Chapitre I : la femme serpent
– Pour une retrouvaille, depuis vingt ans, tu aurais pu arriver à l’heure.
– Une heure de plus ou de moins ne change pas grand-chose. Soupir. J’ai été retenu.
– Je m’en suis doutée.
Il ôta sa capuche, se laissa tomber sur le canapé dévoré par les mites de leur planque. Son interlocutrice, toute de noire vêtue, ses yeux de chat scrutant la nuit vénérable, sourit :
– …ta missive était assez évasive… je n’ai pas risqué de me faire prendre par le gouvernement pour écouter tes lamentations. Quelles sont les nouvelles ?
– Ah, Aya… tu n’as pas changé : toujours aussi pressée. Un regard ; il se leva, ouvrit le bureau, en sortit une bouteille de whisky, se servit un verre. Il but, et ensemble ils demeurèrent silencieux, quelques secondes, progressivement dévorés par l’obscurité. Leurs regards se croisèrent, il osa parler : je l’ai.
Un corbeau croassa dans le lointain, aux prises avec les foudres. Elle murmura :
– …comment ?
– Des années d’infiltration ; c’est amusant de réfléchir à tous les moyens pour gagner la confiance des gens… pour mieux les poignarder après.
– Tu prétends que je n’ai pas changé, mais tu t’es regardé, à parler coups bas et traitrises ? Tu maîtrises toujours autant ton langage, mais tu ne réponds pas vraiment à ma question : que doit-on faire maintenant ?
Il observa la fameuse Aya du coin de l’œil ; sa peau sombre irradiait comme la peau des salamandres, dorées le midi, ses braids conférant à sa silhouette une allure serpentine, son regard vert d’eau luisant à la lumière de la faible lampe de chevet à ses côtés. Elle ne craignait de le regarder dans les yeux ; il sourit. Ce temps… lui aurait presque manqué. Avant la décadence. Avant sa chute. Avant…
– Je crains que nous ne soyons assez de deux.
… lui.
– …après ce qui s’est passé, je ne suis pas certaine qu’ils désireront encore collaborer. Ornella surtout, a beaucoup trop perdu.
Il le revoyait, chaque nuit, chaque heure creuse ; il ressentait encore, pour la première fois de sa vie…
– Cette fois sera différente : nous aurons une alliée de taille.
– Tu ne penses quand même pas à…
…de la compassion. Non la pitié, non le pardon, mais cette douleur…
– Elle est parvenue à s’échapper ; elle est notre contact le plus direct avec la prophétie.
– Et si elle mentait ?
…douleur d’avoir tout perdu. Le sacrifice nécessaire à chaque idéal. Son téléphone vibra ; déconcentré, il se leva, lut le message, soupira.
– La décision ne me revient pas de droit. Réunis-les, et nous verrons.
– Encore ta couverture ?
Il sourit, rangea le téléphone, reprit sa cape et déjà marchait jusqu’à la sortie :
– Si seulement c’en était qu’une, Aya… crois-tu qu’il suffisait d’une seule identité pour parvenir à nos fins ?
Et à ces mots, il rit – et la nuit frémit à l’ombre de ce rire.

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