Chapitre II : Sekerys

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Elle marchait. Elle ne possédait pas la délicatesse de la rosée qui s’amourachait aux roseaux, le matin. Elle ne semblait pas non plus l’évanescence d’un embrun fleuri dans l’air, et avait encore moins la grâce d’une feuille d’automne, tournoyante dans les couleurs chatoyantes de la morte saison. Elle marchait ; la brume matutinale suivait ses pas. Sa silhouette noire était ainsi portée, pudibonde, dans le voile du brouillard, noircie par les ombres. Les rayons solaires pleuvaient sur les bassins du palais ; elle s’arrêta. Elle avait cru entendre…

…elle avait dû rêver. Elle reprit, sa progression assurée ; midi avait retenti depuis quelques instants déjà, et elle ne désirait se faire remarquer. La nuit avait été longue, il lui faudrait assumer cette journée sans sommeil, sans repos, sans liberté, comme tous les autres jours, toutes les autres matinées. Il n’y avait qu’au crépuscule qu’elle pouvait revêtir sa véritable apparence – et laisser alors ses yeux de feu s’embraser. Et puis, le temps de raccompagner Kaël au cimetière, de se changer, d’éviter le centre et les Jokers… elle avait bien cru ne jamais arriver. Chacun de ses pas ravivait les esclandres passés, les échanges murmurés, les envies si longuement éteintes, et l’étreinte encore de la solitude qui, à nouveau, lui pesait. Elle…

  • Miss Wellington !

…bordel elle n’en pouvait plus de cette voix ! Ses talons dans une main, sa tenue d’assassin serrée dans l’autre, qui l’abordait encore ? Elle se contraignit, se retourna :

  • Loeftorn, quelle surprise de vous voir ici de si bonne heure, moi qui reviens à peine de mon cours d’équitation…
  • Un cours d’équitation ? Avec ces nouvelles machines, j’aurais cru ces cours relégués au passé !
  • Ne croyez pas un train et quelques voitures capables d’éradiquer le passé : notre monde est enlisé dans la tradition. Et pourtant, il s’en fait le plus mauvais mémorialiste… elle haussa les épaules, défit sa tresse, pressa le pas : pour ma part, je me contente du cheval. Sekerys eut un regard à Mayvin ; ce dernier frémit : un animal, ça se dresse. Elle martelait ces mots sous sa langue, son regard parlant pour elle. Elle n’était pas faite pour la monarchie ; elle était faite pour la dictature. Ça se domine. Et ce ne seront pas quelques machines qui pourront procurer un tel sentiment de liberté.
  • …je…euh…si vous le dites, vous…

Elle s’était arrêtée, comme en attente de sa réponse – ce qui fortifia bien évidemment le bégaiement de son interlocuteur.

  • Vous quoi ? Vous êtes duc, Mayvin, n’allez-vous pas en cours pour soi-disant vous exprimer ?
  • Euh, oui, oui ! Oui, je… j’étudie la rhétorique, bien sûr, avec mon père c’est très important ! Par ailleurs, lors de ma dernière leçon, nous parlions de…
  • Laissez-moi deviner : la tension politique avec Shaira ? Ou la guerre 400-407 ?
  • La…la guerre. Et le rôle du héros désormais oublié, Graeme…
  • Oberon, bien entendu. L’espion. Elle sourit ; toutefois, ce sourire paraissait plutôt celui d’un chat face à une souris qu’un véritable éclat de joie. Une guerre, c’est avant tout une question d’informations : savoir quand l’ennemi est au plus faible pour frapper, et quand il est au plus fort pour se retirer. Il faut connaître le terrain, les tensions au sein du royaume adverse, et mieux encore : la psyché de notre adversaire. Qui est le général ? Est-il corruptible ? Se prend-il pour un héros ou, au contraire, est-il un couard ? S’il fait preuve de stratégie, ou s’il est prompt à prendre les armes, ça… ce sont les informations qui sont nécessaires pour terrasser le plus rapidement son ennemi. Un temps ; l’obscurité qui avait couvé son visage parut se dissiper : et cela, Graeme Oberon l’avait parfaitement compris.

Contre toute attente, la conversation, tendue depuis le début de l’échange, parut se rasséréner – et le visage de Mayvin s’illumina :

  • C’est incroyable, princesse ! Je veux dire, cet homme est un héros ! Si seulement j’avais la possibilité de le rencontrer… vous saviez, son surnom c’était le Spectre, parce que personne ne put jamais le retrouver après sa trahison envers les mages, et sa découverte de la tombe du tout premier !
  • …les rumeurs racontent beaucoup de choses, Loeftorn : et entre les légendes et les mensonges, la vérité a souvent le goût fort amer de la déception. Méfiez-vous ! Je suis certaine que vous seriez déçu si vous le rencontriez !
  • Mais princesse, attendez je…
  • Je m’en vais, Loeftorn, j’ai fort à faire et très peu de temps ! Bonne journée !

