Chapitre I : Alfwin

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La symphonie de Mozart déferla dans ses écouteurs ; avec délectation, il heurta la porte, frappa d’un coup de coude bien placé l’interrupteur, alluma et exécuta quelques pas dans la morgue. Sa tête balançait au rythme de la musique, prise dans la valse des notes, l’entrelacement du violon et de la flûte, et leurs embrassades encore quand venaient les mesures plus forte. Peu de choses parvenaient à faire sourire le médecin légiste Alfwin Frest, mais certainement qu’un bon morceau de musique dite « classique », diffusé à fond dans ses oreilles, en faisait partie. Sa blouse blanche ouverte, il tournoya sur son pied gauche, s’arrêta, pris la pose : fin du premier mouvement. En silence, il demeura ainsi dans l’air glacé – seules ses lèvres violacées tremblaient, prises et grises par la tonitruance de l’orchestre. Il attendit ; il soupira, avant de reprendre son patient là où il l’avait abandonné. Peu de gens concevaient la solitude requise par le métier de médecin – et moins de gens encore comprenaient l’attirance qu’il avait toujours éprouvée à l’idée de se couper de tous contacts humains.

– Bon retour parmi nous, mon cher Caller ! Alors dites-moi… dans quel état vous ont-ils laissé ?

Ses longs doigts effilés pianotèrent au-dessus du bistouri, tapotèrent la lame, s’en saisirent amoureusement, et il sourit en se penchant sur le cadavre :

– Voyons, les possédés auraient pu mieux faire le travail. La nigrum infectiorem était à peine installée !

Moue dubitative, il délaissa le mort pour feuilleter un dossier. Il était l’araignée – le spectre, il préférait : chaque archive était conservée, consignée, classée. Chaque archive savait, et pouvait faire savoir. Mais des informations sur la maladie ? Très peu. Depuis la fin de la guerre, tout ce qui concernait les progrès en terme de « magicien » était relégué à la seconde zone.

– …si au moins nous trouvions le patient zéro…

– Je crains pour vous que ce patient, ce ne soit moi.

Alfwin fut surpris par la voix ; Alfwin se retourna, bistouri en main, pour faire face à son interlocuteur. Les deux hommes se regardèrent sans que leur regard ne s’échange ; les deux hommes se menacèrent sans que la crainte ne s’installe dans leur corps. La moiteur palpable de la nuit orageuse s’écoulait dans l’air glacé ; un grondement s’entendit dans l’horizon.

–  …Corbeau, murmura le médecin.

– Darius je préfère, susurra l’intru.

– Darius ou Kaël, il faudrait savoir.

– Oooh, je vois que les informations vont vite. Mon petit Kat a déjà parlé ?

Silence ; le temps de la réalisation.

–  …où est Well ?

– C’est touchant, le sobriquet, j’en serais presque jaloux… l’assassin ne décollait ses yeux de sa proie, son œil noir fondu dans le voile de l’obscurité, autour d’eux. Il rit : vous l’appelez encore par son nom de famille ?

– Où est-il !

Les armes tremblaient dans son poing ; de son autre main, le légiste remonta ses lunettes en un geste nerveux, gardant l’emprise, gardant l’incertitude, gardant… son regard allait et venait entre le meurtrier et la porte, le meurtrier et le pauvre Caller, le meurtrier et sa lame, encore plus noire que lui. S’il était face à lui, alors Well…

– …il ne peut pas…

– Avoir perdu ? Pour un médecin, vous êtes bien naïf. Alfwin tiqua ; l’autre en profita pour lui frapper le visage, faire tomber ses lunettes, le bistouri avec , avant de fondre sur son cou et de plaquer sa dague contre sa gorge. Votre petit Kat n’est plus : j’ai gagné.

…boum…

Un martellement dans ses tempes.

…boum…

Un frémissement le long de ses bras.

…Boum…

Une stridulation amère… des notes qu’il ne parvenait à identifier – et ce son, cet unique son pour tambour, depuis sa poitrine jusqu’aux confins de ses os.

–  …impossible…

…Boum.

– Peut-être. Allez-vous également prétendre lire les mensonges des gens ?

Boum.

– J’y ai passé ma vie. Je n’y crois plus.

BOUM.

– Médecin et désillusionné ! J’aime ça !

BOUM !

– Illusionné, peut-être autant que vous : n’êtes-vous pas blessé ?

Il lui avait suffi d’un coup d’œil distrait, il lui avait suffi… de ressentir les tremblements de cette lame, sous sa gorge, les modulations irrégulières de cette voix souffreteuse, il lui avait suffi de la moiteur de ces doigts, agrippés contre son épaule comme pour se soutenir plus lui-même que pour le menacer. Il lui avait suffi d’une confiance en Well pour savoir que si affrontement il y avait eu, l’autre n’avait pas dû s’en sortir indemne.

– Je peux vous aider, risqua-t-il.

– De l’aide ? je n’attends de vous que cela : pourquoi aurais-je fait le déplacement ?

–  …vous… boum… vous n’aviez pas prévu de… boum…d’être enfermé… ici ?

– À votre avis ? et à cette confession glacée dans les replis de son cou, Kaël agrippa le visage du légiste pour l’orienter tout contre le sien, sa dague noire plaquée contre sa gorge. Ainsi, si proche, son sourire paraissait dévorer la terre entière, ses cernes sillonner tous les fleuves – et son œil, sombre, difforme, trônait vigilamment sur ses traits émaciés : bien, monsieur Frest ! Maintenant que les présentations sont finies, laissez-moi vous poser une question : où se trouve l’Immortelle ?

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