Chapitre 1 Quelques mois plus tard 22 août 2015 Tours
Au bord de l’eau, le long de la Loire, une jeune femme était allongée, le regard triste en direction du ciel. Ses cheveux blonds et dorés dans lesquels se reflétait le soleil d’août, reposaient sur une serviette d’une telle ampleur, que quatre comme elle, auraient pu largement y tenir. Le vent balayait le sable de l’île Simon, faisant virevolter les plis de sa robe légère, et poussait inlassablement les nuages aux formes diverses. Toutes sortes d’animaux s’invitaient devant son regard. Des animaux exotiques, pour la plupart, s’enchaînaient, puis son imagination divaguait et c’était le visage familier d’un homme qui la regardait, maintenant, intensément. Elle préféra alors fermer les yeux et jouir de la chaleur du soleil sur sa peau blanche, tandis qu’un nœud se formait dans son ventre.
Étudiante en troisième année d’histoire de l’art, Julie, « profitait » de ses vacances qui touchaient à leur fin et avec elle, le retour à la réalité. Finies les journées commençant à 14 h et qui se terminaient avec les premières lueurs de l’aube, finis les après-midis à glander sur l’île Simon entourée par cette Loire qu’elle aimait tant. Fleuve à la fois calme et sauvage. Calme et sauvage, c’était ainsi que l’on pouvait décrire Julie.
Au loin, le tintement d’une cloche annonçant 19 h se fit entendre et sonna pour le groupe de jeunes tout près d’elle, l’heure de partir. Julie se réveilla aux bruits de leurs pas lourds sur le sable et du murmure d’une vibration étouffée. S’étirant de tout son long, la jeune femme de vingt ans sentit immédiatement son visage endolori et légèrement brûlé par le soleil en se relevant. Ce n’était pas la première fois qu’elle s’endormait de cette manière, en se laissant happer par ses rêves et ses cauchemars. Tandis qu’elle tournait la tête en pestant après le groupe bruyant qui s’éloignait, elle entendit à nouveau la vibration caractéristique de son téléphone portable. Au prix d’un effort surhumain, elle pivota sur elle-même et agrippa son sac en toile, puis, après une bagarre acharnée avec tout le bordel à l’intérieur, elle finit par toucher son compagnon de toujours. Le prénom de Joana s’afficha sur l’écran. Joana, sa meilleure amie, l’attendait, depuis plus d’une demi-heure, à la terrasse de leur QG.
— Putain, mais qu’est-ce que tu fous sérieux ! J’en suis déjà à mon deuxième spritz, souligna-t-elle en sirotant son cocktail.
Julie regarda alors l’heure et jura, sans un bruit, en comprenant son retard. Malheureusement, il n’avait rien d’anecdotique. Cette spécialité de famille, elle la tenait de sa mère qui l’avait baptisée : l’art de se mettre en retard. Elle préféra cependant narguer sa copine plutôt que de faire face à sa faiblesse :
— Deux seulement ? interrogea Julie avec un sourire au coin des lèvres. J’arrive ma poule ! La prochaine tournée est pour moi !
Julie raccrocha et reposa son téléphone en regardant, de l’autre côté de la rive, le soleil descendre sur la guinguette qui lui faisait face. Elle pouvait les entendre d’ici, les rires, les verres qui s’entrechoquaient autour des tables, les enfants qui criaient tout en s’aspergeant d’eau.
« Allez ! bouge-toi ! » se dit-elle. Ni une ni deux, elle ramassa ses affaires et balança tout en boule dans son sac, avant de chevaucher sa monture grise nommée, Polly.
Polly, c’était son autre compagnon de toujours, mais celui-ci, elle ne l’aurait échangé pour rien au monde et surtout pas pour un modèle plus récent. Julie avait reçu Polly, il y a de nombreuses années, des mains de son grand-père, qui en avait pris soin comme de la prunelle de ses yeux. Ce magnifique vélo Peugeot avait vécu, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais au moins, personne n’allait lui voler à 5 h du mat en laissant uniquement une roue accrochée au mobilier urbain.
