Chapitre 7: roses et épines
J’arrivai finalement sur la grande agora de forme carrée, s’étalant sur une surface de dix hectares. Sur tout le périmètre, une ribambelle des rues partaient dans toutes les directions, menant vers des marchés couverts tentaculaires, des pubs braillards, des gargotes exotiques ou des salles de jeux enfumées. La place en elle-même était bondée. Une foule informe de piétons déambulait en tous sens.
Des vendeurs à la sauvette hélaient les passants. Des stands de street-food empestaient l’air d’une odeur de viande synthétique brûlée. Des mendiants demandaient l’aumône. Au-dessus de nos têtes, une farandole d’ampoules illuminait la place d’une lumière rouge jaunâtre. En contemplant ce spectacle, il était aisé de comprendre d’où cet endroit tenait son nom. J’admets volontiers trouver un certain charme à ce décor atypique. Le Red Square était l’un des principaux centres d’activités de cette partie de la Fosse et ne connaissait presque jamais le calme.
Je me frayai un chemin à travers la foule et fini par arriver au seuil d’un grand immeuble dont la façade tentait d’imiter le style victorien. La porte d’entrée était séparée de la place par un lourd portail de grilles d’acier. Au-dessus de ce dernier trônait une enseigne en fer forgée rehaussée de L.E.D. roses pâles. Je pouvais y lire en lettres stylisées «Le Champ de Roses».
La plus grande maison close des bas quartiers. L’établissement devait son nom aux parterres de fausses roses rouges, reflétant la lumière des ampoules, entre le portail et le perron; ainsi qu’à sa mère maquerelle, madame Rose.
Je traversai l’allée bordée des jardins de fleurs artificielles. Les deux vigiles situés de part et d’autre de l’entrée n’eurent même pas un regard pour moi. J’entrai et fut immédiatement reçu par l’hôtesse d’accueil. Une petite brune avec une coupe au carré, vêtue de lingerie noire et d’un corset à bandes blanches. Elle me fit un large sourire derrière son pupitre.
— Bienvenu au Champ de Roses, monsieur, me dit-elle. Avez-vous un rendez-vous ou désirez-vous vous rendre au bar ?
— Je n’ai pas pris rendez-vous, mais j’aimerais parler à votre patronne. Est-ce qu’elle est là ?
— Je suis vraiment désolée, monsieur. Mais sans rendez-vous, je doute fort que madame Rose accepte de ...
— On parie ? l’interrompis-je. Dites-lui que monsieur Heldmann souhaite la voir.
Elle hésita un instant. Puis, elle alluma le petit terminal sur son pupitre et envoya un message à l’attention de son employeuse. En moins de quinze secondes, la réponse arriva. La jeune hôtesse m’invita à patienter au bar. Je pénétrai alors concrètement dans ce temple de l’hédonisme.
Les éclairages variaient entre le violet, le rose, le rouge et le doré. Les sols et les murs étaient recouverts de tapis et de soieries aux motifs ostentatoires. Des tisons d’encens s’échappaient d’épaisses volutes de fumées aux parfums enivrants. Plusieurs clients, des hommes en peignoirs blancs, se prélassaient sur un entrelacs de coussins à même le sol. Je les voyais siroter du vin tandis que les filles offraient leurs courbes aux mains baladeuses, comme autant de pachas se partageant un harem payant. Depuis les étages, on pouvait entendre les gémissements des filles, ponctués de quelques claquements de fouets, dans les nombreuses chambres et alcôves. Cette scène semblait presque sortie de l’imagination d’un peintre baroque lubrique et un peu fou.
J’atteignis le bar et prit place au comptoir. Je commandai une bière et la barmaid, une mignonne petite blonde qui ne portait qu’un tablier, des escarpins et un string en dentelle, me l’apporta.
Je n’avais pas l’habitude de boire pendant le travail, mais il était assez mal vu de rester à jeun dans ce genre d’endroit. Cela éveillait généralement les soupçons et on aurait pu me prendre pour un policier sous couverture. Bien que les activités proposées par le Champ de Roses eussent été parfaitement légales, il était bien connu que les vices allaient souvent ensemble. La drogue, par exemple. Si des représentants de la loi trouvaient ne serait-ce qu’une dose de «poussière de diamant» ou de «larmes d’anges» dans la poche d’un client, le bordel serait fermé et tout le personnel arrêté immédiatement.
De ce fait, madame Rose faisait appliquer des règles très strictes quant à la politique interne de ses établissements. Une vraie main de fer dans un gant de velours. Cela contribuait à me la rendre sympathique et digne de respect. Je buvais patiemment ma mousse tout en fixant le grand escalier en bois massif en face de l’entrée. Enfin, je la vis. Jessica Rose. Elle descendait les marches avec lenteur en parcourant le rez-de-chaussée des yeux à la façon d’une reine contemplant sa cours dévouée et dévoyée. Sa robe bustier noire et ses gants longs assortis mettaient en évidence sa peau blanche et sa longue chevelure d’un roux éclatant.
