Chapitre III : Kaël

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Une étrange odeur flottait dans l’atmosphère ; une association singulière entre le cuir, le textile et le café.

  • Quelqu’un veut un café ?

Une flamme crépitait dans l’âtre, diffusant une maigre chaleur et éclairant faiblement les murs turquoise décrépits. Le froid entrait entre les taches de moisissure, fantôme qui se glissait entre la douceur des vêtements, le réconfort d’un toit retrouvé. Sekerys ne répondit pas ; Kaël hocha fébrilement de la tête, couché sur l’appui de fenêtre où il avait élu refuge. Il fallait avouer que les rares fauteuils, les deux chaises qui se battaient en duel, la table et même les recoins du salon étaient… encombrés : un ordinateur ronronnait sur le canapé défoncé, en surchauffe, branché à divers câbles qui parvenaient à péniblement le maintenir en vie. Le reste du bazar était principalement constitué de livres poussiéreux, de matériel de couture, tissus bigarrés et vieux articles de journaux. Ils se trouvaient dans l’arrière-boutique de la chapellerie ; ils étaient au cœur des informations, là où leur compère récoltait les pépites des chantages et putschs assassins. Kaël soupira ; la nervosité et la fatigue aliénante engendrée par les heures, les jours et les années de traque se mêlaient sur son visage en un tableau presque mythologique. Dehors, la bruine frémissait ; l’orage grondait, sourd, prêt à hurler sa rage aux cieux. Tremblant, il ferma les yeux, serra… ses doigts autour de ses poignets, ses doigts droits autour de son poignet gauche précisément. Il refusait de regarder. Il refusait d’écouter. Il ressentait chacune des marques, encore, chacune des brûlures, des morsures noires qui parcouraient son corps, il… il retint sa respiration, gonfla ses joues, expira. Il désirait refuser la dépendance.

  • « Le mot est bien trop faible pour ton cas. »

La voix s’immisça en lui, autour de lui. La magie pénétra, délectée, ses veines affamées, la magie amadoua les derniers remparts de sa psyché. Elle pénétra son cœur, doucement, tendrement, et honteusement, il l’accepta, dans l’allégresse et l’euphorie d’un pouvoir retrouvé. Elle le dorlotait, hors du temps. Elle faisait de lui le Corbeau, l’Immortel… elle le rendait invulnérable. Intouchable, finalement.

  • Ta tasse va refroidir.

Il ouvrit les yeux ; toute la viciosité de la situation lui vint, dans son regard à elle, dans le regard des flammes qui savaient : car Sekerys savait toujours ce que Darius pensait. Et Darius, en lui, gronda.

  • Merci.

Sans un mot de plus, Kaël se traina jusqu’à la table basse, saisit entre ses doigts grêles le breuvage tant convoité, celui qui lui permettrait de jouer avec ses insomnies et les heures de sommeil manquées. Il but, une gorgée ; Chapelier revint avec deux autres tasses, les posa devant lui :

  • Je suppose que vous n’êtes pas venus ici pour mon hospitalité, quoique cela m’attriste, notez bien. Dyren Marnick semble vous intéresser ?

La Chouette adressa un rapide coup d’œil à son Corbeau, sa fièvre, ses tremblements, et hocha de la tête pour lui. L’informateur poursuivit :

  • J’ai appris bien peu de choses en réalité, le système informatique de l’hôpital est étrangement complexe et si je voulais en apprendre plus, il me faudra m’y introduire avec une clef USB… mais ! Rien n’échappe à ma chère Cinderella !
  • Il a l’Immortelle ?
  • Je ne saurais le dire avec exactitude, cependant une chose est certaine : il la convoite. Ses conférences le trahissent.

Un instant, le chapelier ouvrit un document sur sa tablette. Kaël gardait le regard rivé sur l’écran, les lèvres pincées, grattant le creux de son coude.

  • Je suis parvenu à trouver un symposium à son nom, du 21 octobre 2410. « Des méthodes d’appropriation du savoir : quand sciences et magie sont alliées ». Le titre, non seulement évocateur, m’a fait supposer qu’il était intéressé par l’artefact de Darius. Lisez ceci : « […] en alliant capacité de régénération organique et régulation biomécanique externe, la possibilité d’une entité quasiment invincible peut être envisagée… » Comme ces conférences m’intriguaient, j’ai remonté son historique, et c’est là que j’ai compris : elles étaient tenues les mercredis du mois.