En roulant sur le pont Napoléon et avant de s’engager vers le vieux Tours, Julie, pouvait admirer sur son côté gauche, le majestueux pont Wilson, décoré de multiples drapeaux aux couleurs de la ville qui enjambait de ses quinze arches, ce fleuve tumultueux. Plus loin, toujours sur sa gauche, trônait la bibliothèque dans laquelle des journées entières passaient en un clin d’œil. Côté droit, la nature dominait à nouveau le paysage. Plus de végétation et moins d’habitations de part et d’autre des rives où l’eau serpentait autour des îles qui se créaient au fil du temps. Puis, c’étaient les maisons à colombages qui se dressaient devant elle, les terrasses de bars, les restaurants, la vie.
Cette vie sur laquelle Julie se posait énormément de questions depuis quatre mois, depuis son voyage en Thaïlande qui l’aura marquée à tout jamais.
À force d’errer dans ses pensées, elle manqua de justesse de faire un joli vol plané sur les rues pavées du centre-ville. Deux cents mètres plus loin, la voilà finalement arrivée à bon port, où un bruyant « Guillaume ! Deux spritz pour la bombe en vélo s’il te plait ! » lui souhaita la bienvenue.
Joana, qui partageait la même vie étudiante que Julie, était également sa camarade de classe. Elle faisait ressortir chez elle son côté sauvage et c’était bien cela qui lui faisait parfois peur. Elles ne se ressemblaient pas du tout physiquement. Alors que Julie était blonde, Joana était brune. Alors que la blonde avait les cheveux ondulés et mesurait 1m70, la brune au carré, elle, dépassait à peine le mètre 50. En ce qui concernait le style, Julie c’était plutôt la fille bohème, filiforme, sexy sans vouloir l’être alors que Joana était plus du genre à compenser sa petite taille par un décolleté qui faisait tourner aussi bien les têtes des hommes que des femmes.
Après avoir enlacé son amie, Julie s’installa enfin pour écouter le programme concocté par la jolie brune aux yeux verts :
— Bon, ma poule, t’es prête pour ce soir ? demanda Joana.
— Prête pour la même chose, jour après jour, semaine après semaine et ça depuis deux mois tu veux dire ? ironisa Julie.
— Non, mais tu rigoles, ça n’a absolument rien à voir. Ce soir, déjà, on prend tranquillement l’apéro ici, et ensuite…
— Ensuite, on va « tranquillement » aller manger au resto, chez Nono, pour éponger, puis se relancer au Dirt, pour danser toute la nuit. Hyper originale dis donc ta proposition, déclara Julie, sourire en coin.
— Si tu me laisses pas finir aussi… ! Écoute, ça fait peut-être deux mois qu’on sort non-stop, mais ça fait aussi un moment que tu n’es plus vraiment la même. Tu sais que je t’adore, mais il serait peut-être temps que tu penses à…
— À quoi ? demanda Julie qui connaissait déjà la réponse.
— Bah… il serait temps que tu refasses trembler les murs de ton studio ! Si tu vois ce que je veux dire… À chaque fois que tu rencontres quelqu’un, c’est le même problème. Soit, le mec est lourd, soit, il n’est pas intéressant, soit, il te plaît pas physiquement… bref ! Il y a toujours un truc. Mais ce soir au Dirt, Ben sera là ! Il t’a bouffée du regard durant toute l’année dernière et tu sais aussi bien que moi, que si tu n’étais pas partie en Thaïlande, tu lui aurais bouffé autre chose, déclara Joana hilare et fière de sa blague.
— Je ne vais quand même pas me forcer à coucher avec n’importe quel mec juste pour te faire plaisir. Je n’ai pas besoin de ça pour finir en beauté ma soirée. Pas comme une certaine personne…
— Sympa ! répliqua Joana.
— Non, mais, tu sais très bien que ce n’est pas méchant. Et d’ailleurs, tu as bien raison, on est jeune, il faut s’éclater. Mais tu sais aussi que quand j’ai quelqu’un dans la tête…
— Tu l’as pas ailleurs, je sais. Sauf que le mec dont tu parles c’est une chimère, un fantôme du passé que tu ne reverras jamais.
— Ça, t’en sais rien ! répondit Julie d’une manière suffisamment sèche pour mettre fin à cette discussion qui lui laissa un goût encore plus amer que son cocktail.