Lorsque ses yeux se posèrent enfin sur moi, elle descendit les dernières marches et vint à ma rencontre. Je la rejoignis. Sa démarche lascive et son sourire en coin me laissèrent deviner qu’elle était d’humeur joueuse. Finalement, nous nous retrouvâmes face à face.
— Tiens, tiens, tiens. Lothar Heldmann en personne, dit-elle. Ça faisait longtemps que tu n’étais pas venu me dire bonjour. Je commençais à croire que tu nous avais oublié, moi et mes talents.
Je la regardais droit dans les yeux pendant qu’elle s’adonnait à son petit numéro de femme fatale. Ils étaient d’un bleu acier aussi froids que deux perles de glaces. Sa chevelure de feu symbolisait la chaleur qu’elle pouvait offrir à un homme. Alors que ses yeux de givre trahissaient une intelligence glaciale et manipulatrice. Après avoir gravi un à un les échelons de son business, elle avait eut pour ambition de racheter tous les bordels miteux des quartiers pauvres, l’un après l’autre, afin de les transformer en établissements propres et respectables.
Aujourd’hui à la tête d’un véritable petit empire de la débauche, son influence et ses contacts dans toutes les strates de New-London en faisait l’une des personnes les plus importantes des quartiers populaires et au-delà.
— Des nuits comme les nôtres, ça ne s’oublie pas, répondis-je. Mais je suis là pour le travail, pas pour le plaisir. Est-ce qu’on pourrait parler en privé ?
— Tu veux dire en privé ou en «très privé» ? demanda-t-elle en me tournant autour tel une lionne.
— Ton bureau fera très bien l’affaire. S’il te plaît, Je n’ai pas le temps de jouer.
L’expression de mon visage lui fit immédiatement cesser ses minauderies. Elle m’enjoignit à la suivre dans son bureau au premier étage. Les murs étaient recouverts de bois vernis aux gravures arabesques. De longs rideaux en velours rouge pendaient aux fenêtres donnant sur l’extérieur. Accroché au plafond, un lustre arborant des dizaines de chandelles électriques illuminait la pièce. Nous prîmes place de part et d’autre du grand bureau en bois d’acajou. Je refusai poliment lorsqu’elle proposa de nous verser deux verres de scotchs. Elle croisa les jambes dans un geste théâtral et me toisa du regard.
— Alors, dis-moi. Que me vaut cet air si sérieux ?
— Je suis sur un contrat, expliquai-je. Une disparue. C’est sa sœur qui m’a embauché et, de ce que j’en sais, elle sont toutes les deux du milieu.
Rose s’appuya confortablement sur le dossier de son siège et posa les mains sur les accoudoirs. J’avais réussi à capter son attention. Je sortis de ma poche la datacard contenant la photo des sœurs Barber et la fit glisser sur le meuble. La maquerelle la ramassa et l’introduisit dans son terminal. L’image holographique apparut. Elle observa les visages avec attention pendant quelques instants.
— Elles ne me rappellent rien. Je suis presque sûre de ne les avoir jamais vue, admit-elle.
— «Presque sûre», ça veut dire avec quelle marge d’erreur ?
— Écoute Lothar, si on cumule toutes les filles et tous les hommes qui travaillent pour moi, on doit approcher des 400 personnes. Sans compter les vigiles, les équipes d’entretien et de nettoyage. Je ne peux pas retenir tous les visages par cœur. Mais franchement, deux jolies pouliches comme elles, je m’en souviendrais.
Son visage affichait une expression sincère. Bien que calculatrice, Jessica Rose éprouvait une réelle affection pour ses employés. Une sorte d’amour maternel auquel s’ajoutait la tendresse que l’on pouvait éprouver vis-à-vis de ses outils de travail. Si Nicole avait travailler pour elle, il y a fort à parier que c’eût été Rose elle-même qui nous aurait embauché pour la retrouver. Je ne doutais pas qu’elle me disait la vérité, pour le moment.
— Admettons, elles ne sont pas de chez toi. Tu penses qu’elles bossent dans la rue ?
— Certainement pas, répliqua-t-elle. Les filles qui en sont réduites à travailler dehors, c’est le fond du panier. Les laides, les malades et les bossues. Je pense plutôt qu’elles doivent travailler en freelance. Des call-girls, si tu préfères.
Elle retira la carte et me la rendit. Rose ne connaissait donc pas la victime. Mais peut-être en savait-elle sur son dernier client.
