Chapitre I : Kaël
« Souviens-toi, souviens-toi… les douleurs fantômes qui hantent encore tes bras, souviens-toi des heures passées à l’agonie, ici-bas… souviens-toi de la fureur de l’orage, souviens-toi des ires de ta rage, souviens-toi… »
Il se massa les tempes, s’agrippa le crâne, tirant sur ses mèches blanches…
– Intenable, n’est-ce pas ?
– Taisez-vous…
– Combien vous en reste-t-il ? Une, tout au plus ? il jugea le médecin du coin de l’œil, acquiesça de la tête. Et au vu du rythme avec lequel vous traquez les renégats, je ne donne pas cher de la dernière cellule de contrôle… vous vous ferez posséder en moins de deux semaines.
– Merci pour les conseils avisés, railla-t-il. Vous m’êtes d’un grand réconfort.
« Souviens-toi, souviens-toi… » mais il ne désirait pas le souvenir, il enviait l’ignorant, il cherchait la perdition de sa mémoire. « Rappelle-toi leurs visages, rappelle-toi leur souffrance… souviens-toi t’être promis de ne jamais finir ainsi, souviens-toi… n’oublie pas notre promesse… » et les ténèbres poursuivaient leur lente supplique, et il gémit à nouveau, renversa sa tête en arrière. Le teint blême, les lèvres crispées, le Corbeau figea son regard sur les doigts du légiste qui, habitué, recousait sa cuisse. Il avait cédé ; Katos l’avait trop amoché pour pouvoir marcher … et il devrait encore s’échapper d’ici, après avoir récupéré son bien.
– …assez, il suffit de limiter les dégâts.
– Si je me contente de « limiter les dégâts », comme vous dites, vous pisserez le sang dans moins d’une heure et vous clamserez.
Le regard fou, il demeurait pétrifié face à l’aiguille qui s’enfonçait, une fois, ressortait, une nouvelle fois, face à ces doigts lisses et pâles, des doigts presque de femme qui s’agitaient, tout à leur travail de fée… « Ils étaient cinq. » l’assassin ferma les yeux, détourna la tête, gémit. « Maëlle, Gwen, Oren, Waren et Morgana. » Il nia, murmura, supplia – mais la voix continuait avec les souvenirs : « tu te souviens de leurs corps, tu te souviens des traitres, tu te rappelles châtier les coupables. Tu te rappelles fuir. » Il enserra ses phalanges blanchies autour de sa lame ; le légiste haussa un sourcil, arrêta son geste. Si Alfwin Frest avait choisi la profession de médecin, ce n’était pas par envie de sauver des vies – et avec le temps, il savait reconnaitre les symptômes d’un évanouissement : tête ballante, regard vide, crispations… doucement, doucement, il fit un geste vers son bistouri ; le visage du Corbeau se pencha vers le sol, maladroit…
– « Laisse-moi faire. J’ai toujours mieux agi que toi. N’ai-je pas une promesse à honorer ?
– … tu ne m’auras plus par tes mots, Darius. Je n’ai pas besoin de toi… »
Doucement, doucement… l’assassin papillonna des yeux, le légiste se saisit de son arme improvisée…
– « Ainsi donc tu ne m’écoutes que lorsque tu as besoin de moi ?
– Tu m’as suffisamment brisé pour instaurer en moi la méfiance ; tu m’as suffisamment trahi pour instaurer en moi le dégoût. »
D’un coup, Alfwin pressa la lame contre le cou de son adversaire, prêt à le trancher – et à ce moment-là, les ténèbres qui en l’assassin sommeillaient s’éveillèrent, d’un rire de Darius, s’agrippèrent autour du bras du légiste qui, en un cri, lâcha le bistouri. Le Corbeau ouvrit les yeux ; son regard le fit frémir.
– …trêve de plaisanteries, Frest, susurra-t-il. Conduisez-moi à elle.
– Je ne sais pas.
Haussement de sourcils ; les bras l’agrippèrent et le jetèrent à travers la pièce, il atterrit sur un chariot de service, répondant avec un fracas aux grondements qui continuaient de tempêter.
– Cessez de me prendre pour un idiot, je connais votre intérêt pour les archives et les secrets.
Il se leva ; la cuisse encore partiellement ouverte, il boita jusqu’au médecin. Malgré sa maigreur apparente, il le souleva d’une main, tirant sur ses cheveux, et plaça sa dague plus noire que la nuit juste sous sa gorge.
– Répondez, persiffla-t-il. Où est l’Immortelle ?