Après quelques verres en terrasse, les filles allèrent effectivement manger chez Nono. Elles aimaient leurs habitudes et surtout elles adoraient Nono. Norbert était l’ami d’enfance de Julie. Le grand brun, tatoué jusqu’au cou, avait décidé d’arrêter ses études pour se consacrer à sa passion, la cuisine. Grand bien lui en prit, puisque quelques années plus tard, bien aidé par l’héritage reçu à la mort de son père, il décida d’ouvrir son restaurant « Nono », cuisine traditionnelle et raffinée, particulièrement appréciée par les deux copines.
Le restaurant jouissait d’un emplacement exceptionnel sur la fameuse et renommée « place plume », en plein cœur du centre-ville.
Poutres apparentes et pierres de tuffeau décoraient les murs et les plafonds de cet établissement centenaire, sans oublier les superbes cheminées « hors service » que l’on trouvait dans tous les appartements du coin, ce restaurant avait du charme.
Nono avait vu les filles arriver de loin, et les salua avec de grands gestes.
— Mesdemoiselles, votre table habituelle, je présume ? interrogea-t-il avec un sourire jusqu’aux oreilles.
— Bien le bonsoir, Monsieur le restaurateur ! Oui, s’il vous plait, ce serait fort aimable, répondit Julie.
— Ça marche les filles ! Je suis à vous dans une minute. Dites à Oliv qu’il vous serve la boisson de votre choix, c’est pour moi !
Nono semblait ravi, voire, plus que ravi de leur arrivée. Ce restaurant, il l’avait ouvert pour lui et pour rendre hommage à son père, mais également pour recevoir Julie le plus possible. Il fallait dire qu’il était amoureux d’elle depuis toujours. Il ne lui avait jamais avoué, mais il n’avait pas vraiment besoin de le faire, puisque tout le monde le savait.
Depuis tout petit, il inventait n’importe quel stratagème pour rester près d’elle. Que ce soit en classe pour être à côté d’elle, ou bien dans la cour de récré où il acceptait de jouer à la poupée humaine que les filles maquillaient, ou encore, en choisissant le sport que Julie pratiquait, s’inscrivant plusieurs années de suite à la danse classique qu’il détestait secrètement. Julie, elle, était folle de joie, non pas qu’elle partageait l’amour, aussi pur soit-il que lui portait un enfant de six ans, mais, car elle le considérait comme son meilleur ami. Au fil des ans, ils étaient devenus inséparables, si bien que tout le monde les voyait se marier un jour. Ils passaient même leurs vacances d’été ensemble dans la maison des parents de Nono au bord de la mer sur l’île de Ré.
Les années s’écoulaient et rien ne changeait, que ce soit l’amour profondément caché de Nono, ou l’amitié indéfectible de cette dernière envers le pauvre bougre.
Ce n’était pas qu’il était moche Nono, bien au contraire. Beau jeune homme d’1m85, les cheveux noirs avec un style très à la mode. Il prenait soin de son apparence en allant régulièrement chez le coiffeur et en pratiquant la musculation jusqu’à cinq fois par semaine. Un des rares vices qu’il avait, si on peut l’appeler ainsi, était les tatouages. Un nouveau faisait son apparition tous les mois. Tous ces efforts, malheureusement, étaient voués à l’échec en ce qui concernait Julie. Elle comprit, au fil du temps, que pour lui, il y avait plus, mais pour elle, c’était comme le frère qu’elle n’avait jamais eu et elle ne voulait pas qu’il en soit autrement, leur amitié était trop belle et trop importante.
Julie, en bon leader d’équipe, partit en direction du fond de la salle pour s’installer tranquillement, loin du brouhaha, à leur table habituelle. Joana, cependant, en avait décidé autrement. Elle attrapa le bras de la belle blonde pour l’attirer tout près du bar, où il était plus facile pour elle, de commander à boire. Oliv, le barman, qu’elles connaissaient peu, enfin, c’était ce que Julie croyait jusque-là, leur demanda ce qu’elles voulaient consommer. On ne change pas une équipe qui gagne et deux nouveaux spritz se retrouvaient très vite au bout des lèvres des deux jeunes femmes.
— Hum, ils sont tellement meilleurs ici, s’extasia Julie.
— Les meilleurs Spritz de France tu veux dire ! déclara la superbe brune à voix haute, en regardant avec insistance le barman.
Julie suivit le regard de Joana et manqua de s’étouffer avec sa paille.
