Chapitre III : le Spectre d'ivoire

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Les voiles criaient, appels des banshees. Les vagues déferlaient sur les quais, dévorant le port, brisant les navires, amenant en leur fort les relents des créatures marines et le goût du vieux sel. Les hommes tanguaient à chaque pas, tantôt agrippés aux bastingages, tantôt aux obscurs lampadaires qui tenaient encore le long des quais. La voix de l’océan appelait – et la pluie répondait en écho, clapotement austère, brusquerie affable, la pluie s’abattait sur les corps transis. Les ancres grinçaient, les capitaines hurlaient, toute la ville était aux prises avec les éléments : sur cette île outre-Atlantique, le cauchemar ne pouvait provenir que de l’océan. Et au cœur de cette tempête infernale, un sifflement retentit. Suffisamment puissant pour se faire entendre des quatre vents, suffisamment doux pour éveiller dans les cœurs des marins le mal de la terre… quatre notes. Une évoquant les chaleurs du sud, l’autre les froideurs du nord. L’une pour les humeurs de l’est, l’autre pour le calme de l’ouest. Quatre notes – et avec le sifflement, elle apparut. Elle : un visage qui effleurait la tendre nuit, des cheveux qui ondulaient sur la lumière des étoiles. Son manteau ? blanc. Son corset ? blanc. Son tricorne ? blanc – sa pourpre détenait la candeur d’une grandeur forgée dans le sang. Elle descendit à terre avec l’ancre, éclata de rire – un rire qui évoqua les grondements du tonnerre et les raclements des marées. Elle fit un premier pas : l’aurore illuminait les ombres sur ses lèvres langoureuses, les ténèbres qui couvaient son regard. Elle sourit :

  • Vous avez une heure, les gars ! Pas une de plus ! Et ceux qui ne seront pas à bord resteront au port, c’est compris ?
  • Oui capt’aine !

Alors elle éclata de rire – et l’orage éclata au-dessus de la cité, tandis que le Spectre d’ivoire osait ses premiers pas. Tous refluaient sur son chemin : elle était la marée, ils étaient l’écume délaissée sur les plages de sable noir. Elle jeta des regards à celui qui oserait la braver, et avança jusqu’à une auberge. Le bar était miteux, encore sale des déboires de la nuit. L’odeur de la mer déchainée se mêlait aux émanations des mets gâchés, repassés par-dessus le bord des lèvres trop saoules ; la mer se mêlait aux relents d’alcool, de tabac, de pisse et de fièvre. Elle s’assit sur un tabouret haut, accoudée au comptoir ; le barman passait la serpillère derrière, il s’arrêta, vint la servir. Rhum. Le verre glisse sur les reliquats des précédents services. Elle sourit, porte le bien à ses lèvres. Il parle :

  • Sale temps pour les marins : une tempête levée est jamais d’bon présage.
  • Je ne crains pas un bête crachin.

Un regard. Sourire.

  • En tout cas, tous vont se barrer…
  • Où ?
  • On raconte qu’Dervor échapperait aux intempéries. Qu’ça va faire sept ans bientôt qu’pas un vent a soufflé dans l’vieux port de la capitale. Y’a deux hommes… eux, y ont pas peur du vent fort, y le recherchent même qui disent… pour la violence. Pour s’venger.

La capitaine regarda son interlocuteur derrière son verre sale :

  • Deux hommes à Dervor cherchent vengeance… mais pourquoi appelleraient-ils la tempête ?
  • Y disent qu’apparemment, y ont de quoi l’intéresser, l’Spectre. Qui ont un vieux démon à lui soumettre, au Spectre. Des intérêts communs qui pourraient… l’attirer.
  • … pourquoi seulement maintenant ? En sept ans, ils auraient pu la contacter.
  • Parce qu’avec la guerre, la donne change, et que l’vent a changé d’côté.
  • Bien ! Elle vida son verre d’une traite, jeta la monnaie sur le bar : un sourire vint balafrer ses lèvres ombragées, elle s’essuya sa bouche avec la manche de sa veste : je suppose qu’ils m’ont laissé un mot, Gab ?
  • Yep. Même qui semblent assez riches pour ça : il lui tendit un paquet déjà ouvert, contenant un petit appareil électronique. Il appuya sur le bouton au centre, l’écran s’activa et le message sonore se fit entendre. Penchée, elle écouta ; au dehors, l’orage grondait toujours. Alors ? T’aimes bien ?
  • Si tu parles pendant qu’ils parlent…
  • J’pensais pas qu’le Spectre aurait la trouille de retourner s’mouiller dans l’centre d’son pays, moi. J’pensais qu’la capitale la tenterait…

Regard en coin ; elle fit la moue, subtilisa l’appareil des mains de son interlocuteur :

  • Qui a parlé de peur ? Ne viens pas m’arracher à mon domaine !

Et à ces mots, elle rit, ravivant l’orage, ravivant la tornade qui sur l’horizon gagnait le terrain de l’océan. Les rayons du soleil expiraient sur la surface de l’eau. Elle rit : elle rajusta son tricorne, vérifia ses pistolets : premier ? ok. Deuxième ? ok ! la pluie battait à verse sur les vitres encrassées de l’auberge, elle vérifia sa lame ? ok ! Et seulement alors elle se détourna, jouant avec une pièce dans sa main gauche et l’appareil dans l’autre main.

  • Salut, Gab ! Je te revaudrais ça !
  • Va pas crever, Eth ! T’restes la seule qu’j’aime bien voir dans c’trou à rat !

Et Ethanaëlle repartit se perdre sur la route menant au port, repartit affronter les intempéries, repartit danser entre les gouttes de pluie et les éclairs du matin. Elle remonta aux bastingages, s’ancra pied ferme sur le pont, regarda ses hommes : une, deux, dix, quinze têtes… aucun ne manquait à l’appel – son quartier-maître lui renvoya un sourire :

  • Alors, capitaine ? On a un cap ?

La balafre sur le visage sombre du Spectre s’agrandit ; elle susurra :

  • Il semblerait que Dervor nous rappelle.

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