Chapitre II : l'Informateur
- Ton nom.
- …difficile de dire, pour un magicien.
- T’es mage ?
- J’ai dit « magicien » ; le diable est dans les détails, mon cher.
- Putain qui m’a encore foutu un imbécile pareil !
Il leva les yeux au ciel, soupira :
- …à se demander lequel des deux devrait se poser cette question…
- Quoi ?
- J’ai dit : vous m’en posez, des questions !
- Ferme-la et avance.
Sous l’ordre, certes peu agréable mais suffisamment persuasif pour éviter toute négociation, il obéit et se posta fièrement devant l’homme de main. L’individu était d’un banal… à l’exception du tatouage sur les phalanges de ses doigts, le « BLACK » caractéristique des hommes affiliés aux Jokers. Il grommela quelque chose dans sa barbe, et prit les joues de son interlocuteur entre ses mains, semblant vérifier les coutures du visage.
- …c’est bon, rien de volé. Au moins un truc sur lequel tu peux pas faire chier !
- Arrêtez ! Arrêtez, je ne suis pas un morceau de viande périmé ! Et bon sang, comment pourrais-je voler le visage de quelqu’un si je n’ai pas de magie !
Un temps. Le Black Mobsters regarda, consterné, l’individu face à lui rajuster sa longue veste rapiécée et son haut-de-forme informe.
- …Attends quoi ?
- Je n’ai pas de magie !
- Mais bordel tu viens de me dire que tu étais un magicien ! Et genre tu savais même pas me dire ton nom, j’ai cru qu’tu me cachais ton identité ou encore une connerie du genre et…
- Là est le problème : vous avez cru. La magie réside dans ce simple mot, très cher.
- J’t’en donnerais des « très cher » ! Dégage de mon chemin et va dans la file de droite !
- …il semblerait que votre index m’indique celle de gauche…
- Ta gueule et va où j’te montre !
Il ne chercha pas à discuter, comprenant qu’il tapait suffisamment sur les nerfs de son interlocuteur et qu’il valait mieux pour lui ne pas le contrarier plus.
- Et je veux un nom !
- Je n’en n’ai pas, dit-il en se retournant sous l’invective. Il eut un sourire, souleva son haut-de-forme, salua en une mimique de théâtre : mais d’autres que moi m’appellent « Chapelier ». Enchanté !
Il n’entendit pas la suite des grognements ; il fut happé par la foule, et entrainé loin dans la file de gauche des esclaves et futurs vendus. Chapelier regarda le ciel, avalé par la masse : les étoiles se faisaient rares, durant les nuits de Dervor. La brume dévorait de ses filaments serpentueux les dernières sources de lumière, et le froid glacial de la fin septembre commençait à s’insinuer dans les os. Il oublia, un instant, les bras qui cognaient les épaules, les cris de peur de certains enfants, plus loin, les cris de colère et les larmes de honte qui maculaient les joues crasseuses. Il oublia ; le prix à payer aux Jokers étaient généralement bien plus élevés que leur offre. Seul un imbécile en viendrait à signer un contrat avec eux… seuls les désespérés échouaient ici-bas. Il adressa un regard vers la droite. Les mages arrivaient par dizaine, leur pouvoir confiné par la drogue et leurs colliers métalliques qui tchac retentissaient tchac dans la nuit tchac martelant le rythme des doses tchac en des délectations de joie. L’issue de la guerre avait été décisive ; s’ils ne finissaient pas esclaves, la plupart des magiciens finiraient possédés. Les plus chanceux seraient exécuteurs, et traqueraient leurs semblables… ils pouvaient toujours tenter de rejoindre la rébellion, aussi. L’on racontait que Mysra offrait un certain confort aux nouvelles recrues. Sur les toits tordus du centre, tandis que la potence grinçait, un cri de corbeau retentit.
- Ils sont malins.
Surpris, il se retourna :
- Plait-il ?
- Les corbeaux. L’individu fronça les sourcils, étonné que quelqu’un puisse prêter un quelconque intérêt à ses ramages. Ils sont malins, et les plus fous n’ont pas peur de l’épouvantail.
Le chapelier eut un sourire. Peur, vraiment ? Si seulement il savait, les corbeaux ont bien des peurs… ils sont certainement les êtres les plus craintifs qu’il connaisse. La potence grinçait, prise dans la bruine et le crachin de la nuit. Viendrait-il seulement… ? il secoua la tête, pour chasser la pensée. Pouvait-il se permettre de douter ?
« Cours. »
Il déglutit, trop fort. Un souvenir… cette voix était un souvenir. Elle le poursuivait, dans les pleurs des enfants, les cris des mages au moment de l’injection, se perdait dans les regards de crainte autour de lui.
« Cours, Segon »
Mais il ne pourrait pas courir. Pas ce soir. Pas alors qu’il était allé chercher les informations pour Kaël, et qu’il avait lamentablement échoué. Pas alors qu’on avait encore besoin de lui. Pas…
- Chers et chères hôtes et hôtesses, bonsoir ! Il sursauta, rappelé par le Joker Noir qui venait de monter sur la scène de la potence. Les bras écartés, le chapeau de travers, il ressemblait à un prestidigitateur prêt à animer son spectacle. « Un monsieur loyal endimanché, devrais-je dire… » mais il retint le mauvais commentaire, et écouta : Bienvenue à cette trente-sixième vente de l’année ! Les mercredis du mois sont toujours mes préférés… un instant, il parut se perdre dans ses pensées. Je n’ai pas à vous rappeler les conditions de vos contrats, bien entendu ; je suppose que si vous vous trouvez ici, c’est que vous n’aviez plus vraiment le choix. Biiiien ! il se ressaisit, éclata de rire : alors je vous laisse à votre prochaine vie, que je vous souhaite meilleure ! Redressez la tête, n’oubliez pas de sourire… et que la vente vous soit favorable !
À ces mots, il descendit de scène en un grand éclat de rire, et les portes du hangar principal des Black Mobsters, situé au vingt-huit, place des mandragores, s’ouvrirent. Segon, happé par la foule, vit que les mages étaient emmenés vers un autre point de vente, mais n’eut pas le temps de plus regarder qu’il se faisait déjà alpaguer :
- Chapelier, un instant ! la silhouette grêle et ombreuse du Noir apparut derrière lui. Son sourire s’étira si fort que son interlocuteur crut qu’il allait se disloquer sur son visage blême : voyons, chapelier, un invité de marque tel que vous ne peut demeurer avec la piétaille…
- …il ne viendra pas, vous savez. Pas pour moi. Nos ordres sont clairs, nous…
- Oooh je suis sûr qu’il viendra. Un instant ; les doigts effilés du parrain se baladèrent le long du cou de son interlocuteur, et il murmura : quand bien même il nous refuserait ce privilège, je suis sûr que de cette peau… ces cheveux… et ce regard ! je peux tirer un bon prix. Surtout quand le public en apprendra plus sur vos… capacités… hum ?
- …vous êtes horrible.
Le Noir pouffa, recula, l’entraina à l’écart – seulement alors Segon remarqua l’homme de main qui l’accompagnait :
- Et vous manquez d’originalité concernant les insultes ! Sigurd ? l’interpellé parut sursauter, pour avancer d’un pas gauche jusqu’à son patron. Surveille notre invité. En aucun cas il ne doit échapper à ta vigilance, est-ce clair ?
- Oui, boss.
Ce fut donc surveillé et encadré que le chapelier pénétra le hangar au cœur du centre urbain de Dervor. La bruine couvait son œil aseptique sur la foule apeurée, avant d’avaler l’ombre du Noir et son grand éclat de rire.

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