— Mais non t’es pas sérieuse ? s’esclaffa-t-elle.
— Quoi ? s’amusa Joana.
— T’as couché avec, avoue !
— Rooo tout de suite, décidément vous avez une bien triste opinion de moi très chère !
— Non je te connais c’est tout, et je connais ce regard surtout, dit Julie en rigolant.
— Disons qu’on se tourne autour, répliqua Joana en lui faisant un clin d’œil complice.
— Je ne savais pas que tu aimais les mecs aux cheveux longs.
— Tu sais très bien que j’ai pas de style particulier. Regarde Marco par exemple.
— Oui, c’est sûr, c’est le jour et la nuit… D’ailleurs, j’espère qu’on ne le croisera pas ce soir, je ne sais même pas pourquoi tu t’intéresses à lui, quelle grosse merde ce mec ! jura Julie en reprenant une gorgée de son cocktail pour donner du poids au silence qui s’imposait.
— T’en fais pas ma poule, je sais très bien que tu peux pas le voir, et de toute façon il est pas censé être en ville.
Après avoir fait le tour de ses clients, en bon patron de restaurant qu’il était, Nono se dirigea vers la table des jeunes femmes, accompagné d’un sourire illuminé en s’approchant de Julie.
— Je vois que vous avez choisi l’ambiance du bar à la discrétion de la salle du fond, mesdames font dans l’originalité ce soir ! remarqua Nono.
— Oui, comme tu peux le voir, sourit Julie en direction de Joana
— Le changement a du bon parfois, rétorqua-t-il de manière à envoyer un message subliminal qui n’eut absolument aucun effet sur Julie.
— D’ailleurs, quoi de prévu ce soir ? rebondit-il
Julie aurait tant aimé lui raconter qu’elles avaient prévu quelque chose de particulier, peu importe quoi, tant qu’elle pouvait s’évader de cette routine qui la consommait chaque soir un peu plus, telle une cigarette qu’on regardait s’éteindre au bord du cendrier.
— Notre originalité ne durera que le temps du repas, tu sais.
Joana ne releva pas le cynisme de son amie, mais sauta sur l’occasion pour inviter Nono et son barman chevelu, aux faux airs de Johnny Depp, à finir la soirée au Dirt avec elles.
Nono avait bien saisi qu’Oliv était au centre de l’attention, et que l’invitation était donc liée à ce dernier, mais il s’en moquait. Cela faisait plus de quatre mois qu’il ne reconnaissait plus Julie, et il ne laisserait passer aucune opportunité, afin d’être près d’elle le temps d’une soirée.
L’alcool aidant comme à son habitude, Julie finit par se détendre durant le repas qui se déroula, à merveille. Menu végétarien pour elle avec un massaman de légumes qui lui rappelait les saveurs de la cuisine thaïe et un suprême de volaille aux morilles pour Joana, accompagné bien entendu d’une belle bouteille de vin rouge venant tout droit du village de Saint-Nicolas de Bourgueil. Julie profita allègrement de cette soirée au plus grand plaisir de Joana qui elle aussi en avait bien besoin.
Sous ces faux airs de « je m’en foutiste », Joana avait passé les derniers mois de l’année scolaire et bientôt tout l’été, à supporter l’humeur changeante de son amie, ses rires et ses pleurs, ses envies de tout lâcher, son cynisme régulier, etc. Elle savait que ce voyage en Thaïlande l’avait changée, qu’il s’était passé quelque chose. Julie ne s’était jamais suffisamment épanchée sur le sujet pour qu’elle puisse prendre la mesure du drame qui l’avait touchée. L’ivresse de leurs soirées n’était qu’une échappatoire certes, mais cela leur permettait de se retrouver comme avant. Voir Julie sourire à nouveau, s’amuser et la faire rire comme elle savait si bien le faire fit beaucoup de bien à Joana.
Le temps était venu de « décaler » comme elles disaient. Les deux femmes se levèrent pour aller payer sans oublier de rappeler au barman et à son patron que le Dirt les attendait après le service.
S’engageant de nouveau sur la place Plume, bras dessus bras dessous, les deux amies firent la tournée des bars, enchaînant les shots de vodka aussi facilement que les blagues pourries, les rendant hilares. Trois heures passèrent, durant lesquelles bon nombre de prétendants tentèrent vainement leur chance, laissant les filles totalement indifférentes aux compliments et propositions plus ou moins farfelus.
