Chapitre II : Kaël ?
Il n’avait qu’à couper les caméras de surveillance, bien entendu ! Comme si cela était si facile, sans le seul des assassins capable de comprendre le langage des machines ! Il désirait quoi ? qu’il entaille les câbles sans penser aux alarmes et aux problèmes que ce simple geste pourrait engendrer ? S’il était inutile de le préciser, Merald appréciait particulièrement pester – d’autant plus quand il s’agissait de contredire un ordre de V. Malheureusement pour lui, la situation ne se prêtait guère aux sermons et, à demi caché dans une ruelle perpendiculaire à la place des mandragores, il préféra exécuter la basse besogne que le chef lui avait encore confiée. Il n’était pas dupe ; s’il connaissait aussi bien l’adage « garde tes amis près de toi », il appréciait d’autant plus la saveur du proverbe « et tes ennemis encore plus près ». Et tandis qu’il était ainsi entrainé par le poids de ses pensées, à peine prêtait-il attention au reste de la mission qui se déroulait sous ses yeux. Les croassements avaient retenti depuis quelques minutes maintenant ; les prisonniers écoutaient, dans l’impatience et la moiteur de la crainte, les mots veloutés du parrain des Black Mobsters. Ce dernier demeurait pareil à lui-même : tantôt dévoré par la brume, tantôt acclamé par les grincements de la potence, il jubilait – c’était le mot, « jubilation », tant l’extase paraissait grande sur ses traits cireux. Merald marmonna :
- …trois minutes. Qu’est-ce qu’il fout bon sang ?
Le froid était insidieux ; la place, trop calme pour une vente d’une telle envergure. Calé entre deux caisses en bois, les mains pianotant sur ses lames, l’assassin pouvait encore distinguer le toit de la tour de l’horloge, et la trotteuse qui avalait, traitresse, les secondes. Machinal, il se rassura au contact des deux manches glacés. Il aurait préféré… il ferma l’œil droit, tenté par le pouvoir, guidé par le monde monochrome. Ses veines criaient famine, ses lèvres clamaient leur soif… il respira, ouvrit les yeux, tourna à nouveau son œil vers les toits. Deux minutes. Ç’aurait été trop beau que le Corbeau soit pour une fois à l’heure sur le plan…
Il n’eut que le temps de se dégager que la caisse volait en éclat contre le mur voisin, et Kaël émergeait dans la ruelle crasseuse. Le regard écarquillé, Merald le vit planter sa victime une première fois, cabré au-dessus du corps spastique. Le sang gicla sur le mur ; le Corbeau frappa une deuxième, troisième, quatrième fois – les coups s’enchainaient, rappelaient la délectation des oiseaux de proie. La vitesse l’avait pris de court, aussi Merald tenta-t-il de se ressaisir lorsqu’il chuchota :
- Tu vas finir par le crever !
Kaël s’arrêta ; le visage couvert de sang, légèrement penché sur le côté, il se tourna vers l’assassin. Il descendit du corps, s’emmêla les pieds, manqua de tomber – ses mouvements frénétiques parurent remplacés par les hésitations, les silences… des bras ballants qui ne savaient où se mettre.
- Je dois vraiment voler… ça ? il désigna le corps du doigt. Un instant ; Merald fronça les sourcils.
- Bien entendu, pourquoi…
- Certains abusent de l’autorisation qu’ont les hommes d’être laids. Darius… il gronda, sa voix changea, il se reprit… il nous le faut, Darius.
Le Requin comprit seulement alors qu’il ne lui parlait pas, et préféra se terrer plus loin. Une nouvelle information à encore rapporter aux oreilles discrètes de V… si seulement il voudrait bien l’entendre. Kaël était de toute façon devenu son protégé. Ce dernier posait déjà ses mains arachnéennes sur la face glabre du mourant, agita un instant ses doigts droits dans le vide, comme s’il cherchait à saisir le vent. Il soupira, ferma un œil, se concentra… Merald perçut le pouvoir – ce pouvoir. Il perçut la magie inonder cet être, et crut l’espace d’une respiration qu’elle allait gagner. Il sentit, en l’autre, sa dernière cellule de contrôle trembler, il vit ses veines s’agiter et se noircir dans le monde monochrome de la magie. Sa respiration se coupa ; il contempla, aveuglé, le pouvoir absolu montrer et corrompre le corps de ce gamin. Puis il vit la face du Black Mobsters fondre et se dissoudre, les coutures légères former et imiter son contour… le corps du garçon, changer, ses doigts s’affoler, grandir, s’étirer, sa voix, s’affermir, son grognement lutter pour ne pas devenir un cri. Quand Kaël se releva, ne demeurait de son apparence primordiale que son œil noir, hypnotique, barré de ses trois cicatrices, et un cadavre à ses pieds. Il sourit quelques secondes, d’un sourire semblable à la lune, et avant que Merald ne puisse dire quoique ce soit, il s’était déjà envolé. L’assassin le suivit du regard. Il le vit à la foule se mêler, rajuster une mèche pour cacher les stigmates de son passé… il le vit approcher Joker Noir, devina la discussion sur les lèvres se murmurer :
- Sigurd ? Et Kaël avança, inflexible, à peine habitué à sa nouvelle enveloppe corporelle. Surveille notre invité. En aucun cas il ne doit échapper à ta vigilance, est-ce clair ?
- Oui, boss.
Car tous les hommes des Jokers les appelaient « boss ». Et Merald oublia de s’assurer qu’il n’était pas observé, totalement absorbé par la magie qui émanait de cet enfant atrophié.

Annotations
Versions