— Je sais qu’elles voient leurs clients à l’hôtel. Tu dois avoir raison sur ce point. Néanmoins, j’aurais surtout aimer savoir si le nom de Robert Chambers t’était familier.
— Attends. Chambers... Robert Chambers... Je crois que j’ai déjà entendu ce nom. Un instant, s’il te plaît.
Elle ouvrit un tiroir et en sortit une tablette dernier cri. Ces modèles, avec leurs écrans Holo-Ultra HD et leur reconnaissance vocale se vendaient à plus de 10.000 queenmarks. Les affaires se portaient à merveille, de toute évidence. Elle l’alluma et entra vocalement les mots-clés «Robert» et «Chambers». Une colonne de données se mit à défiler sous ses yeux.
En plus de leurs devoirs habituels, les filles de joie avaient toutes pour consigne de noter mentalement chaque information ou confession sur l’oreiller qui pourrait servir les intérêts de leur patronne et de les lui rapporter au plus vite. Madame Rose avait ainsi patiemment collecté une véritable mine d’informations sur ses clients qu’elle gardait en main, à la manière un champion de belote qui conserve ses atouts en main jusqu’au moment propice.
— Il est venu nous rendre visite assez régulièrement, pendant environ six mois. Mais je vois que sa dernière visite remonte à plus de huit semaines. Il semble avoir un faible pour les blondes.
— Je m’en étais douté, merci. Est-ce que tu as une adresse ?
— Effectivement. Il semblerait qu’il ait voulu inviter quelques unes de mes filles pour une petite fête privée. Dommage pour lui, c’est contre la politique de la maison.
— Et est-ce que tu veux bien me donner cette adresse, s’il te plaît ? demandai-je en appuyant chaque syllabe.
D’un seul coup, elle éteignit la tablette et la rangea dans son tiroir. Ses yeux froids et espiègles se plongèrent alors dans les miens.
— Mais naturellement. Dès que tu m’auras donné ce que je veux en échange.
— Et ce que tu veux, c’est ... ?
Elle soupira avant de reprendre.
— Crois-moi, je compatis pour ta petite disparue. Mais ne soyons pas dupes, tu cours après une morte. Cette ville est cruelle et peut nous dévorer à n’importe quel moment. Mais je sais que tu ne renonceras pas avant d’avoir obtenu le fin mot de cette histoire. Ton sale caractère t’en empêchera. Alors, je vais te donner l’adresse de Chambers, si tu penses que ça peut t’aider. Mais pour ça, tu devras d’abord convaincre celle qui t’a engagé de venir travailler pour moi.
— Tu... veux que j’aille voir ma cliente pour lui demander de rejoindre tes équipes ? Et... je suis censé lui faire comprendre que c’est le seul moyen de découvrir ce qui est arrivé à sa sœur ?
— Exactement, ricana Rose. Réfléchis, c’est tout bénéfice pour nous trois. Toi, tu as ton info. Moi, je récupère un atout de choix pour le Champ de Roses et ta cliente gagne un cadre de travail propre, sécurisé et un salaire honnête, plus une commission sur chaque passe. Tout le monde y gagne. Alors, qu’en dis-tu ?
— C’est ça ou je peux me brosser pour avoir l’adresse, j’imagine, répondis-je, blasé. Très bien. J’irai la voir et je lui parlerai de ta proposition.
— Je suis sûre que ton charme animal parviendra à la convaincre. Maintenant, si tu n’as rien d’autre à me demander, je suis attendue ailleurs.
— Je m’en voudrais de te mettre en retard. Merci pour ton aide.
Nous nous levâmes et quittâmes le bureau. Elle me raccompagna jusqu’à la porte d’entrée. En me regardant partir, elle me souffla un baiser avant de refermer les portes de son antre. Ces quelques visites ne m’avaient pas autant appris que ce que j’avais espérer. J’avais cette sensation désagréable d’errer dans un épais brouillard. Aucun élément lié de près ou de loin à ce dossier ne semblait se rejoindre. La seule piste que je pouvais encore suivre sans totalement voguer à l’aveugle était toujours celle du client. Le seul moyen de l’atteindre dépendait d’Amanda, désormais. Mais si Chambers n’en savait pas davantage, elle aurait vendu son indépendance à Rose pour rien. Je me sentais à la fois pris à la gorge et sans solution de secours. Il me fallut un instant pour faire taire mes états d’âme. Je devais garder la tête froide. Tant que toutes les pistes ne seraient pas explorées, il fallait continuer.
Je me résolu finalement à aller rendre visite à ma cliente, comme je m’y étais engagé. Mais avant cela, je voulais faire un saut à l’agence. Je pris donc la direction de Whateley Street alors que de gros nuages noirs se regroupaient au-dessus des Hautes Tours.
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