Chapitre I : Katos contre Kaël

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– Ton nom.

– Vous le savez déjà.

– Tu ne peux pas t’appeler Darius. Darius est mort.

– Soit. Alors je n’en n’ai pas.

Soupir. Wellington posa la tablette, se massa les tempes, grimaça. Tic, le bruit du stylo tactile qui retentit sur le bois, tchac, le grincement du collier qui, déjà, fournissait la nouvelle dose de drogue au prisonnier. Un bruit de fumée, recharge, un silence complet, hormis le sourire de ce gamin qui le nargue.

– Reprenons.

Tic, le stylo entre ses doigts.

– Encore ?

Tchac, décharge, fumée, recharge ; la possession était palpable.

– Si tu ne t’évertuais pas à me mentir, peut-être n’en serions-nous pas réduits à ça.

– Qui vous dit que je vous mens ?

Clic, ouverture du fichier, swip, tourne les pages, rogne ses doigts, parcoure les feuillets. Vides.

– Moi.

Rire. Silence.

– Vous ne savez pas quand on vous ment.

Tchac, nouveau rire, à chaque injection, incompréhension dans le regard du maître de loi. Menotté, le prisonnier tente de se gratter le cou. Les cicatrices frémissent ; fumée. Recharge.

– Ton nom.

– Je n’en n’ai pas.

Tic. Pose la tablette.

– Tout le monde en a un.

– Je n’existe pas.

Tchac. Fumée ; recharge. Silence. La batterie clignote en rouge.

– Vous croyez qu’elle trouvera la bonne dose pour canaliser mon pouvoir, ou bien nous devrons subir ce cliquètement encore longtemps ?

Soupir. Bip régulier de la batterie, raclement de chaise, Katos presse le bouton. Tchac. Fumée ; recharge. Les injections marquent le cou du prisonnier de plusieurs points de sang.

– Je ne suis qu’une ombre dans l’obscurité. Je ne suis qu’une flamme parmi les astres et les brasiers. Je n’existe pas.

Noirs.

– Tu es pourtant devant moi.

Clic, tablette. Il nota sur le document, directement au stylo ; série de clics. Le prisonnier se gratta le cou.

– Vous pensez peut-être pouvoir détecter le mensonge chez votre prisonnier ; mon domaine est cependant bien plus vaste. Je ne suis pas dans cette salle d’interrogatoire, Katos Wellington, je suis dans votre tête.

Silence, pas même brisé par les bruits ambiants. Le secrétaire a cessé de retranscrire la conversation, plus absorbé par la discussion que son ordinateur. L’inspecteur chef planta son regard dans celui du gamin de quoi… d’une vingtaine d’années, peut-être maintenant ? et il observait ces lèvres noires s’articuler avec plaisir, avec frémissement, il regardait ces cicatrices baver et s’étendre sur les cernes et le visage exsangue, il inspectait les doigts excoriés qui grattaient, imperturbables, ce cou et le collier qui tchac, injectait, tchac, cherchait la dose, tchac, pour contenir le pouvoir insatiable de l’enfant. Et l’enfant sourit, de ce sourire sans pâleur ni réconfort – et Katos serra ses doigts recroquevillés dans son poing.

– Mais soit, si vous voulez un vrai nom, je vous le murmurerai…

– Je ne suis pas fou au point de m’approcher d’un presque possédé.

Tchac, fumée. Décharge. Bip, nouvel appui sur le bouton rouge. Recharge.

– …je suis Kaël. Kaël Underdess. Enchanté !

Les doigts demeuraient figés au-dessus des touches du clavier, sous l’œil écarquillé du secrétaire. Katos lâcha la tablette sur le bois, bam, laissa le stylo la rejoindre, clac, et tchac, la nouvelle dose chercha le cou – et le prisonnier grimaça, gratta la nouvelle plaie, éparpilla son sang sur ses doigts.

– C’est impossible.

Noir.

– Peut-être.

Frémissement. Raclement de chaise, Katos se leva :

– Tu es complètement taré !

Première perte de sang-froid ; deuxième regard où se lovait la déception.

– Apprenez-moi quelque chose que je ne sais pas, railla le Corbeau. Quoique, quelques fois, je me demande lequel de nous deux l’est le plus, finalement… parce qu’imaginez que celui qui a défini la norme de dégénérescence était un fou, alors ce serait vous le fou, et non moi, car je serais alors le faux fou désigné par le fou faussement sain.

