Chapitre II : Vorento
Il humecta l’air humide, les yeux fermés, les doigts enserrés sur la flèche de l’église. L’orage avait tonné, et embaumait encore l’air en ce matin sombre et solitaire. Le vent s’agitait, lui murmurant le tintement de sa boucle d’oreille. D’un regard éclairé, il contempla le silence pesant du cimetière ; d’un lancer de sa pièce, il se laissa glisser le long des tuiles, se rattrapa à l’une des gargouilles qui veillait sur les morts, tristement, de son perchoir… il sourit ; il aimait à courir entre les tombes, quand la nuit sombre mourrait et que l’aube s’annonçait d’autant plus angoissante que les ténèbres écroulées. Il s’arrêta, devant une pierre tombale. Un nom, gravé et dévoré par la mousse, les ans, les remords. L’adoration. « Sam » ; le reste était illisible. Il n’y avait que lui pour avoir connu ce nom, et à cette pensée, sa prise sur la pièce se raffermit, il bougea la pierre, descendit l’escalier qui dévoilait en ses méandres les tréfonds du quartier général des assassins. Le couloir était sombre ; la maigre clarté semblait joueuse, rôdant entre les éclats de ses yeux orpiments et des faibles torches. C’était un profond tunnel, sensible à la pluie et aux mauvaises humeurs de cette cité. Un couloir, plongé dans l’humidité, jouxtant mangroves et catacombes. En son sein, l’agitation régnait, maîtresse des révolutionnaires – et Vorento lui-même s’assurait du fonctionnement de chacun des rouages :
- Les caméras, Merald ?
- Je les ai toutes coupées, il ne manque que…
- Je sais. Ne crains rien, il sera là à temps. Léana !
L’interpelée se retourna ; elle était aux prises avec deux énormes caisses, chacune sur ses épaules, encadrant son épaisse tignasse brune. Son masque, évoquant la panthère, glissait à son cou. Elle paraissait incapable de parler ; elle rugissait :
- Je sais, je sais ! Les non-mages, vous venez ici, j’ai coutelas, pistolets, un snipe je pense, et les grenades, Renard ! Rien que pour toi !
L’interpelé sourit ; ses doigts trépidèrent sur les explosifs, aux anges, et les commissures de ses lèvres parurent s’élargir plus encore que le museau de son masque :
- … je te revaudrais cela sur le champ de bataille, ma tendre… mais dis-moi, V, un tel armement me parait peut-être… excessif… sa voix suave était étouffée par les grognements de sa partenaire, les cris des effectifs, les ordres et les demandes… pour seulement un de nos membres ?
Le regard de V se fit assassin – et Renard humecta ses lèvres tremblantes.
- Je ne laisse aucun de mes hommes en arrière, Louenn.
- D’autant qu’il est le seul à faire parler les machines, allez on s’active bande de poltrons !
Et tous répondirent aux simples paroles de la Panthère, obéissant aux lieutenants de confiance du chef. Vorento s’aventura plus profondément dans les tunnels, le Requin sur les talons. Les catacombes étaient labyrinthiques, dévorées par les racines et points d’eau ; certaines des tombes menaient, par ces tunnels plus ou moins exigus, au cœur de l’infrastructure : dessous l’église, les vieux vestiges d’un amphithéâtre grec reposaient. Parfois, la lumière filtrait des fissures du sol ; parfois, l’obscurité était telle que mêmes les torches qui éclairaient le lieu semblaient frémir et reculer. Vorento remonta les gradins du théâtre vers le centre de la scène : tac, un pas, tac, un deuxième… le son se réverbérait sur le marbre torturé. Son masque de loup pendait à son bras ; il jeta sa pièce dans les airs, s’arrêta une fois arrivé au centre.
- Vous savez comme moi ce qui nous attend dans le centre, ce soir. Un temps, il sourit, dépoussiéra la tête d’un cadavre, s’empara du crâne pour le regarder dans les yeux : une attaque frontale avec les Jokers est un risque, mais un risque calculé. Voilà pourquoi j’avais mandaté le Corbeau…
- Et en corbeau je reviens croasser à tes oreilles, Vorento.
Tous se tournèrent vers la voix ; Kaël boîta entre les assassins réunis, sous l’œil malingre de Renard, les grincements du Requin, le sourire de la Panthère… seul le Loup semblait calme, entre les murmures et les protestations :
- Il est en retard ! Les préparatifs sont lancés, et il…
- Il est bel et bien avec eux. Le Corbeau croassa, amusé, entre ses compagnons, assis sur les premières marches. Voilà des jours que je remplissais ma mission.
- Et donc ?
- Leur trafic est rôdé : ils séparent les mages des humains, et répartissent les ventes sur les quatre mercredis du mois.
- …jour du commerce. Si j’avais cru qu’ils versaient dans la superstition.
- Et ce soir aura lieu la troisième vente : celle des freaks. Et il est parmi eux.
