Chapitre II : "Alfwin Frest"
- Je ne peux pas prendre un tel risque.
- Ce n’est pas exactement ce que je vous demande.
Il chercha frénétiquement après une autre cigarette. Ses doigts tremblèrent ; le paquet glissa de ses mains et atterrit en un bruit sec sur le sol marbré.
- Vraiment ? Je ne suis pas certain de vous suivre, Isiss.
L’interpelé haussa un sourcil, regarda le légiste se démener avec son paquet, avant de l’aider à le ramasser. Il prit une cigarette, la lui tendit ; les lèvres cyanosées d’Alfwin cessèrent de trembler quand il l’eut allumée, avec le vieux briquet, quand il l’eut respirée, une première fois. Silence. Il s’appuya contre le mur, ferma les yeux, chercha le fil de ses pensées. Il murmura :
- …j’ai passé treize ans à me reconstruire. Treize ans. Et j’arrive même pas à tenir un paquet de cigarettes correctement. Alors non, Isiss, il est hors de question que je remette ça.
- Les tensions avec les mages deviennent trop importantes. Les renégats…
- Je me contrefiche des renégats ! un temps. Sa voix résonnait dans le couloir royal, à peine atténuée par les tapisseries et les décorations rococo. Alfwin plissa les yeux, se prit la tête en main, la cigarette coincée entre son index et son majeur : … ils ne reviendront pas.
- Arrêtez de vous voiler la face ! Ils sont en train de revenir, et il faut absolument comprendre pourquoi !
- Demandez à Katos, alors : je ne peux pas.
- Vous ne pouvez pas ou ne voulez pas ? la nuance est primordiale.
Sourire. Le légiste raffermit sa poigne autour du paquet, rajusta laborieusement sa blouse blanche, comme pour détendre ses muscles, chasser les pensées. Il inspira une première fois, longuement, toussa, expira ; quand il posa à nouveau le regard sur le premier conseiller, son regard ne vacilla plus.
- Ni l’un, ni l’autre. Vous savez comme moi que la réalité est souvent plus complexe que la théorie. Alors vous me saurez gré d’arrêter de me harceler, et de me laisser avec mes cadavres. Vous me devez bien ça.
À ces mots, il se décolla du mur comme une jambe malade marcherait sans béquille, grimaça, et repartit dans le couloir. Le conseil était à peine achevé ; plus loin, les débats entre le roi et son fils se faisaient encore entendre, quelque fois temporisés par la reine. Les tableaux des ancêtres le regardaient d’un air louche, il enfonça sa tête dans ses épaules, vissa ses écouteurs sur son crâne, appuya sur le bouton « marche » ; La chauve-souris de Strauss s’anima de sa flûte légère et intrigante, emportant avec elles les derniers relents de leur discussion.
- Attendez !
Il se retourna, une fois ; Isiss le regardait, de son œil tantôt vautour, tantôt sincère – et pour la première fois depuis des années, le légiste ne put prédire à quel jeu il s’apprêtait à jouer :
- Vous m’êtes une personne chère, Frest. J’ai accepté votre marché, mais à une condition : je ne veux pas de nouvelle guerre. Et si vous êtes contre moi…
- … je sais, Loeftorn. Je suis le mieux à même de savoir ce qu’il advient de vos ennemis.
Et, emporté par les triolets et virevoltes des chauve-souris, ainsi l’insoluble Frest repartit se perdre dans les méandres du château. Il s’arrêta, un instant seulement, attendit que son ami finisse de discuter, et Wellington et lui reprirent leur chemin, l’un devant illuminé par la gloire, l’autre derrière délecté par l’ombre.

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