À une heure du matin il était temps de décaler une nouvelle fois et de rejoindre Nono et Oliv en boîte de nuit.
Julie et Joana entrèrent sans mal, comme si le tapis rouge leur était déroulé, après avoir fait la bise au videur qui aurait bien aimé finir la nuit avec une des deux.
Comme toutes les discothèques de Tours, le Dirt était en sous-sol, il ne dérogeait pas à la règle. Il fallait d’abord se frayer un chemin dans un couloir étroit, où les gens qui sortaient et ceux qui entraient devaient se coller contre les murs. Puis c’était le passage obligatoire au vestiaire avant de s’engager dans l’escalier qui menait aux diverses salles, bars, et coins fumeurs.
En entendant un des tubes de l’été 2015, « Lean on » du fameux DJ Snake, les filles se lancèrent à corps perdu sur la piste, se déchaînant au milieu des personnes présentes.
Après une heure à danser et à picoler, Nono et Oliv firent enfin leur apparition, ce qui fit la joie de nos deux amies pour des raisons différentes. Pendant que Nono invitait Julie à l’écart pour prendre un verre, Joana, déjà bien alcoolisée, ne perdit pas une seconde et invita Oliv à partager une danse collé-serré sur un air de bachata revisité.
Même si Nono savait que le sourire sur le visage de Julie était dû aux nombreux verres consommés, il ne boudait pas sa joie de la retrouver le temps d’une soirée.
— Gin TO c’est OK pour toi ?
— Je crois que j’ai plus vraiment besoin de boire, mais, ouais avec plaisir ! cria Julie pour se faire entendre.
Nono commanda les boissons et ils allèrent s’installer sur une des banquettes encore disponibles.
— Je sais qu’on se voit peu, commença-t-il. C’est la saison la plus importante de l’année et on a de la chance d’avoir un bel été, mais mon amie me manque !
— Tu rigoles on se voit quasi trois à quatre soirs par semaine.
— Entre se voir et discuter vite fait entre deux clients, et passer du temps ensemble, comme avant, il y a une différence, tu penses pas ? Je ne te demande pas de m’appeler pendant des heures ou de m’inviter pour qu’on aille se balader, mais ce serait quand même cool qu’on puisse passer un peu de temps ensemble parfois. On est toujours amis, non ? s’interrogea Nono.
— Mais évidemment qu’on est amis, je t’adore et tu comptes énormément pour moi, tu le sais. Mais tu sais aussi qu’en ce moment ce n’est pas vraiment la forme… Ça finira par aller mieux !
— Ça finira par aller mieux ? Depuis ton retour, tu n’es plus que l’ombre de toi-même. Est-ce qu’on peut savoir quand, tu penses que ça ira mieux ? Tout ce que j’aimerai c’est que tu me parles, que tu me racontes ce qu’il s’est passé dans ce pays de merde ! s’agaça-t-il.
— Si tu es venu ce soir pour qu’on s’engueule, il ne fallait pas te donner cette peine, souligna durement Julie.
— Tu sais très bien que je ne dis pas ça pour qu’on se prenne la tête !
— Je sais et je t’adore Nono, mais j’irai mieux quand je l’aurai décidé. C’est un choix qui m’appartient ! Je sais que je vous fais souffrir, Joana et toi et je ne serais pas étonnée qu’un jour vous en ayez marre de moi et que vous me lâchiez, mais je n’y peux rien, je n’arrive pas à passer à autre chose.
La conversation s’interrompit au moment où Julie vit arriver celui qu’elle ne voulait surtout pas croiser ce soir : Marco. Il était trait pour trait, le genre d’homme qui lui faisait horreur.
Prétentieux à souhait, Marco avait le style de la racaille de banlieue ; pas l’étoffe. Ce fils de bourge, qui avait toujours eu tout ce qu’il voulait sans jamais lever le petit doigt, se prenait pour le caïd de la ville. Il n’impressionnait en rien par sa carrure, tout à fait lambda, mais son style et sa manière de flamber, parlait pour lui. Son charisme, qui fonctionnait sur Joana, laissait Julie pantoise. Elle ne comprenait pas comment une fille comme elle pouvait être intéressée par un mec comme lui. Deux univers les séparaient. L’idée même qu’il puisse toucher sa meilleure amie la rendait malade.
