Chapitre III : Alfwin

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Il se tourna, retourna encore sur le métal froid de la table d’autopsie. La valse numéro deux de Chostakovitch martelait le rythme de son sommeil manqué, alourdissant les heures de son insomnie.

  • Docteur !

On alluma ; les cheveux en bataille, il releva la tête. Ses doigts cherchèrent ses lunettes, dégagés du suaire blanc. Son premier réflexe fut de couper son casque.

  • …quoi ?
  • Pour l’amour de Dieu, docteur Frest ! On vous a déjà dit qu’il n’était pas possible de dormir dans la morgue !
  • …et à chaque fois, je vous réponds… il effleura un scalpel, trouva ses lunettes, s’en saisit méticuleusement, les remonta sur son nez… où donc voulez-vous que je dorme ?
  • On est un hôpital ! Que je sache, il doit bien y avoir un lit de libre !
  • Et prenez une douche aussi, ça sent le renfermé…
  • Oh bon sang ! il y a un mort à côté de lui !

Les trois infirmières rentrèrent dans la morgue fraichement éclairée ; les vieux néons crépitaient au-dessus du corps du vieux Caler qu’Alfwin, depuis les jours de veille, n’avait pas fini d’autopsier. Pris entre les remontrances des trois pies, le légiste arcbouta le dos, les épaules, grommelant dans sa vieille barbe :

  • Mais vous me voulez quoi à la fin !? si c’est pour m’empêcher de dormir, vous pouvez retourner vous occupez des vivants, moi je préfère rester avec mes cadavres !
  • C’est l’inspecteur général ! houspilla l’une.
  • Il vous cherche ! compléta l’autre.
  • Apparemment, c’est une urgence ! affirma la troisième.

Et toutes les quatre, ensemble :

  • Nous ne sommes pas vos messagères ! Ce n’est pas notre job que de vous servir de nounou, la prochaine fois, gérez vos problèmes tout seul !

Sur ces mots, elles partirent en chicanant, comme quoi elles étaient infirmières et qu’il n’avait qu’à engager des secrétaires pour son sale boulot. À peine éveillé, ébouriffé et déconfit, ce fut d’un pas trainant qu’Alfwin Frest quitta sa chère salle d’autopsie.

  • Désolé, Alf, je te cherchais et… enfin, j’aurais dû me douter que tu serais là…
  • Tu veux quoi ?

Certainement le ton froid décontenança Saeven, car à sa tête, son interlocuteur se corrigea :

  • Bonjour.
  • Tu devrais plutôt dire, bonsoir.
  • Quoi, déjà ? Attends, j’ai quitté Well à…
  • Midi. Il est dix-huit heures.
  • …c’est pour ça que j’ai faim ?
  • Je ne veux pas savoir comment tu survis, Alf, je venais pour des informations : je relisais les dossiers sur les Renégats, et je n’ai pas compris deux-trois trucs. Il me semble que les infos, c’est ton domaine, non ?

Alfwin approuva d’un hochement de tête, un léger sourire au coin des lèvres. Ses doigts étaient glacés, il tâta la poche de sa blouse, trouva son paquet de cigarette, son briquet, s’en alluma une. L’odeur piquante du tabac l’éveilla de son demi-sommeil.

  • Donc, au risque de me répéter… tu veux quoi ?
  • Les Underdess, dit simplement Saeven. Ils furent entièrement décimés par les Renégats. J’ai lu que les Mackensons, les Northumbries… eux aussi furent éliminés.
  • Et alors ?
  • Alors ! Ils n’étaient pas censés être protégés ?

Un temps. Les mots se cherchent sur ces lèvres d’aconit. Les sourcils se froncent, les doigts tremblent et les ongles grattent le coin du poison. Perplexe, il tire une nouvelle fois sur la cigarette. L’enquête, le rapport… comment Isiss avait pu laisser passer ça ?

  • Effectivement. Il écrasa le mégot dans la poubelle. On a jamais su comment ils ont fait pour tromper la sécu, mais ils les ont tous massacré.
  • Et il n’y a pas eu d’enquête ?
  • Si, mais tu voulais qu’on conclue à quoi ? on savait à peine identifier les corps.
  • …je vois. Je vais retourner creuser alors. Klaus ! Klaus ici bordel !

Le gamin – du moins, si Alfwin pouvait encore le qualifier de la sorte – courut jusqu’à son supérieur, le visage tout aussi rouge que sa tignasse ébouriffée.

  • Ouais patron ?
  • Tu as su le contacter ? il a dit quoi ?
  • Que… attends, j’ai noté ça où… il fouille dans un conglomérat de cahiers et de notes, sous les empressements du patron… ah oui ! oui, voilà, il lui propose de se voir dans trois jours !
  • Quoi !? Trois jours seulement ? Mais il manque pas d’air, déjà qu’il s’est fait cambrioler !
  • C’est à cause du personnel, il dit qu’il doit le garder à l’écart et vérifier seul l’inventaire, ne sait-on jamais que le voleur soit parmi eux… il veut s’assurer que rien d’autre ne manque à l’appel. Et puis, le musée n’ouvre pas ses portes le dimanche, alors…
  • Je me contrefiche de l’horaire du musée ! ‘Fin… Saeven se tourna à nouveau vers Alf : tu diras à Katos, quand il sortira de son maudit entretien, que le Directeur l’attend lundi. Et qu’il a intérêt à aller voir et s’intéresser à cette enquête, sinon je le rétrograde, compris ?
  • Si tu veux, mais tu sais comme moi quels sont les effets des menaces sur lui…
  • Discute pas ! Merci pour les infos, je te revaudrais ça !
  • Commence déjà par arrêter de m’entrainer dans tes projets chelous, je serai déjà content !
  • Cours toujours !

Et il partit comme il était venu : en hélant Klaus qui, rubicond, tentait désespérément de le suivre. « Pauvre gosse » pensa Alfwin, mais il ne prit pas le temps de s’attarder sur le sort du secrétaire : il était dix-huit heures dix. Il fallait encore qu’il se trouve un truc à graille, ranger Caler et bordel ! c’était pas possible, même auprès des morts, d’avoir deux secondes la paix pour dormir ?

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