Troisième vente du mois, celle des monstres – de ceux qui prévenaient les avertissements omineux des dieux. Les murmures embellissaient le marbre vieilli, les chuchotements portaient l’âme ahane du monstre vers les tréfonds de la nuit. Qu’est-ce qu’il aimait… il aimait… la tête penchée sur le côté, son sourire en demi-lune barrant ses cicatrices encore rougeoyantes, Kaël rit ; et les frémissements de la nuit parurent rire avec lui.
- Comme je vous le disais… Vorento reprit le discours, non décontenancé… un risque calculé n’est plus un risque – et à ces mots, il jeta le crâne entre les mains de Kaël, qui le rattrapa gauchement. Les caméras ont déjà été coupées, il ne nous manque que le matériel pour la diffusion. Il faut que Dervor sache. Hâtez vos préparatifs ; nous attaquerons ce soir, après que les pendus auront finis de grincer.
Ces mots suffirent à échauffer les esprits. Ces mots résonnaient encore, plus forts que les protestations du Requin, les incertitudes de certains assassins, les inquiétudes des nouveaux arrivés. Sa parole – pourtant la voix se coupa bien vite dans la gorge du loup quand il posa son regard sur l’état plus que cadavérique de son apprenti. Ils se regardèrent ; le sourire de Kaël s’était effacé pour une grimace. Avec un froncement de sourcil, V nota sa jambe ensanglantée, à moitié recousue, et les veines noires qui remontaient, palpables, jusqu’au creux de son cou. Pas un mot ; ou peut-être, un souffle, comme si le silence pouvait contenir la réalité.
- …je… Kaël gardait ses phalanges serrées sur sa dague… je me suis fait capturer.
- Quand ?
- La nuit dernière.
Un temps ; Vorento s’approcha de son pas calfeutré.
- Les crochets ? son protégé hocha de la tête. V soupira, tendit la main ; Kaël baissa la tête, lui présenta ses poignets encore en sang. Et la Chouette ?
- Elle devait assurer sa couverture.
- Ta fuite ?
- J’ai… V fit un signe à Léane, qui s’empressa de lui apporter un bandage… j’ai remis ça. C’est parce que je pense, je… je les revois, V. Je les revois.
- Je sais.
- …j’ai peur.
Le regard jaunâtre du chef s’arrêta quelques secondes sur ces veines gonflées, inspectant les commissures de ces lèvres dévorées, et ces bras… une peau qui paraissait éternellement le brûler, à vif, une peau qu’il grattait comme un forcené, comme un blessé sur ses cicatrices. Il prit la main de Kaël, doucement, la détacha de son bras :
- Ce n’est rien. C’est normal.
- …je suis désolé, j’ai les exécuteurs sur les talons, je vais…
- J’ai dit : ce n’est rien. Un regard ; des larmes aux yeux. Un murmure :
- Tu devrais…
- Non.
Silence. Dunkel paraissait s’amuser dans les mains de son maître.
- Nous allons le récupérer, comme convenu. Et tu vas m’y aider, comme convenu. Il lui lâcha le bras, soigné. Ensuite, nous pourrons récupérer nos informations, et les diffuser dans le royaume…
- …comme convenu. Kaël éclata en sanglot : je ne vais pas y arriver, je…
- Ne pleure pas, ne pleure pas… pourquoi tu n’y arriverais pas ?
- Je suis lâche !
- Allons.
- Je suis faible ! Ça ne va pas aller, ça ne va pas…
Vorento le prit dans ses bras ; les croassements de son protégé s’étaient mus en hoquets de panique. Il attendit, piégé par l’étreinte souffreteuse, il attendit que les larmes passent, que la panique patiente, que les armes viennent.
- Si tu étais faible, je ne te ferais pas confiance.
Reniflement de nez.
- Vu ?
Léger hochement de tête :
- Bien. Le maître des assassins prit la face de son apprenti entre ses deux mains, le regarda droit dans les yeux : va dormir. Entre ma mission et ton arrestation, tu n’as pas eu beaucoup de temps, et je refuse de te laisser repartir dans un tel état.
- …mais il fait jour, je ne dors pas déjà de nuit alors…
- Il fait jour, il fait jour, tu parles ! Tu as vu du soleil quelque part ? Hors de ma vue, file te reposer, c’est un ordre !
- D’accord, d’accord…
Et dans la maladresse avec laquelle il était venu, Kaël repartit. Vorento l’observa, de ces yeux sable, depuis l’ombre du théâtre ; il l’observa boîter entre les marches des gradins, sursauter au moindre pas empressé auprès de lui, il observa… « Si seul déjà… » et cette image, ce bateau, étaient encore en sa mémoire. Et à cette image, à ce bateau, il serra jusqu’à blanchir ses phalanges mordorées la pièce qui reposait, dans son poing, avant de s’en retourner à l’effervescence de son fameux risque.

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