Marco s’avança, avec son assurance naturelle, celle de ceux qui ont tout et qui regardent le monde d’en haut. Il n’avait même pas besoin de commander à boire ou de demander une table. Il alla directement s’asseoir dans le carré VIP, entouré de ses potes tout aussi intelligents et qui n’étaient là que pour son argent.
Trois serveuses arrivèrent à leur table, les mains prises par trois gigantesques magnums de Champagne, servis dans des seaux remplis de glace.
Il était tout sourire, faisant péter les bouteilles de « champ », les unes après les autres, renversant autant de liquide dans les verres que sur le sol qui n’avait pas soif.
Julie n’arrivait pas à détourner son attention de ce connard, imbu de lui-même. Nono voulut reprendre le fil de la discussion en passant sa main devant les yeux de son amie pour attirer son attention.
— Je ne suis pas venu pour qu’on se prenne la tête bien au contraire, reprit Nono. S’il faut attendre et être là pour toi, sache que tu pourras toujours compter sur moi !
Julie s’approcha et se pencha vers lui pour lui donner un baiser sur la joue en guise de remerciement. Un large sourire fendit leurs visages, et l’espace d’un instant, tout était normal. Regardant la piste, Julie essaya d’attirer l’attention de Joana pour qu’ils puissent se rejoindre autour de la table, mais rien à faire, Joana ne lâchera pas sa proie ce soir.
— J’espère qu’Oliv est un mec bien et sérieux, ça pourrait la changer pour une fois, déclara Julie.
Au même moment, Marco, qui était en train de boire sa coupe de champagne, aperçut Joana, une première fois, puis elle disparut de son champ de vision. Il se pencha, regarda à nouveau et vit les mains de celle qui partageait encore son lit, il y a moins d’une semaine, s’enrouler autour du cou d’un autre.
Marco crut halluciner, lui qui avait tout, regardait son « bien » se soustraire à ses yeux. Au moment où il se leva pour en avoir le cœur net, il les vit s’embrasser langoureusement. Les mains d’Oliv parcourant le corps de Joana qui frémit à chaque passage de ses doigts.
Sans prendre une seconde de réflexion, il prit une des bouteilles présentes sur la table et descendit, fou de rage, sur la piste. Il se mit à écarter furieusement tous les gens qui lui barraient la route, les insultant.
— Dégagez ! Putain, dégage-toi ! hurla Marco.
En regardant Joana qui ne cessait d’embrasser Oliv, il accéléra la cadence et crut devenir dingue, la fureur était en train de l’envahir.
Arrivée à un mètre de distance, Joana ouvrit les yeux et le vit, le regard chargé de haine avec la main levée dans leur direction. Elle se retira de l’étreinte d’Oliv, qui ne réalisa pas qu’une masse sombre allait s’abattre sur l’arrière de son crâne.
— Non, arrête ! tu es fou ! gueula Joana.
Marco n’entendit même pas ses cris. La bouteille de champagne s’écrasa et explosa contre le crâne du pauvre Oliv, des morceaux de verre volèrent dans toutes les directions et une giclée de sang, alla se poser sur le doux visage de Joana qui hurla à la mort.
Oliv tomba sur ses genoux, inconscient, la figure en sang.
Julie et Nono entendirent soudain des cris de toute part. Tout le monde s’était arrêté de danser, mais le vacarme de la musique était toujours présent.
En s’avançant parmi les gens qui s’agglutinaient, Julie sentit quelqu’un la toucher, elle regarda sur le côté et vit Joana, le visage empourpré, avec le regard vide. La foule s’écarta enfin. Au loin, Marco, la main ensanglantée, admirait son œuvre, haletant, avec un regard noir comme Julie n’en avait encore jamais vu. Oliv s’effondra par terre et elle ne vit que le liquide écarlate couler de son crâne.
Un flash arriva devant ses yeux et tout s’arrêta. Plus de musique, plus personne, juste elle, sur la plage, au pied d’une falaise. L’apparence de Roberto surgit à la place de celle d’Oliv. L’image de celui qu’elle avait aimé, le visage en sang, s’éloignant et disparaissant dans les vagues…

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