chapitre II : conseil
- Et je vous dis que les émeutes ne peuvent plus être ignorées !
Le conseiller Loeftorn s’était levé, contre les murmures et les décisions incertaines. La nuit était tombée, et la réunion s’éternisait ; ses Majestés, le prince et le légiste, les Hauts-Mages et l’inspecteur chef, tout le gratin des exécuteurs était présent. Isiss éviscéra l’assemblée du regard :
- Les manifestations des assassins sont de plus en plus fortes : or à l’aube d’une guerre, il est impératif que la population soit soudée.
- Allons, Loeftorn, ces tentatives avortées ne devraient pas vous mettre dans un tel émoi ! La reine regarda son époux – vraiment ? – elle leva les sourcils au ciel, le laissa continuer : nous écraserons Shaira, s’ils venaient à remettre en cause notre… politique.
- …au risque de paraitre impoli, Altesse, ils ont des mages, et ils savent s’en servir. Pire, ils leur donnent des avantages. Que croyez-vous que nos magiciens feront lorsque l’opportunité de les rejoindre se présentera à eux ? Non, nous ne faisons pas le poids face à une telle menace.
- Pourtant nous l’avons fait, et pendant sept ans ! La guerre fut soldée par une victoire, n’est-ce pas ?
Les Hauts-Mages approuvèrent d’un hochement de tête pour certains, de ricanements pour d’autres.
- …mais à quel prix ? Écoutez, Levi, je n’ai jamais desservi vos intérêts. Cependant, la tension me semble trop importante pour être ignorée.
- Cela me fait mal de l’admettre, père, mais je ne lui donne pas tort.
Tous les regards convergèrent vers Wellington. Saeven lui fit signe de se rasseoir, toutefois son subordonné semblait ne pas l’avoir remarqué.
- Toi aussi, Katos ? C’est ce que tu penses ?
- J’ajouterai pour te convaincre que l’on manque cruellement de temps : entre les possédés, et les agitations de Mysra, il nous sera impossible de gérer un front supplémentaire.
Ralten se leva face au prince :
- Bien entendu, les possédés, tu reviens avec ça ! Et tu vas encore nous parler de ton fameux « Corbeau » ?
- Exactement ! Il est le patient zéro !
- Alors il suffit de le capturer, et de le tuer pour ne plus en entendre parler !
- …mais ce serait faire une croix sur les mots de Dewil, marmonna Saeven.
- Dewil n’est qu’un menteur ! invectivèrent les deux autres en chœur.
L’échange verbal s’était recentré autour du prince, du Haut-Mage et de l’inspecteur général. Leurs trois avis divergeaient ; leur opinion se joignait pourtant en un point…
- Cessez ! Levi Wellington fit taire ses sujets. Et bon sang, commencez déjà par attraper ce maudit Corbeau avant de décider de son sort !
…oui, l’attraper déjà – et mouchés, tous trois se turent. Seule la reine observait les visages rubiconds, les lèvres s’agiter, d’un œil avisé. Elle entendait ; elle retenait. Elle se devait de…
- Père ! Je vois que vous organisez un autre conseil sans moi !
…son idiote de fille devait encore être là. La reine ne put retenir son soupir, s’apprêtait à répliquer mais déjà l’interpellation faisait mouche, déjà le roi se levait, taciturne :
- Sekerys ! Que faites-vous ici ?!
- Question rhétorique, père : vous savez très bien que je voulais participer depuis longtemps à vos réunions. Je veux être tenue au courant des mouvements des assassins, et des possédés ! Je veux aider mon peuple !
- Et ce n’est certainement pas en te comportant de la sorte que tu parviendras à quoi que ce soit !
- …il serait peut-être judicieux de l’écouter, Altesse…
- Taisez-vous, Isiss, à moins que vous n’escomptiez subir pareil traitement.
Et Isiss se tut, et la princesse seule fit face à l’assemblée. Le regard de Katos, le regard de la reine, auraient dû suffire à la dissuader… elle haussa les épaules :
- Avant même de vous préoccuper d’une guerre avec Shaira, peut-être devriez-vous vous rappeler les causes de telles inquiétudes chez nos voisins ? Le fait que nos mages fuient nos contrées, craignent notre règne devrait nous éclairer : nous opprimons une part de notre population de plus en plus importante. Nous devrions libérer les mages.