Murmure :

  • …Jokers.
  • Il n’y a qu’eux pour un tel sens du spectacle.
  • Il devait acheminer les mages tandis qu’il se fournissait un alibi aux yeux de la loi. Il est intouchable.
  • Légalement, du moins. Comment on l’attaque ?

La voix de Kaël était cassante, il grattait, grattait, grattait ! encore le creux de son coude droit. La peau était boursoufflée, sèche, rouge par endroit. Les crevasses du psoriasis installaient leur croûte blanche à ses articulations névrosées. Il mordit ses lèvres, arracha quelques bouts de peau ; Sekerys lui prit la main.

  • Un bal. Demain soir. Cela me laisse le temps de trouver une carte des lieux, nos cibles, réfléchir à la meilleure manière possible de les mettre hors d’état afin de voler leur identité pour l’infiltration. Pour la liste des invités, j’ai… il pianota quelques secondes sur les touches amusées de Cinderella… ici ! Notre bon vieil Otto Becker, au vu de notre précédente intervention, fut congédié, mais je peux voir la célèbre Emilia, de la famille Koch, et oh ! ce cher baron Hofmann. Puis Aberline, Graham…
  • Graham ?
  • Oui, enfin, un certain Hector Graham, un petit politique qui a réussi à s’élever jusqu’aux quartiers est, si ma mémoire ne me trompe pas… pas très intéressant.
  • Je me souviens de lui. Le Corbeau avait décidé de quitter son perchoir ; sa tasse de café, à demi bue, reposait sur le bord, et quand il se releva, il manqua de la renverser. C’était un associé de mon père, je me souviens qu’il tentait de percer… mais il avait un horrible cheveu sur la langue.
  • Qu’est-ce que ça change ?

Regard à sa compagne ; sourire :

  • Que si je connais ma cible, je peux plus facilement l’imiter.
  • Alors soit, je me ferais passer pour William Reiner, ton missionnaire de campagne.
  • Attendez, tu… elle fronçait les sourcils, le regard tantôt lové sur son visage exsangue, tantôt sur ses bras en sang… tu sauras faire ça ?
  • Je ne compte pas garder ce visage très longtemps. Debout, à demi voûté, la silhouette cadavérique de l’assassin semblait avalée par les quelques éclairs qui parvenaient à rompre l’horizon. L’après-midi s’annonçait froide ; Dervor, plus téméraire qu’à l’accoutumée. Je n’ai pas de plan précis – et en disant cela, il ponctua chacune des syllabes, chacun des mots, comme s’il cherchait à disséquer l’essence même de la langue. Je ne vais pas vous mentir, je n’ai jamais eu la tête à ça. Ma seule préoccupation est de les tuer, tous les deux, les détruire d’une manière telle qu’ils regretteront un seul jour depuis leur naissance et viendront à envier le destin qu’ils réservaient à leurs patients. Je veux leur accorder une sépulture – il fit un pas, tituba, poursuivit – je veux les voir enterrés, et les déterrer, et puis brûler leurs cadavres. Et quand je danserais sur leurs cendres, j’obtiendrais un tantinet de ce que ma condition humaine pourrait nommer « satisfaction ».

Chacun de ses mots était ponctué d’une intonation grave, un coup de langue sec appuyé contre le palet, qui les faisait résonner d’une manière enjôleuse dans sa bouche amère.

  • C’est mon chant, martela-t-il. Mon thrène. V m’empêchera probablement de faire quoique ce soit, mais ma décision est prise. Vous ne devez pas être là.

Et cette phrase, il l’avait adressée à Sekerys. Et cette phrase, Sekerys l’avait écoutée, la mine lisse, imperturbable. Adossée à l’appui de fenêtre, elle n’avait pas bougé, marmoréenne, elle le regardait simplement.

Ce regard.

Il le connaissait suffisamment pour l’avoir rencontré, quelques années plus tôt, il le reconnaissait pour l’avoir contemplé quand elle achevait sa première victime, au-dessus du corps, le sang entre ses cuisses et sur ses cheveux dorés. Elle soupira :

  • Inscrits-moi : je suppose qu’ils ont besoin de pigeons, à cette fête, et qu’ils ne refuseront pas le plus gros portefeuille du pays. Et puis, une part de vérité est toujours nécessaire à un bon mensonge.

À ces mots, elle sourit, se releva, saisit à nouveau les doigts de Kaël qui déjà, cherchaient la plaie à réveiller, l’eczéma à rouvrir, la rougeur à saigner.

  • Il serait temps de sortir ; nous avons des tenues à commander, et une vengeance nous attend.

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