Chapitre II : Saeven
La soirée tranchait à peine avec le brouillard des rayons matinaux. Un instant ; il gardait l’œil morne vautré sur la fenêtre, contemplant les nuages ombragés. Il écrasa sa cigarette dans le cendrier, bailla, frotta ses lunettes, les remit sur son nez ; tant de nuits, de veilles… sa chemise froissée sentait encore l’alcool de la veille, une tache de café sur la poche droite. Encore une demi-heure. Une demi-heure…
- Patron ! Désolé pour le retard, patron !
- …ce n’est rien, Klaus.
Saeven adressa un léger haussement de sourcil au gamin. Il avait les cheveux roux, les tempes fines, les joues efféminées, et des taches de rousseur sous les yeux… ces yeux. Ils dénotaient, par leurs cernes, sur ce visage juvénile. Et à cette constatation, Saeven soupira :
- J’ai lu le rapport d’incident concernant l’attaque de la Chouette et l’évasion du Corbeau de la nuit dernière.
- Ah ou…oui, oui et ?
- …et on a rien, c’est ce qui me chiffonne. J’ai un conseil dans trente minutes, si je ne leur sers pas quelque chose, je vais encore me prendre un savon…
- Et…et les renégats ? on sait pourquoi il s’attaque à eux ?
Las, les doigts de l’inspecteur général tapotaient déjà un nouveau paquet.
- Non.
Silence. Méticuleux, il déchira le papier, le jeta dans la poubelle à côté. L’ouverture en carton céda ; il prit une cigarette, la coinça entre ses lèvres, fit apparaitre une flamme au bout de son doigt en se penchant à nouveau par la fenêtre.
- Non, tout ce qu’on a, c’est un vol sur les bras, des meurtres incompréhensibles et maintenant, notre principal suspect qui recherche la même chose que nous.
- Et le patient zéro.
- Et le putain de patient, ouais… il expira, regarda la fumée monter vers les nuages noirs en de peureuses volutes… et son message…
- Un message ?
Saeven soupira, s’ébouriffa les cheveux ; clac, la fenêtre qui se ferme, le léger cliquètement de ses lunettes qu’il redresse sur son nez… un regard. Un gamin, aux joues rougies, aux lèvres apeurées et pourtant… chaque exécuteur qui avait subi son épreuve du feu, son premier possédé, avait ce regard. Celui du survivant.
- T’inquiète pas de ça. On va devoir y aller.
Et il s’apprêtait à clore le dossier fraîchement rouvert, sur son bureau, quand la porte s’ouvrit en la brusquerie d’une tempête, et qu’un homme se plantait devant lui :
- Sav !
- …moi aussi, Aymerick, je suis particulièrement mécontent de te voir, que me veux-tu ?
- Des informations, Sav ! Bordel, il est où ce gamin ?
- Il va falloir peut-être être un peu plus précis par ce que tu entends derrière « gamin » … ?
- Le Corbeau ! Wellington n’était pas censé l’avoir capturé ?
- Si. Il s’est échappé.
Ralten frappa le bureau.
- C’est bien ce que je dis : incompétent ! Bordel !
- …écoute, je comprends que ça t’énerve mais…
- Ça m’énerve ? Non, ça m’emmerde Sav ! C’est le patient zéro !
- Je sais.
- La possession se répand à vitesse grand V dans toute la ville, les hôpitaux sont débordés, et il fallait que tu laisses filer le seul… le seul être qui…
- Je sais.
Ils se regardèrent ; le secrétaire tentait désespérément de se faire disparaitre dans les bibliothèques derrière lui. Un regard long, un regard entre l’échange et l’ignorance mutuelle. Depuis longtemps aucune émotion n’avait transpercé ces visages blêmes, ces visages excoriés par le système du travail et par les obligations d’une justice dévorante. Seuls – et Ralten soupira.
- …tu viens, à la réunion ?
- Oui.
- Je voulais te voir avant, je voulais m’assurer de pouvoir… défendre ton cas, mais s’il n’y a aucun résultat, les Hauts-Mages vont t’envoyer chier.
- …j’en ai plus grand-chose à foutre.
Son interlocuteur garda le silence. Klaus absorbé par les livres, ils demeurèrent ainsi, l’un debout à côté du bureau, l’autre avachi près de la fenêtre, sans s’adresser un mot. Saeven tendit son paquet de clopes ; Ralten haussa un sourcil, accepta, l’alluma d’une flamme, rouvrit la fenêtre et expira dehors. Seuls. Les tic-tacincessants de la pendule comblaient la pièce d’un vide absolu, comblaient l’attente entre deux bouffées d’air.
- …faut y aller.
- Je sais.
Pas de mouvement – Klaus s’était depuis quelques instants éclipsé.
- Faut y aller, Sav.
Il lui prit l’épaule. Sav soupira, écrasa le mégot dans le cendrier, soupira encore. Puis seulement il se leva, ferma la fenêtre et tous deux ils partirent.

Annotations
Versions