- Sekerys !
La reine s’était levée, sous le regard incrédule de tous. Son poing s’était abattu sur la table, son regard gravait l’ulcère d’une vocifération dans son visage – et Sekerys recula.
- … réfléchis à tes propos : la reconstruction de Dervor, de Gallaun, et les accords politiques précaires qu’elle a tissé avec ses voisins ne permettent pas…
- Si, justement ! La tension politique avec Shaira se règlerait plus facilement si nous cédions plus de droits aux mages ! Et les trafics d’esclaves, et…
- Les marchés furent démantelés, interrompit Aymerick. Ce qui pose un problème maintenant, c’est l’agitation dans le peuple, et la guerre.
« Démantelés, vraiment ? » Sekerys mordit ses lèvres, contint de justesse les mots qui tempêtaient dans sa gorge. Autour d’elle, les regards devenaient des menaces voilées : l’un couvait la désapprobation d’un grand frère, l’autre l’exaspération d’une mère… et Alfwin préférait rentrer les épaules, Isiss se terrer dans l’ombre, et elle seule osait braver la lumière des néons affables de cette salle splendide.
- Concédez des droits, asséna-t-elle, et vous règlerez ces deux situations.
- Nous ne marchanderons pas avec l’ennemi. Et que je sache, jeune fille, je ne vous ai pas autorisée à entrer dans cette pièce et venir influer les décisions des véritables juges. Les mages ont un choix : ou ils servent notre royaume, ou ils se lient à nos ennemis. Ils sont les perdants.
Et ces mots battirent les visages de la plupart des personnes présentes dans la pièce. Alfwin, Katos, Saeven, Aymerick… Sekerys le voyait à leurs visages, leurs regards baissés, leurs poings serrés, cette expression caractéristique… eux aussi connaissaient ce sentiment qui éprenait sa poitrine, cette amertume qui convoitait ses lèvres. Sans mot à dire, elle tourna les talons, et partit.
- Bien. Maintenant que cet incident est clos, venons-en au fait : je vous concède votre argument, Isiss, nous devons nous occuper de la population avant de nous tourner vers l’extérieur. Si les mouvements réfractaires et leurs attaques… sporadiques… se manifestent à nouveau et défient la paix que nous tentons d’instaurer… Levi Wellington regarda tour à tour ses conseillers, ses proches, ses sujets : alors nous les éradiquerons. Vous craignez les assassins, Loeftorn ?
- Oui, Altesse. Leurs manifestations sont de plus en plus importantes. Ils disent accueillir les parias. Je crains surtout qu’ils ne s’allient à Mysra et ses rebelles…
- Soit. Commencez par eux : renforcez la surveillance, la sécurité. Faites fouiller chaque bâtiment suspect du centre de notre cité. Retrouvez leur chef, et exécutez-le.
- C’est que… nous ne l’avons jamais vraiment vu. Ils coupent les caméras de sécurité, ils doivent avoir un très bon informateur avec eux.
Froncement de sourcils ; les épaules d’Isiss s’affaissèrent.
- Alors bougez-vous : je veux des résultats. Empêchez-le de semer le doute parmi nos citoyens.
- À vos ordres, Altesse.
- Et pour les possédés, Katos, tu me feras la prière d’oublier cette chimère de Darius et de protéger la population. La discussion est close.
Ces mots suffirent ; ces mots suffisaient à chaque fois. La reine observa chacun des invités se lever : les Hauts-Mages d’abord, Ralten le premier, la mine renfrognée par les affirmations de cette soirée. Saeven Rendal en second, qui était demeuré silencieux, comme toujours. Le légiste et son fils adoptif en troisième, qui se précipitèrent vers la porte sans demander d’explications. Enfin, Isiss les regarda une dernière fois, sourit, salua selon ses usages usuels, et quitta la pièce. La reine fronça les sourcils ; elle aurait juré, pourtant sur son visage… elle serra le poing, secoua la tête, se ressaisit. Pourtant, elle ne pouvait expliquer cette boule qui au fond de son estomac, se resserrait déjà.

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