Chapitre III : Samuel Dardal
Les quartiers est de la ville doraient béatement sous les rayons matutinaux. La froideur de l’automne s’amoncelait dans les cieux, lugubres, pesant ses nuages noirs sur les maisons spacieuses de la petite bourgeoisie. Les nouvelles s’étaient répandues ; la vidéo assassine arguait ses rumeurs en une humeur macabre. Les libéraux, sur la place, vociféraient leurs menaces envers l’état aux gargouillements des fontaines, pendant que l’immuable Dervor angoissait ses matinées. Un silence menaçait les visages aux fenêtres, les rideaux tirés des baies vitrées, les échanges de regard déclinés à un conditionnel effarant. Les mains s’empressaient à l’isolement ; personne ne s’arrêtait pour contempler la nuit mourir dans ses appâts violacés. Ainsi Samuel Dardal surplombait-il les animations, confortablement installé dans la bergère chesterfield derrière l’oriel de la demeure. Portant la tasse de thé à ses lèvres, il baissa le regard : des mouvements, dans l’ombre de la rue, lui firent comprendre que la quiétude des lieux serait de bien courte durée. Il soupira. Les murmures lointains d’une population qui s’éveille berçaient tendrement sa patience ; seuls les sifflotements stridents du train à vapeur venaient le perturber dans son lent examen des lieux. Dire qu’il avait connu la rue…
- Dardal ! Pardonnez mon retard, vous vouliez me parler ?
L’interpelé se retourna, posa la tasse en porcelaine sur le buffet à sa gauche, se leva pour serrer la main du nouveau venu.
- Effectivement, Haut-Mage Ralten… du moins, si écouter la proposition de Loeftorn vous intéresse toujours ?
En guise de réponse, Aymerick lui indiqua le fauteuil, et s’assit en face de lui. Samuel s’humecta les lèvres :
- …je suppose que vous êtes au courant de la position du conseiller, lors de votre précédente réunion…
- Calmer les émeutes au sein de la population pour s’assurer une certaine stabilité si la guerre… venait à se déclarer, oui. Pourquoi êtes-vous venu, réellement ?
Un temps. Samuel sourit, face à tant d’empressement, tourna son visage à nouveau dans la rue. Les ombres s’empressaient autour d’une cargaison, animées par la ferveur matinale.
- Isiss cherche un moyen pour renverser les Wellington.
- Pardon ?!
Ralten s’était levé, reculé ; le visage de Samuel, pris dans le clair-obscur, parut véritablement s’animer à la prononciation de ce mot :
- Une révolte. Un putsch, si vous préférez. Depuis trop de temps maintenant la famille régente prend de mauvaises décisions. Ce fut elle déjà qui engendra les premières tensions avec Darius. Ce fut elle encore qui déclara la guerre et maintenant, son dernier rejeton cherche la provocation d’un royaume plus puissant que le nôtre ? Isiss Loeftorn pense avant tout au peuple, Haut-Mage.
- De là à assassiner son dirigeant ! C’est insensé, pourquoi devrais-je vous croire ?
- Vous ne comprenez pas, Ralten. La véritable question, c’est. pourquoi prendrais-je le risque, moi, bras droit de Loeftorn et inspecteur-chef de la sécurité de notre cher royaume, de me compromettre aux yeux d’une personne telle que vous ?
Aymerick déglutit bruyamment ; derrière Samuel, le soleil parut décliner. Ses lèvres articulèrent avec délectation :
- Les Underdess. Un silence, pesant, s’abattit – à nouveau, Aymerick recula. Les Mackensons, les Northumbries… dois-je citer plus de noms ?
- … comment avez-vous su ?
Une tête qui penche légèrement sur le côté ; un sourire carnassier endiable ses traits :
- Voyons, Ralten, m’écoutez-vous ? Je suis le chef de la sécurité : je sais tout. Cependant, pour mettre en œuvre le plan de mon supérieur, quelques problèmes sont encore à résoudre.
- Comme… je ne sais pas, trouver un moyen de l’assassiner ?!
Il haussa un sourcil, fit un geste de la main évocateur.
- L’assassinat est un détail ; le faire passer comme un acte nécessaire aux yeux de la populace, là… là réside toute la beauté du geste !
- Comment comptez-vous vous y prendre ?
- Je ne vous fais pas suffisamment confiance pour vous révéler mes véritables objectifs. Je vous connais par contre suffisamment pour savoir que vous serez intéressé : un acte consiste à se débarrasser de l’héritier.
- Vous voulez dire… Katos ?
- Qui d’autre voudriez-vous que ce soit ? Je sais que vos actes vous pèsent, Ralten. Je sais que le système instauré ôte à tout mage le libre arbitre. Vous êtes peut-être au-dessus de la moyenne, mais au fond, vous restez un chien attaché au bout d’une corde. Un regard. Tout comme moi. Voilà pourquoi je mise sur Loeftorn… et sur la chute des Wellington.
Un instant, les deux individus demeurèrent dans le silence capitonné du quartier est. Les maisons s’éveillaient tendrement ; un exécuteur, passant au coin de la rue, repéra les ombres et les héla. Dardal surveilla du coin de l’œil les silhouettes déguerpir, sourit, observa le représentant de l’ordre s’approcher, regarder, constater…
- Bordel, qu’est-ce que… !
La bombe explosa. Le souffle se propagea jusqu’aux demeures avoisinantes. Le petit monde étriqué de la bourgeoisie, jusqu’alors bien capitonné derrière ses fenêtres et ses rideaux, se trouva révélé au grand jour. Les femmes hurlaient, corsets dégrafés et coiffures démises, en quittant les maisons enflammées. Les enfants imbéciles contemplaient tantôt d’un œil torve, tantôt d’un regard amusé, les dégâts – et les pères, surtout, les maudits pères appelaient à l’aide ou abandonnaient progéniture et épouse pour le bien de leur ventripotence. Samuel sourit ; Aymerick se dressa sur ses jambes, sur le qui-vive, tous ses muscles tendus. Un mage rouillé, certes, mais un mage tout de même…
- Bien. Seulement alors Samuel se leva, épousseta ses genoux : ne croyez pas que je vous presse, prenez tout le temps que vous désirez pour réfléchir à ma proposition. Néanmoins, vous comprendriez qu’un mot de votre part et… un léger regard à l’extérieur ; le sourire s’agrandit… dois-je être plus clair ?
- …non.
- Alors c’est entendu. J’attends de vos nouvelles, Haut-Mage, et je prends congé de vous.
Et à ces mots, l’ombre de l’espion disparut de la pièce, laissant là seule la ville sous le déclin des rayons matinaux.

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