Et elle s’éclipsa. Elle n’avait la grâce du matin, la délicatesse de la rosée, l’évanescence des fleurs ; elle était la digne prophétesse des crépuscules hivernaux, une porteuse de lumière dont la traine couvait les cendres de chacun de ses ennemis. Ses lèvres vermeilles forcèrent le sourire, une dernière fois, abandonnant Mayvin à sa béatitude. Certainement lui voyait-il d’autres choses qu’elle ne savait pas – mais cette pensée passa à peine s’infiltrait-elle par la porte arrière des cuisines.

  • Ah la voilà !

Les cuisinières la jugeaient rentrer, à pas de loups ; elle grimaça :

  • Tu as vu l’heure ?
  • …je sais, je sais…
  • Imagine notre inquiétude ! Toute une nuit, et la moitié du jour ! Et la pauvre reine…

Sekerys, d’habitude si sérieuse, prit une mine boudeuse – ce qui fit tomber un talon.

  • Rooh c’est bon ! Laissez la reine en dehors de tout ça : si elle l’apprenait, je ne pourrais plus jamais sortir de cette tour de ma vie !

Les cuisinières sourirent. L’un d’elle s’approcha, lui pinça la joue avant de la prendre dans ses bras.

  • On le sait bien, ma puce… mais arrête de nous faire des frayeurs ! Partir en vadrouille on ne sait où, s’amuser à poursuivre des criminels, des possédés… !
  • Olga…
  • Quoi, ce n’est pas vrai les filles ? toutes hochèrent de la tête. On a entendu ta discussion avec la reine. Les exécuteurs, vraiment ?
  • Pourquoi, toi aussi tu n’approuves pas ?

Olga sourit.

  • Non ma puce. Jamais je ne douterais de toi.
  • Alors l’affaire est close ! Sur ce, il faut que je voie Katos, j’ai appris pour son combat et puis, j’espère qu’il n’a pas trouvé mon cadeau parce que ça m’énerverait ! Cet imbécile !
  • Parle mieux de ton frère, ma puce s’il te plait. Il est charmant, attentionné et réfléchi.
  • Le petiot ? une des dames se retourna, plateau en main. Il est passé par ici tout à l’heure. Il était avec son ami, comment s’appelle-t-il encore… allez, le grand brun tout taiseux !

La princesse fronça les sourcils :

  • Alfwin ?
  • Oui voilà c’est ça !
  • Franchement, je ne comprends pas ! Une autre dame, qui faisait la vaisselle, s’arrêta dans son geste, brosse en mains et assiette dans l’autre. Notre petiot, lui qui est si beau garçon, voilà maintenant qu’il traine avec un empoté pareil !
  • Empoté ? Voyons, Suzanne, il est médecin quand même !
  • Et puis, tu sais, je le trouve plutôt… je ne sais pas, mystérieux, avec ses cheveux noirs et sa mine…
  • Ah ça c’est sûr qu’il en tire une mine ! De toute manière, Marthe, tu trouves tout le monde mignon !
  • Tu es mauvaise langue, et je te dis qu’il a du charme. Et surtout, il m’a l’air d’être le seul hurluberlu à pouvoir arrêter les folies du petiot !

Et à ces mots, elles éclatèrent toutes de rire :

  • Enfin ! De toute façon, il a le droit d’être ami avec qui il veut.
  • Oui, mais il risque surtout de faire fuir les filles, à trainer avec n’importe qui !

Sekerys, qui avait suivi l’échange d’un œil mitigé, embrassa la joue de la nourrice et se dépêcha vers la sortie des cuisines.

  • De toute façon, Olga, je suis à peu près sûr qu’il s’en fout royalement des filles. À tout à l’heure !
  • Tantôt choupette ! répondirent-elles toutes en cœur et en rire tandis qu’elle se précipitait déjà dans les escaliers.

