Chapitre II : Vorento
Il descendait, pas après pas, les gradins improvisés du hangar clandestin. Son ombre se mouvait en décéléré des esclandres tout autour de lui. Un pas ; un homme s’écroulait devant lui, reculait, figé par les cris. Un autre pas ; les convives perdaient leurs masques, leur légitimité, leur frénésie acheteuse. Il sourit. Son regard jaune transperçait, en eux, chacune de leurs parcelles de nuit – et sa boucle d’oreille tinta trois fois. Il s’approcha de l’homme à terre, releva son masque, dévoila son visage à la caméra que Renard tenait :
- Voici le visage de votre noblesse, Dervor. Voici le masque qu’elle revêt la nuit : sur la place, de plus en plus de mages se font arrêter et marchander dans ces hangars insalubres. Certains parviennent à améliorer leur vie ; la plupart finissent tués. Est-ce donc votre désir, habitants de Dervor ? Est-ce donc, pour vous, le visage de la liberté ?
Et Vorento maintenait l’homme à terre, caché derrière sa cape et son masque de loup, son regard orpiment seul trahissant sa véritable identité. Il lova un œil accusateur à la scène ; la diffusion serait ensuite assurée par…
- Je me demandais quand tu te déciderais à sortir de ton trou, Enror.
- Et moi quand vous joueriez votre carte « Joker ».
Le parrain sourit ; son revolver était calé dans le creux des reins du chapelier.
- Pas un geste de plus, susurra-t-il quand il vit son ennemi approcher. Je sors d’ici vivant, ou il meurt avec moi.
- …nous avons neutralisé vos hommes, le Noir. Vous êtes seul maintenant.
- Et alors ? Penses-tu susciter par ces quelques mots peu subtils en moi une soudaine soif de rédemption ?
- Non. D’un geste, il tordit le cou du riche, se décala tranquillement d’un pas. Le corps fit un bruit mou en heurtant le pavé. C’était exactement la réponse qu’il lui fallait.
Les yeux du Joker s’écarquillèrent. Lui… il l’aurait oublié, à l’instant où la cohue avait éclaté, où le Loup était apparu, mais lui… Joker Noir n’eut que le temps de se retourner qu’il entrapercevait, angoissé, la silhouette efflanquée du Corbeau se précipiter vers lui.
- Darius ! hurla-t-il. Darius, je l’ai en joue tu ne peux pas… !
Mais le Corbeau se jeta sur lui, Dunkel au poing, les bras écartés vers l’arrière et les jambes carrées contre son torse en partie, celui du Chapelier de l’autre. Les deux crièrent, heurtèrent la scène ; le revolver tomba plus loin. À moitié couvé par l’obscurité, la magie œuvrant comme des ailes dans son dos rachitique, Kaël pencha légèrement la tête sur la droite, au-dessus du parrain.
- …Darius n’est pas d’humeur à faire des concessions, ce soir. Il a besoin de sang.
- Corbeau… Joker cracha. Tu me l’as déjà fait payer. Tu es… le déclencheur de la guerre, tu… tu as déjà gagné.
Le sourire de Kaël vint, fit frémir ses trois cicatrices comme la lune s’amourachait aux astres lucifériens. Il planta sa dague à côté de la tête de son opposant ; sa peau marmoréenne tirait au noir pie.
- Je gagnerai quand je m’en irai danser sur ta tombe.
À ces mots, son mentor l’observa trancher la gorge du Black Mobsters une fois, une simple fois seule, d’un coup délicat et brutal, endiablé et maitrisé, d’un coup passionnel. Il observa, attentivement, chacun des doigts se resserrer sur le manche de la dague, pianoter, anticiper le pas de danse, l’offre fatale. Il observa ; la caméra, braquée sur l’ennemi public de Dervor, continuait sa diffusion.
- Chapelier ? Il s’approcha de l’assassin, l’aida à se relever. Pardonne-nous pour l’intervention de dernière minute, mais te prévenir aurait pu compromettre le plan.
- … sauvetage étant réalisé, les excuses me paraissent superflue.
- Corbeau, si tu pouvais…
Mais Vorento s’arrêta. Il l’avait entraperçu, du coin de l’œil… il l’avait suffisamment côtoyé pour savoir quand la magie gagnerait, quand il ne se contrôlerait plus, il savait… il avait depuis longtemps compris, à attendre les crises, que le corps malade ne guérirait plus. Vorento se retourna, faisant barrage de son corps entre le chapelier et Kaël. Ce dernier s’était écroulé à terre, sa voix tantôt empreinte de gémissements, tantôt charmée par l’adrénaline. Il ne parlait pas ; personne ne savait quel babil parcourait ses lèvres agitées, mais cette action ne pouvait être qualifiée de « parole ». Doucement, Vorento recula d’un pas ; chapelier heurta ses talons, comprit, recula… Kaël releva la tête. Il aurait dû anticiper, il aurait dû comprendre que les traumatismes étaient encore rougeoyants, que revivre… retourner au marché… V plaça sa main tremblante devant lui.
- Kaël. La caméra avait cessé depuis quelques instants de tourner. Kaël, c’est moi… c’est V.
« Dans les ténèbres j’empresse mes pas. Mes rauques sombres sans quitter l’ombre gardent mon trépas. »
- Kaël… il avait avancé ; ses veines noires, gorgées par le pouvoir, gonflaient son œil tuméfié. Kaël, c’est moi.
« Et leurs voix s’embrasent en mon âme lasse tandis que je pourchasse ces braises embrassées. »
- V, il…
- Tais-toi. Recule.
Chapelier se tut, et recula. Le corps de Kaël avança encore d’un pas…
« Quand cette chaleur pénètre en mon cœur ne demeure de la langueur que le désir d’être. »
… et ce fut le pas de trop. Il s’écroula ; convulsionné au sol, il fut parcouru d’un premier, puis d’un second spasme. La magie dévorait, amoureusement, l’intégralité de son système sanguin, il sentit son cœur rater un battement et sa cellule, plus basse, trépider et faillir. Il retint un haut-le-cœur ; il s’empêcha de gémir… il cria. Il reprit conscience, une fois seulement, pour visualiser ses doigts agripper frénétiquement le pavé, griffer les briques irrégulières, s’excorier dans les trépidations musculaires incontrôlables. Une fois ; il entendit Vorento l’appeler, les assassins arriver – puis il oublia.

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