orgueil

Ou trépassent les années

Si du don cesse l’écueil

De ma souffrance damnée

Ainsi rien ne demeure

Ma mère, de ton destin

Ainsi meurent les clameurs

Père, de tes fils célestins »

La plainte mourut à ses lèvres ; l’inspecteur, les doigts tremblants, le regard lâche, le teint plus cireux encore que celui de la lune, invoqua la magie qui courait dans ses veines. Il ferma d’abord l’œil droit, celui qui permettait de voir la réalité, il ferma ensuite l’œil gauche, celui qui illusionnait les pensées – et ses sens s’éveillèrent. Le gamin en face de lui rit ; il écarta les bras, la magie éclata dans son dos comme les deux ailes d’un corbeau, et il se précipita vers lui. Et Katos vit, Katos comprit, Katos sut que ce combat était d’avance perdu.

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