Ma puce, choupette… voilà qu’elles innovaient maintenant ! Sekerys grommela, vérifia dix fois à gauche, à droite, encore à gauche, avant d’oser s’aventurer dans le couloir, le traverser, atteindre les marches de la tour est. D’abord, passer dans sa chambre, ensuite partir à la recherche de l’autre… de toute façon, si Katos était avec Alfwin, ils ne pouvaient être que dans ses quartiers. Elle ouvrit doucement sa porte, trouva directement la trappe grimaçante, sourit, inspira profondément, calma les tremblements de ses doigts encore fébriles. Une nuit… elle tuerait pour cette nuit. Elle saisit d’abord Kali, à la lame courbe et noire. Elle se sépara ensuite de Medea, ses deux couteaux droits tout aussi luisant que ses yeux. Elle embrassa Vivia, au manche glacé, puis Enyo, dont les teintes mortelles embrasaient ses lèvres fines. Ainsi elle leur murmura sa prière, prise dans le rituelle grisant de ses heures de veille :

  • Ce n’est pas aujourd’hui que l’on perdra.

Puis à ces mots, elle récupéra un paquet, couvrit ses armes de sa cape, de son masque, et abandonna là l’identité pour laquelle elle arpentait les nuits. Et d’un tout autre bruit, d’une toute autre joie, elle se précipita dans les couloirs du palais, parcourut le passage des tours ouest et est sous le regard ou amusé, ou austère, des serviteurs, s’arrêta devant une porte, reprit son souffle. Deux voix lui parvenaient, étouffées. Elle sourit, shoota dans la porte :

  • Salut !
  • Bordel Rys la porte ! hurla Katos.
  • Salut Rys, maugréa le légiste.
  • Tu vas me faire faire une crise cardiaque un jour, c’est pas possible !
  • Tu fais quoi ?
  • Et tu pourrais me raisonner au moins !
  • …je révise quelques mouvements aux échecs.
  • Tu débarques dans ma chambre sans prévenir, tu ne t’inquiètes même pas de savoir comment je vais – non ne t’en fait pas, je vais bien, j’ai échappé à la mort, je ne sais pas moi !

Elle se jeta sur le lit, aux côtés d’Alfwin :

  • Le cavalier prend la tour, nan ?
  • …mais il sera pris par le fou.
  • Et vous n’êtes même pas fichus de m’écouter !??
  • Ben tu le prends avec ta reine.
  • La reine adverse risque de me la prendre. Je pourrais la tuer avec ma tour, mais je ne suis pas vraiment pour l’échange de reines.
  • BORDEL !

Ils sursautèrent tous les deux ; les pièces tombèrent à terre.

  • …mon jeu, Well, tu pourrais faire attention.
  • Oui quand même quoi.
  • Attends, tu as le culot de me faire un reproche ? Dehors !
  • Bien, si c’est comme ça que tu le prends. Sekerys rabattit ses mèches de cheveux vers l’arrière, releva le menton : puisque c’est ainsi, et que je me vois contrainte de partir, soit : elle exhiba un paquet rouge noué d’un ruban vert. Tu n’auras pas de cadeau !
  • …c’est injuste ! Donne-le-moi !
  • Jamais !

Elle rit, son frère sur les talons, courant dans toute la chambre. Seul Alfwin restait de marbre, étendu sur le lit, essayant de récupérer les pièces en bougeant le moins possible. Il maugréait :

  • …s’il vous plait, j’ai veillé toute la nuit, j’aimerais simplement me reposer et voilà que je dois gérer deux grimlins sur pattes… l’un des grimlins sauta sur son dos sans le faire exprès, réattérit sur le tapis. Le légiste se releva, haussa la voix : OH ! silence ; les deux s’arrêtèrent. Toi ! il pointa Katos du doigt : je te signale qu’on t’a évité le pire, alors maintenant tu restes tranquille si tu ne veux pas finir chez Saint Pierre !
  • Mais…
  • Toi ! Sekerys chercha du regard une sortie : tu arrêtes de me l’exciter, sinon il va encore être infernal et il va me rouvrir ses plaies !
  • Euh…
  • Alors vous me laissez en paix sinon VOUS FINISSEZ TOUS LES DEUX DEHORS !
  • Mais c’est ma chambre…
  • JE M’EN FOUS !
  • D’accord, d’accord… calme-toi Alf, s’il te plait… oh regarde, voilà le cavalier !

Le prince ramassa la pièce, sous le regard inquisiteur de son ami. Alors qu’il posait le cavalier noir sur une case, au hasard, la base se détacha – le laissant seul avec la tête en main. Silence ; Alf et Well se regardèrent, longuement :

  • …Well…
  • Il n’a rien ! il tenta de remboiter la tête dans le buste, mais il paniqua, et celle-ci glissa sous le lit. Merde, fait chier ! Attends, je te dis que je peux le réparer !
  • …il vaudrait mieux pour toi que tu le saches en effet, sinon ce ne sera pas la seule décapitation de la journée.
  • …est-ce que je peux dire que…maintenant c’est un cavalier sans tête ?

