Chapitre III : Kaël et Sekerys
Une, deux, trois… les gouttes lavaient les larmes de ses joues…onze, douze, treize… les gouttes heurtaient les parcelles de son être, son front dédaigné par le soleil. Autour de lui, tout n’était que ténèbres : les yeux écarquillés, il cherchait encore le rappel de la lumière. Vingt-et-une, vingt-deux, vingt-trois… tout… tout était si lourd… il ne parvenait à bouger un seul de ses muscles. Les ordres se bousculaient dans son esprit, mais ses lèvres refusaient de s’ouvrir. Tout son souffrait la rigueur de sa langue et sa langue refusait d’articuler… la torpeur égrenait son décompte sur son visage et trente-et-une, trente-deux, trente-trois, les gouttes poursuivaient la lente descente de la sudation sur ses bras. Les voix, murmures de sombres pleureuses, entamaient leurs hymnes à la nuit ; piégé, il ne respirait plus, ne bougeait plus, ne demeurait que… que…
- Kaël !
Il ouvrit les yeux, en nage ; dans son agitation, il était tombé du lit. Il avait emporté dans sa chute le matelas.
- Arrête de gesticuler, je ne pourrais pas te sortir de là !
Insomnié, raviné, il s’arrêta. Il avait cessé de respirer ; elle dégagea la couette, les draps, les oreillers, les…
- Rys… Rys s’il te plait, plus vite, plus vite ! s’il te plait ! S’il te plait !
- Je fais ce que je peux !
- S’IL TE PLAIT !
L’interpelée le dégagea ; il se précipita dans ses bras, et elle le serra contre sa poitrine. Elle entendit son cœur battre plus fort, trop fort encore, ses tempes fracasser le décompte qui quarante-et-une, quarante-deux, quarante-trois, infernal, martelait la fin de matinée. Un moment, ils restèrent ainsi, lui serré contre son corps, elle l’enlaçant entre ses bras, avant qu’elle ne sourit, ne soulève son menton, approche ses lèvres des siennes et les embrasse tendrement. Elle s’assura que sa respiration était redevenue calme avant de se lever, de s’approcher des rideaux pour les ouvrir en grand :
- Mes yeuuuuux !
- … tu es exaspérant, Kaël.
- Je ne supporte pas ça, ça me brûûûûûle !!!
- Effectivement, le soleil n’est pas fait pour te refroidir.
- …il faudrait vraiment que je finisse de les coudres, ces tentures de malheur…
- Cesse de te plaindre et enfile ça.
Sekerys lui jeta une chemise froissée au visage, il la rattrapa maladroitement, se débattit, trouva le bas, tenta de l’enfiler mais n’avait pas défait suffisamment de boutons. En un grognement, il l’ôta, inspecta le tissu, trouva le traitre… le bouton glissa une, deux, trois fois entre ses doigts, et encore cinq, six, sept avant qu’il ne parvienne à le défaire. Seulement alors il passa le tissu sur son premier bras ; elle l’observait depuis un coin de la pièce.
- Je te vois, dit-il.
Un silence s’installa, il passa son deuxième bras ; l’autre regard courrait sur les marques rosées, le long des veines, les taches jaunâtres qui mordaient sa peau, les stigmates noirâtres qui martyrisaient sa chair – et alors elle baissa les yeux :
- Pardon.
- … tu ne m’as pas fait ça.
Elle gardait la tête rivée au sol. Depuis quatre ans, elle le connaissait ; depuis quatre ans maintenant, elle n’osait toujours pas le regarder pleinement.
- Le Chapelier te demande, s’excusa-t-elle.
- Il a attendu une semaine la vente des Jokers ; il pourra bien attendre une heure de plus que je me réveille.
- C’est au sujet de Dyren.
Silence ; il se retourne vers elle pour la première fois :
- …il sait où il est ?
- Oui.
Mal habile, le Corbeau se releva ; ainsi levé, le dos courbé comme s’il enfouissait sa tête dans ses épaules, la ressemblance avec l’oiseau était d’autant plus flagrante. Maladroit, il marcha jusqu’au lavabo, s’aspergea d’eau le visage. Ses lèvres noires postillonnèrent :
- Il me le faut. Un regard, à travers la glace, où il vit l’étincelle luire dans celui de sa partenaire. Vivant.
Sekerys hocha de la tête ; à tâtons, il s’approcha d’elle tout en tentant de refermer les boutons de sa manche droite. Elle haussa un sourcil, tendit la main – et il céda :
- Avant de songer à le capturer, tu devrais déjà envisager de te démerder tout seul. Depuis quand je suis censée être la nounou ?
- …que me disais-tu encore, hier ? la plus misérable ?
Elle sourit, fit un geste vers l’autre manche :
- Misérable, en effet. Il hésita avant de lui tendre son poignet gauche. Quoi ?
- …tu les as vues ? murmure. Soupir :
- Question idiote.
- Et tu es…tu les trouves…
- Ces marques sont hideuses, Kaël. Il recula légèrement ; elle scella le bouton sur le numéro soixante-six. Elle leva la tête, le regarda droit dans les yeux : celui qui a fait ça doit crever, Kaël. Il faut lui trancher les carotides. Un sourire : lui réserver une magnifique exsanguination.
Le sourire revint sur la face glabre de son partenaire, il inspira, et pour la première, deuxième, troisième fois, il retrouva son souffle, ses battements de cœur. Et pour la cinquième, sixième, septième fois, il sentit les frémissements déserter ses bras, raffermir l’emprise de Dunkel en ses doigts. Il susurra, ravi :
- On doit y aller.
Elle hocha de la tête, passa une main dans ses cheveux noirs parsemés d’argent, parcourut ses lèvres de jais, le regarda, sourit, l’embrassa. Et en cette seconde, seulement au moment où ses lèvres meurtrirent les siennes, il lui sembla véritablement s’éveiller. Il ferma les yeux, se perdit, évadé de son corps infâme – et le soleil, dans son obscure demeure, s’invita.

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