Chapitre I : Kaël et la Chouette

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Les mugissements de la tempête s’abattaient sur les toits de sa chère Dervor, son amante endeuillée. Tantôt fracassée par les éclairs aveuglants, tantôt tremblante à l’écoute des grondements, la ville pliait aux assauts des intempéries. La Chouette se tint, les doigts enserrés à la flèche du bâtiment des exécuteurs, les pieds plantés sur la pente du toit ; ses yeux de feux transperçaient les nuages de la nuit – et le Corbeau, derrière elle, jura pour la quatrième fois en manquant de déraper.

– … eh merde… il sursauta une nouvelle fois en entendant l’orage gronder, se rattrapa comme il put au bras de sa comparse. Il fallait vraiment qu’il y ait de l’orage !

– Je t’avais prévenu, pourtant, dit-elle en un sourire. Et tu jures maintenant ?

– Ce n’est pas ma faute, c’est cette… cette diablerie de tuile qui glisse !

Elle rit, pour elle-même, retourna à sa lente observation des gardes : si certes personne n’osait s’aventurer aussi haut dans cette ville aux replis sombres et tortueux, les exécuteurs ne lésinaient cependant pas sur les moyens pour protéger leur quartier général.

– …c’est presque mieux gardé que le palais.

– Venant de toi, c’est peu dire.

Un temps ; Kaël s’agita derrière son épaule.

– Je pourrais toujours…

– Même pas en rêve. Ta magie est encore trop instable.

– … mais la drogue fait encore effet.

Un froncement de sourcil ; il déboutonne maladroitement sa chemise pour lui prouver ses dires. Un réseau de veines noires s’étale, enflé et dévorateur, le long de son bras. Elle soupire :

– Tu appelles ça stable ?

– Oooh j’ai déjà eu pire ! rire, plus semblable à un croassement. Et puis, j’ai ma petite idée sur comment nous sortir de là…

Elle leva les yeux au ciel ;

– Idée que, je suppose, je ne pourrais pas t’ôter. Soit. Ne viens pas implorer après mon aide si ça se corse.

Il rit une dernière fois, les lèvres proches de son cou, avant de se jeter de la flèche et d’atterrir maladroitement sur un toit inférieur. Le garde devant lui tiqua ; son visage se déforma, les yeux écarquillés, les sourcils haussés, les lèvres arrondies, la peur et la surprise toutes deux entremêlées.

– Le Corbeau, vous…

– Je sais, je sais : je suis en état d’arrestation ! et il se précipita vers l’homme, prêt à lui trancher la gorge.

Contre toute attente, le magicien esquiva – il était rapide, le bougre ! – Kaël se jeta une deuxième, une troisième fois mais toujours l’inspecteur parvenait à anticiper son mouvement. Le teint pâle, la mine déconfite, l’assassin prit le temps d’une respiration – et à cet instant précis, son ennemi frappa, droit dans sa cuisse à demi recousue. Un gémissement perça ses lèvres, il s’écroula à terre.

– Le Corbeau, comment vous-êtes-vous échappé ? Vous êtes censé être arrêté !

Il avait la botte du soldat coincée sous sa gorge.

– …à croire que vous ne connaissez que ce mot-là… Rys !

Silence. Il cracha, appela à nouveau :

– Rys, c’est bon, j’ai compris la leçon !

Aucun mouvement. Le garde, les sourcils froncés, scrutait le noir de la nuit. Soupir ; d’une voix suave :

– Ma princesse des ténèbres, mon tyran des enfers, veux-tu bien me venir en aide ?

Un corbeau passa ; le garde s’apprêtait à parler, quand une lame lui transperça la gorge. Fasciné, le regard de Kaël s’écarquilla, son œil noir sembla absorber le sang qui avait giclé sur toute sa face blanchâtre. Puis, sa compagne dégagea le corps alourdis du mort, avant de lui tendre la main pour le relever.

– …qui avait raison ?

Il sourit, accepta la main :

– Toi, comme d’habitude, ma chère et tendre.

– Hum… ça repassera, niveau compliment. Et je t’ai déjà demandé de ne pas m’appeler par mon nom quand je suis dans cette tenue.

– C’était pour te forcer à le tuer. À nouveau dans ses bras, il releva son masque, l’embrassa. Et comme d’habitude, tu as cédé.

– Que veux-tu : il fallait que j’appartienne à une catégorie de femmes, et il fallait que ce soit la plus misérable : celles qui se trouvent à devoir veiller sur plus bête qu’elles encore. Pivoine, elle ajouta : je suppose que maintenant qu’il est mort, tu vas lui voler son visage ?

Le Corbeau se dégagea de son étreinte pour se pencher sur le macchabée en un sourire. Il ne répondit pas, hocha simplement de la tête – non sans supporter un énième regard cinglant de la part de son amie – avant d’appliquer délicatement ses longs doigts maigres sur la face du mort. L’air frémit ; la nuit parut reculer dans son domaine, et le brouillard s’amouracher à la cape de l’obscurité. Il ferma l’œil droit, pour ne plus que contempler l’imagination ; il ferma l’œil droit, seul face à la création – et il visualisa à nouveau mentalement l’apparence du mort. Les coutures seraient grossières, mais qu’importe, il faisait nuit… l’attitude serait facile à jouer, imiter, marchander… la magie tressaillit, quelque part en lui ; il sentit le dernier point de contrôle, dans son corps, s’emballer, il sentit son cœur s’accélérer – et la magie seulement alors se manifesta. La foudre tonna, sans qu’il ne paraisse l’entendre ; la danse des éclairs illumina, quelques secondes, son corps qui se courbait à terre, son corps contorsionné, ses gémissements à peine amuïs par les jurons de l’orage. Et quand Kaël Underdess se releva, un autre corps lui servait de réceptacle – tandis qu’à ses pieds demeurait l’enveloppe sans vie du garde, la face entièrement polie et arrachée. Seul son œil, noir, subsistait.

– Bien ! la Chouette, toujours le masque démis, soupira à nouveau en l’entendant s’exclamer : me voilà fin prêt à m’échapper !

– T’échapper ? Tu n’oublies pas un détail ? il la regarda ; agacée, elle défit sa tresse, et sans qu’aucun cri ne vienne trembler à ses lèvres, elle passa sa main sur son visage, pour récupérer le sien. Seulement alors la princesse Sekerys Wellington parla : un mensonge réussit mieux s’il demeure accompagné de vérité – et crois-moi, de vérité, tu en as grand besoin.

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