– …je ne sais pas. Alfwin grimaça, ses mains agrippant vainement celles de son ennemi, tentant de se relever : je ne sais pas, elle… on l’a volée. Silence ; il ajouta, précipité : jusqu’à quelques heures, on aurait parié que vous l’aviez prise !
– …d’où l’acharnement des exécuteurs envers ma personne, ces derniers temps… Kaël le lâcha ; ses doigts sans ongles, rongés à sang, pianotèrent trois fois sur sa cuisse : pourquoi… pourquoi avoir gardé le silence… ?
Sourire maladif ; les lèvres s’entrouvrirent :
– …juste pour la désillusion sur votre visage, cela valait le coup.
« Je vous implore, ténèbres,
De votre cape endeuillée,
Prenez l’éloge funèbre
Et ma mémoire esseulée »
Son nez se plissa, ses lèvres se tordirent, et les yeux écarquillés, l’assassin leva sa lame, les cicatrices barrant jusqu’aux commissures de sa bouche comme les stigmates d’une rage indomptée. Il voulut l’abattre ; l’orage frappa. Les lumières s’éteignirent – le silence se fit dans l’obscurité, les ténèbres en lui s’agitèrent et ses bras attrapèrent le légiste qui tentait de fuir. Un cri ; un silence – si ce n’est le son d’un claquement de doigts, une flamme qui s’allume, les pas maitrisés d’un oiseau de proie. Le regard mal accommodé à l’obscurité soudaine, le Corbeau murmura :
– …Chouette ?
– À ton avis, idiot ? la voix le rassura ; le légiste, confiné par l’embrassade de l’obscurité, se débattit. Qu’est-ce qui te prends autant de temps ?
– Le…l’Immortelle n’est…n’est pas ici.
« Ainsi rien ne demeure
Ma mère, de ton destin
Ainsi meurent les clameurs
Père, de tes fils célestins »
– Tu es sûr ? la nouvelle venue posa son regard de feu sur le médecin. Tu l’as interrogé ?
– Oui… s’il te plait, aide… aide-moi.
Il ne tenait plus debout ; elle le rattrapa avant qu’il ne s’écroule à terre. Avant que Frest n’ait le temps d’effectuer quoique ce soit, le corps frêle du Corbeau coincé contre sa poitrine, elle sortit une lame courbe de dessous son pantalon, la planta dans la main du médecin qui hurla. Sans le moindre remord, elle saisit son visage, le fracassa contre le mur derrière lui, murmura – d’une voix dans laquelle les braises renaissaient :
– L’Immortelle a été volée ?
– Oui ! Oui, elle…
– Qui ?
– Je… on ne sait pas encore, on… son visage aussi près du sien, il put distinguer les traces de la magie sur sa peau, les traces d’un changement de corps… l’identification ne servirait à rien ; elle était un fantôme. Tout ce qui transparaissait de cette silhouette étaient ces yeux couleurs de feu, et cette rage qui animait sa voix pleine : on épluchait les dossiers des scientifiques qui ont travaillé dessus, on…
– Pendant la guerre ? Il hocha de la tête. Elle soupira, relâcha son emprise : je vois.
D’une sacoche à sa ceinture, elle sortit des colsons, entrava les poignets et les chevilles de Frest, puis se munit d’une seringue. Elle parut lui sourire ; il en fut d’autant plus pétrifié :
– …vous ne nous êtes pas inconnu, cher Frest. Je ne suis pas idiote au point de vous laisser votre magie.
Elle palpa deux secondes le creux de son coude, sentit, planta l’aiguille avec une extrême précision ; il l’observait, les sourcils froncés.
– La Chouette… une nouvelle parvenue parmi les assassins ?
– Vous faites honneur à votre réputation, mais non : je suis juste plus discrète que mon homologue.
– Une chouette rangée aux côtés d’un corbeau…
– Ne dit-on pas qu’ils sont les plus intelligents ?
– Oui, mais les chouettes sont les plus sages.
– Fi de la sagesse, quand le système est corrompu, ne demeure que la violence. Elle se releva ; le corps de son compagnon était toujours appuyé sur elle, à demi sur son épaule, à demi branlant. Le Corbeau gémit ; elle le posa délicatement contre le mur, chercha dans sa sacoche, sortit une nouvelle dose de drogue et piqua un des vaisseaux du cou. Seulement alors, elle se tourna une dernière fois vers le légiste : bien, Frest, je crains que nos chemins se séparent ici ; en vous souhaitant bon congé demain… puis, elle tira sa révérence, aida son collègue à se relever, et s’empressa de retourner à l’abri parmi les ombres. Dans le lointain, la foudre s’amusait à son élévation, zébrant le ciel de sa silhouette mordorée.

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