chapitre II : Kaël

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L’orage grondait, tonnait, tourmentait, hantait ; l’orage angoissait les cieux ombrageux – et lui, non plus seul, courait. Ils étaient trois, trois visages ; ils riaient, grinçaient, grimaient leurs traits en les facéties des éclairs, les murmures du vent, les soupirs de l’agonie. Ils étaient trois ; ils poursuivaient, et lui était le poursuivi. Un éclair tonna, non loin de lui, il s’enfonça plus loin, plus loin encore dans les bois. Il fuyait la basse-campagne, là où sa famille s’était réfugiée, là où tous avaient péri. Il fuyait. La pluie frappait ce corps déformé, agité, ses jambes couraient sans sens en sachant leur perdition. Une expiration ; les voix étaient de plus en plus fortes, derrière lui, il se retourna. Et il les vit. L’un était méconnaissable sous l’orage, son nez aquilin de temps en temps balafré par un éclair. Le plus petit avait les cheveux blonds et un sourire sadique. Enfin, la troisième avait les cheveux et les lèvres noires, l’œil empli d’une avidité qu’il aurait désiré oublier.

« Souviens-toi… des visages de tes véritables ennemis, souviens-toi de cette haine… souviens-toi de ta soif inassouvie. Je peux réaliser tous tes désirs, Kaël, tous… »

Et à ces souvenirs, à ces mots, Kaël s’éveilla. Il n’avait pas crié ; il cherchait l’air, ainsi redressé dans ce lit défait. Terré dans l’une des cachettes des assassins, il ne savait si la nuit était déjà tombée… il gémit ; la pluie avait cessé de battre son corps mais l’orage grondait encore en son cœur, il gémit… il chercha à se dégager du drap, le rejeta. Flageolant sur ses jambes frêles, il tangua jusqu’à la table, ralluma. Il frotta son front, chassa la sueur, se mordit la lèvre. C’était…

« Que cherches-tu à fuir, Kaël ? As-tu déjà oublié leurs visages ? As-tu déjà oublié pourquoi tu m’avais donné ta vie, ce jour-là ? »

Non, non ça, Darius, il ne l’oublierait pas.

« Alors relève-toi. »

Mais il n’avait de cesse de se relever, et la noirceur des tunnels l’envahissait avec cette voix doucereuse, cette voix venue le bercer. Il ferma les yeux, soupira ; ses doigts passèrent le long de ses bras, frôlèrent ses poignets, saisirent ses épaules. Il s’assit, en boule, à terre ; il était rassuré… rassuré à sentir chacun des stigmates de sa peau, chacune des cicatrices qui zébrait son corps, qui ornementait ses veines. Un fantôme étranger à son propre corps…

« Relève-toi ! »

Il serrait, serrait de plus en plus fort ses épaules, rentrant le visage dans ses coudes. Le tonnerre frappa trois fois à ses oreilles ; il chassa d’un revers de main la pluie sur ses joues. Il ne voulait pas… il ne voulait plus…

  • Kaël ?

Il ne réagit pas. Il ne bougea pas, à côté de la table, la chemise défaite, les cheveux ébouriffés. Sa couette semblable à son avis de recherche était dénouée, ses mèches argentées venaient s’incruster entre les plaies de ses lèvres. Il regarda son interlocuteur ; Vorento s’approcha :

  • Il est temps d’y aller. Ta magie…
  • Je n’abuserai pas.

Son œil noir se plissa ; les trois plaies semblaient ravivées, il grimaça, gratta son cou comme un forcené. Vorento prit ses doigts, un à un, releva son menton.

  • Il a besoin de toi.
  • …je sais, je…
  • Une fois. Les caméras sont désactivées. Tu t’infiltres, tu le récupères. Il n’y a que ta magie pour permettre ça.
  • Et il a des informations pour moi. Il me faut ces infos, V.

Le chef hocha de la tête, aida son corbeau à se relever. Il l’observa, fit une moue avec ses lèvres, rajusta sa chemise :

  • Et l’Immortelle dans tout ça ?
  • …ils ne l’avaient pas. Elle a été volée, je dois retrouver qui… je suppose, il y a moyen que…
  • Tu ne peux pas retourner le voir, Kaël.
  • Si c’est lui qui la possède, je n’ai pas vraiment le choix. Regard. Tu me fais confiance, sur ce coup-là, non ? Tu…
  • Je ne douterai jamais de toi. Mais quoiqu’il arrive, ce soir, on le récupère, et ses informations avec. On ne peut pas se permettre de laisser passer cette vente.

Kaël hocha de la tête ; ses boutons de chemise reboutonnés, il passa ses doigts grêles sur ses bras, pensif, répéta…

  • « Ils doivent crever. Tous les trois. »
  • « Enfin une parole censée venant de ta personne, n’avais-je pas raison, gamin ? N’avais-je pas raison de te dire que tu n’oublierais pas ? »

Non, ça Darius le savait, Kaël n’oublierait pas. Et le Corbeau reprit son élastique, refit sa couette, se força à sourire, et éteignit la lumière quand il suivit les traces de son mentor, empressé sur ses pas.

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