– Je…

– Ne bégayez pas. Cela vous va très mal, déjà que vous ne paraissez pas le plus fin des limiers…

À peine eut-il la force de réagir ; Katos demeurait debout, sans bouger, le regard figé sur ce visage, cet œil qui le fixait, jour et nuit, le poursuivait au bureau, chez lui, dans ses bras, qui riait quand la lune était pleine, qui revenait sur chacune des scènes de crime qu’il hantait…

– Kat ? Nous feriez-vous une absence ?

…des corps dépossédés de leur pouvoir, désarticulés, démembrés, décapités… et les mares de sang, et l’odeur de pourriture qui s’installait dès que la possession était proche, ces mêmes corps qu’il fallait brûler pour éviter l’épidémie, la contamination.

– Kat ? Vous n’êtes plus très drôle, ça me donnerait presque l’envie de m’échapper.

Mais Katos ignora cette remarque, ultime remarque, et quitta la pièce sur ses jambes flageolantes. La porte sécurisée s’ouvrit, se ferma ; il s’écroula à l’entrée, vomit dans la première poubelle que son regard croisa. C’était…

– Intenable, n’est-ce pas ?

Cette voix… il retint la nausée, se retourna.

– Tu comptes bientôt faire concurrence au Corbeau, Alf ?

– Mon dieu, ta tête est encore plus moribonde que celle de mes patients. Et crois-moi… le nouveau venu lui tendit la main, l’aida à se relever… c’est pas un compliment quand tu vois l’état dans lequel j’ai retrouvé Caler ce matin.

– Caler est mort ?

– Yep. Alfwin prit une cigarette, jeta un regard noir à l’alarme incendie. Possession. Quoiqu’au moins, il est mort sur le coup ; Argost est encore en réa.

– …ils comptent faire quoi ?

Le légiste s’acharna quelques secondes sur son briquet, alluma la cigarette, la porta à ses lèvres cyanosées.

– J’sais pas. Par contre, je me suis permis de leur dire que s’ils étaient pas fichus de traiter la maladie propagée par ce cher Darius et sa lubie pour les globes oculaires, qu’ils aillent se faire foutre. Je plaisante pas, ajouta-t-il en voyant l’air amusé de son ami. Caler était littéralement une pointure ; si la nigrum infectiorem va jusqu’à le toucher lui…

– …alors il ne nous reste plus grand monde pour endiguer la nécrose, je sais. Du moins, jusqu’à ce qu’on trouve le patient zéro.

Ils regardèrent tous les deux le prisonnier dans la pièce d’à côté. Le secrétaire tremblait ; ils ne pouvaient entendre l’échange, mais le gamin avait l’air de s’amuser, tout sourire et politesse, ses mains enchaînées à la table et le collier crachotant toujours la fumée des injections.

– Il dit qu’il s’appelle Kaël Underdess.

Silence ; Alf tira à nouveau sur sa cigarette, expira la fumée, les battements frénétiques de ses doigts calmés à chacune des inspirations.

– …c’est impossible. J’étais là pour acter le décès. Toute la famille… tous les corps étaient là.

– Et c’est bien ça le problème !

Katos shoota dans la poubelle, qui se renversa plus loin. Son ami l’observait, derrière le voile de sa cigarette qu’il écrasa contre le mur, murmura :

– …et nous ne pourrons même pas le questionner.

– Quoi ?

– La sécu débarque.

– Sav se fout de ma gueule !

– L’ordre ne vient pas de lui.

Déjà, le légiste sortait une nouvelle cigarette, l’alluma.

– …les Hauts-Mages ?

– Aymerick.

– Mais que fout le fleuron du gouvernement à… !

Alf sourit ;

– Il se peut que ton araignée ait quelques informations : certains voient l’escapade de Mysra comme une preuve des failles de notre système de sécurité, et compte tenu des évènements… peut-on vraiment leur donner tort ?

– Ce n’est pas notre faute ! Bordel la magie s’alimente de l’imagination de son praticien, on est censé gérer ça comment, nous !? Entre les apparences trafiquées et les possessions, on ne peut pas suivre ! Et notre piste pour l’Immortelle était…

– Je sais. Si ce gamin est bel et bien la personne qu’il prétend être, tu vas devoir introduire un recours. Pour l’heure, je te préviens : c’est Arys qui est en charge de l’affaire.