Tous trois se regardèrent en coin, silencieux… avant que tous trois ne pouffent et n’éclatent de rire. Ainsi, alignés en rang d’oignon sur le lit, arborant leur plus grand sourire, ils paraissaient trois enfants aux gentilles malices.

Candides.

Sekerys la première frappa le dos de son frère, lui passa le paquet qu’il n’était toujours pas parvenu à lui prendre :

  • Joyeux anniversaire frangin.

Un regard ; l’appellation… Katos sourit, en toute sincérité, et comme un gosse s’acharna sur le ruban, déchira le papier. Mi intrigué, mi fatigué par toutes leurs conneries, Alfwin était penché au-dessus de son épaule pour tenter de voir le contenu :

  • …sérieux !?
  • Ah ça, j’espère que tu l’aimes parce que tu n’imagines pas les emmerdes que j’ai eues à aller te le cherch…
  • Merci, merci ! C’est parfait, Alf, regarde ! et le prince agita l’ouvrage sous l’œil morne de son ami. C’est incroyable, on dirait vraiment un vrai Maupassant…
  • C’est l’édition originale du Horla oui.
  • QUOI ?? Mais… un instant ; Katos plissa les yeux : tu as parlé d’emmerdes ? Rassure-moi, tu n’es pas sortie sans autorisation… ?
  • Ben si.
  • Bordel Rys !
  • Quoi ? Tu préférais ne pas avoir de cadeau ?
  • Si mais tu te fourres tout le temps dans des emmerdes ! Et le jour où je vais te trouver morte, il va se passer quoi ?
  • Rooh n’exagère pas, c’est bon !
  • J’exagère ? un temps. Katos parut hésiter, son regard se raffermit et sa poigne enserra l’édition. Et j’exagèrerais toujours si je te disais que le garde qui t’accompagnait, cette nuit, était le Corbeau ?

Silence. Les lèvres de Sekerys s’entrouvrirent, pour chercher de l’air :

  • …quoi ?
  • Tu pensais vraiment que je ne serais pas au courant ? Qu’est-ce qui t’a pris bon sang ! Venir au Q.G à un moment pareil, et alors même qu’on se faisait attaquer !
  • Je ne savais pas, je…
  • Qu’est-ce que tu foutais là ! Tu aurais pu te faire tuer !
  • Well, calme-toi. Alfwin le força à rester assis sur le lit. Non seulement tu vas me rouvrir tes plaies, mais en plus tu vas me faire un coup de sang. Je suis sûr que ta sœur avait une bonne raison pour…
  • J’avais entendu parler de la capture du Corbeau et je voulais le voir en vrai !

Tous les regards étaient posés sur elle. Pâle, elle serra le bas de sa robe.

  • …je voulais le voir, alors je me suis faufilée. J’ai croisé cet exécuteur, et j’ai exigé qu’il me montre le prisonnier, mais l’alarme s’est enclenchée et il n’a eu que mon évacuation en tête.
  • Et tu lui as servi indirectement de passe-droit. Bon sang ! Tu aurais dû te douter qu’un soldat ne te laisserait jamais rentrer seule jusqu’au palais !
  • C’était mon ordre. Elle le regarda droit dans les yeux. Je m’inquiétais pour toi.

Soupir. L’inspecteur posa le livre à côté de lui, bougea les doigts du légiste de son épaule, nia de la tête :

  • Tu es morbide, Rys. Tes lectures sont morbides, et tes passe-temps encore plus. Il osa lui rendre un léger sourire : mais j’avoue que j’apprécie ton cadeau.

Et il éclata de rire, Alfwin grogna, Sekerys eut un sourire ; depuis combien de temps… et combien de temps encore devrait-elle subir le jour plutôt que la nuit ? La fatigue sembla s’abattre sur elle tout aussi rapidement qu’elle ne l’avait repoussée, jusqu’à présent. Elle retint un bâillement ; et Katos, et le légiste, se levaient déjà.

  • Attends, vous partez ? Vous allez où ?
  • On a une réunion avec les Hauts-Mages.
  • Alf !
  • Quoi ? Elle a le droit de savoir.
  • Je…
  • Non, tu ne peux pas venir, tu le sais ! Seuls les inspecteurs seront présents.

Et elle cacha sa déception, avec sa fatigue croissante, comme les éclats lilas qui couvaient ses yeux. Son frère l’embrassa sur le front, la remercia une nouvelle fois pour le présent – elle répondit, elle sourit, elle esquiva. Alfwin la regarda ; elle ne sut s’il voyait à travers son visage, et n’eut le temps de savoir qu’il partait déjà.

Et elle demeura seule, seule avec sa lassitude lilas.

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