Chapitre II : Chapelier

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La lumière berçait la salle d’un recoin d’ombres. La poussière montait, éthérée, en d’épaisses volutes vers les basses clartés. Les esclaves entraient, perdus dans les ténèbres, guidés par les ordres aboyés d’un Sigurd qui semblait prendre son rôle à cœur. À peine distinguait-il le public ; tout ce que sa vision plissée lui permettait d’entrapercevoir étaient les mouvements frénétiques de l’impatience, les verbiages délétères des classes supérieures qui attendaient avec délectation le début des enchères. Il déglutit ; l’empressement sordide du désir, la folie hautaine de la puissance, toute la fange des gradins l’écrasait… paralysé, il demeura, boule au ventre, stoïque face à la foule. C’était…

  • …intenable n’est-ce pas Chapelier ?

La voix de Sigurd l’étonna. Machinal, il se retourna : l’œil noir ne le trompa pas. Il chercha à nouveau sa respiration, en deux temps.

  • Respire. Si tu fais un malaise, tu deviendras un poids mort.

En deux temps ; il expira. Il voulut ouvrir la bouche, mais Kaël plaqua sa main moite sur sa bouche :

  • J’ai déjà abusé du don, susurra-t-il. Darius n’est pas loin ; Darius guette. S’il s’éveille… c’en est fini de tout ici, compris ?

Il hocha de la tête, ne dit mot. Confinés dans les coulisses, ils attendirent. Ils attendaient… Joker fut le premier à agir. Monté sur l’estrade, couvert de son habituel masque noir, il claqua sa canne contre le bois massif de la scène. Trois fois. Les trois coups d’entrée. Chapelier recula, Kaël derrière lui, apeuré.

  • Ladies and gentlemen ! Enchanté ! Bienvenue pour cette trente-sixième vente de l’année, en ce vingt-quatre septembre 2420 ! Sachant à quel point le spectacle vous avait manqué, l’année dernière, nous vous avons procuré des mages de la plus haute qualité ! un murmure d’extase parcouru l’assemblée. Galvanisée, la masse était unique et plurielle. La masse grondait, grandissait, tonnait… Kaël ferma les yeux. Dehors, il aurait cru entendre la foudre tomber. « un bruit de foule, qui tonne et qui roule… » mais il ignora la récitation, enfouit la mémoire, et continua à veiller : alors nous vous souhaitons une agréable soirée, ladies and gentlemen ! Et que la vente vous soit favorable !

L’excitation était à son comble, et à peine perçut-il le signal des corbeaux. Kaël regarda son allié, et la foule… des monstres. Des hommes, diraient certains.

  • « Tout comme toi.
  • N’inverse pas les rôles : tu es le monstre.
  • Défense pathétique en sachant que je suis toi. Te crains-tu donc toi-même, à ainsi me rejeter ? Le monstre est le seul qui voie ; crains-tu donc de voir, à ainsi m’oublier ? »

Des murmures traversaient les lèvres, inaudibles, avides, désirables… il aurait donné toute sa mémoire s’il pouvait oublier ces murmures à lui, les voix frénétiques d’une assemblée grouillante de richesses et de pouvoir… les croassements reprirent. Il se ressaisit, poussa le chapelier, avança d’un pas.

Sur l’estrade.

Le futur esclave le regardait, incrédule et tremblant. Joker Noir écarquilla les yeux ; il vit s’articuler un « pas maintenant ». Il comprit qu’il réservait l’informateur pour le clou du spectacle, le prodige de l’informatique et albinos de surcroît quand les ventes se seraient emballées, il revit… il vécut les regards saisissants, le mécontentement, il entraperçut… celui de la folie. La seule folie qu’il n’avait jamais domptée dans les yeux.

  • Sigurd. Pas maintenant.

L’ordre était glacial. Pourtant, à connaître les émotions, Kaël sourit et la lune éclata sur ses lèvres. Il rabattit ses cheveux en arrière ; par ce geste, il révéla son œil noir, et le masque s’écroula. Il regarda Joker droit dans les yeux. Il savait… il connaissait cet éclat lové dans son âme. Les autres l’y avait éduqué, l’y avait entrainé, l’y avait perdu. Joker Noir recula, murmura :

  • …tout le monde dehors. Il répéta, plus fort : DEHORS !

Les visages avides contemplèrent encore quelques secondes les fissures mordre avec délectation le masque de Sigurd, craqueler la peau à vif. Ils durent entendre le rire – ce rire – avant de comprendre et de tenter de fuir. Et le mensonge, sur Kaël, fondit.

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