– Eh merde.

– Yep, et moi j’ai Caler qui m’attend.

Il écrasa sa cigarette ; Well fronça les sourcils.

– Tu restes pas ?

Le légiste eut un sourire :

– Si tu penses m’amadouer avec ta face de chien battu, tu fais fausse route. J’ai du boulot dans les chambres froides, et trop de nuits à rattraper.

– Tu pourrais m’aider à les convaincre !

Rire.

– Moi, vraiment ? Je risquerais de tout faire foirer ! Non, et puis…j’aurais bien plus à apprendre sur ce prétendu « Underdess » une fois qu’il sera mort.

– Attends ! On se retrouve où, après ?

Alf haussa les épaules.

– Chez toi, c’est plus simple. Chez moi c’est trop loin – et déjà, il revissait son casque sans fil sur ses oreilles, replongeant entre son monde d’insomnies et le monde des dépouilles. Katos ne put s’empêcher de se demander comment il faisait pour rire, à fréquenter des corps en état de décrépitude sévère, quand, irrémédiablement, un geste à sa gauche le fit réagir. Il regarda dans la salle d’interrogatoire. Il s’immobilisa.

Le secrétaire pendait au plafond. Ou plutôt, le corps du secrétaire. La tête avait été explosée contre le mur opposé, le sang coulait en le bruit ploc, ploc, ploc, des gouttelettes de pluie les soirées brumeuses d’été. Katos ouvrit, ferma la bouche ; son réflexe fut de frapper le bouton à l’entrée de la salle d’interrogatoire, pour boucler toutes issues possibles, quand une voix l’interpela :

– Alors, Wellington, déçu que le gamin doiv…

– Bordel Arys c’est pas le moment !

Il poussa l’inspecteur de la sécu, se précipita sur le code d’alarme… mais le miroir teinté de la salle explosa, Well recula, protégeant son corps de ses bras. La silhouette cadavérique de Darius, pensait-on, le Corbeau, l’avait-on renommé, Kaël, prétendait-il maintenant, se détacha entre les débris de verres et les briques brisées. Son visage blanc était désormais couvert de rouge, un rouge obscur qu’il lécha avec l’avidité d’une charogne sur sa proie.

– Inspecteur ! ou, devrais-je préciser… inspecteurs ! Je vous ai manqué ?

De ses poignets s’écoulait un épais liquide noir, et il tenait un crochet entre les doigts grêles de sa main droite, et le collier brisé dans son poing gauche.

– Pas le moins du monde, grogna Wellington.

– Il s’est échappé !

– Attends !

Arys voulut se jeter également sur le bouton. Plus vif, en un nuage de plumes noires, le prisonnier s’esquiva et se plaça entre l’homme et la porte, l’homme et la sortie de secours, l’homme et la délivrance. Il sourit ; ses dents étaient carmins, ses cheveux longs et noirs pendaient contre l’arrête de son nez et, d’un geste précis, il fracassa le crâne de son adversaire avec ses deux poings. Le corps s’écroula ; il fit un pas, passa au-dessus, face à face avec Wellington – les mèches argent qui tranchaient ses cheveux noirs maintenant étaient également couvertes de sang. En un rire, le pouvoir s’activa ; Darius se délecta de chacune de ses veines gorgées par la magie, ferma son œil droit, rit de chacun des frémissements qui éveillaient ses sens, de ses pieds à ses doigts. Il observa son adversaire ; il ne percevait de lui que le réseau des canaux contenant le pouvoir, dans son corps à lui, les canaux lumineux dans un monde aux teintes de gris. Le Corbeau sourit ; que ne donnerait-il… que ne donnerait-il encore pour cette adrénaline, ce goût, ce risque, cette douceur… la douleur qui accompagnait chacun des baisers qu’il volait à la mort.

« Si seulement ce n’était qu’un baiser, Kaël. Tu as goûté bien plus, et tu en demanderas encore. »

Cette voix. Il éclata de rire, à l’écoute de la voix tandis que l’inspecteur fonçait vers lui. Il éclata de rire encore, tandis que la voix riait avec lui, que le pouvoir mordait avidement ses veines, qu’il se sentait partir, et que l’imagination allumait en lui la flamme d’une fureur plus vieille encore que sa rancœur. Et Wellington vit, et Wellington comprit, et Wellington sut ; et la fragilité de Kaël, comme une bombe, explosa.

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