Chapitre 3 21 avril 2015 Bangkok

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Marcel serait fier s’il pouvait suivre les aventures de sa petite fille dans ce pays qu’il avait tant aimé, lui qui était décédé d’un cancer du pancréas deux ans auparavant. La mort de cet homme qui avait été comme un deuxième père pour Julie suscita beaucoup d’émotions chez la jeune femme, une perte comme elle n’en avait jamais connu. Ce voyage, c’était le sien et celui de Marcel, elle voulait d’une certaine manière lui rendre hommage. C’est pourquoi elle avait soigneusement préparé son aventure avec le carnet de voyage de Marcel, qu’il avait tenu avec une minutie exemplaire, ajoutant photos et dessins à ses écrits. Il l’avait précieusement gardé toute sa vie et l’avait remis, un peu avant sa mort, à sa petite-fille adorée.

Son périple allait durer trois semaines avec un itinéraire qui s’était inspiré de celui de son grand-père. Julie voulait voir ce qu’il avait vu.

En mettant de côté, les braillements du nourrisson qui répondaient aux ronflements du gros monsieur derrière elle pendant un tiers du trajet, le vol s’était plutôt bien déroulé. En guise de nourriture, malgré l’absence du pad thaï tant désiré, ce fut une belle surprise et elle eut un bel avant-goût des saveurs du pays du sourire comme on l’appelait.

En arrivant enfin à Bangkok aux alentours de 19 heures et malgré la chaleur humide dans le couloir qui menait à l’intérieur de l’aéroport international Suvarnabhumi, Julie concurrençait sans mal le sourire des autochtones.

Enfin, elle y était, le sourire mêlé à la fatigue du périple lui fit lâcher une larme de bonheur quand elle aperçut les premières statues à l’effigie de Bouddha. Même si ce n’était qu’un préliminaire avant la multitude de temples qu’elle allait visiter, l’aéroport grouillait de banderoles de toutes les couleurs, de fresques grandeur nature avec des personnages mi-humains, — mi-animaux, etc.

Elle attendait ce moment depuis tant d’années et elle comptait bien en savourer chaque instant. Mais pour l’heure, il fallait montrer patte blanche au personnel de sécurité qui portait de drôles de casques qui les faisait ressembler bizarrement à des Playmobil.

Le sac à dos de 20 kg harnaché sur les épaules, le temps était venu de rejoindre la circulation légendaire de Bangkok. Elle avait opté pour le taxi, plus cher que le train, mais elle désirait rejoindre rapidement son hôtel afin de se balader dans les rues du centre-ville. Puis, elle essaierait de trouver le sommeil pour une nuit réparatrice en vue d’attaquer la journée de demain sur les chapeaux de roues.

En Thaïlande, quasiment toute la population parlait ou baragouinait l’anglais, pour sa part et grâce à ses ambitions de devenir un jour une grande archéologue, Julie maîtrisait particulièrement bien la langue de Shakespeare. Une discussion basique et systématique, elle s’en rendrait compte plus tard, se mit en place entre le chauffeur et Julie qui échangèrent sur les raisons de sa venue en Thaïlande, la durée de son séjour, et si elle était célibataire ce qui la fit rire avant de répondre à son interlocuteur par la positive.

Sur le trajet, Julie portait son regard dans toutes les directions : les gratte-ciel, les temples, les palmiers et tous les deux-roues qui les dépassaient la subjuguaient. La circulation était si dense qu’elle se demandait si elle allait arriver vivante. Elle n’avait jamais vu autant de véhicules de sa vie. Hallucinant, se dit-elle déjà dépaysée.

En parvenant dans le centre-ville de Bangkok aux mille lumières, elle aperçut les premiers marchés ambulants, il y en avait partout. Des places, remplies de monde, qui dégustait les plats frugaux de la street-food thaïlandaise. Elle en avait l’eau à la bouche et avait hâte de descendre du taxi qui semblait ralentir à l’approche de son hôtel.

Après lui avoir donné une carte de la ville en lui indiquant rapidement tous les endroits typiques à visiter, le chauffeur lui remit sa carte de visite afin qu’elle n’hésite surtout pas à faire appel à ses services.

Il était l’heure pour elle de récupérer ses affaires, de tout balancer dans sa chambre et de se lancer enfin à corps perdu à travers les rues du centre-ville, pour une première aventure culinaire.

Son immeuble était tout près de la mythique Khao San Road, la rue de la soif si vous préférez, mais puissance mille. Elle comptait bien entendu, y jeter un œil, mais pas ce soir, trop fatiguée, la fête pouvait attendre.

Sans même prendre le temps de se changer, Julie s’engouffra dans le hall de l’hôtel climatisé, prête à affronter la chaleur urbaine.

À peine la porte d’entrée passée, elle sentit les premiers effluves venant du marché qui se situait à une trentaine de mètres ainsi que les vapeurs d’échappements des Tuk-tuks, innombrables, attendant d’aborder avec plus ou moins de tact le chaland.

Julie était aux anges. Des lumières de toutes les couleurs provenant des immeubles alentour étincelaient dans la nuit. De minuscules restaurants, le long des trottoirs, se succédaient avec leurs tables basses remplies de locaux et d’étrangers. Le bourdonnement de la ville était si puissant, sûrement bien plus que dans les souvenirs de Marcel.

La street-food thaïlandaise est connue et reconnue comme étant une des meilleures au monde. Julie flânait à travers le marché. Il y avait de tout et pour tout le monde : viandes, poissons, crus, cuits, fruits, légumes, etc. une abondance de nourriture à des prix dérisoires. Des étals de brochettes sur sa gauche, un bar ambulant d’un mètre carré sur sa droite qui proposait des cocktails réputés. Plus loin, un stand avec des poulets entiers cuits qui se balançaient au bout d’une corde… elle se félicitait de porter une robe ample, car elle comptait en profiter pour se faire un festin.

Julie, végétarienne depuis quelques années, opta finalement pour le classique pad thaï végan aux saveurs de coriandre, tofu cuit aromatisé de gousses d’ail écrasées, de poivron rouge en lamelles, d’oignons coupés en rondelles, le tout, agrémenté de cacahuètes concassées et de tranches de citron.

C’était un pur régal, se disait la jeune femme, le sourire jusqu’aux oreilles, avant que le piment ne lui monta au nez. La prochaine fois, elle n’oubliera pas de préciser « no spicy » ce qui lui évitera de boire un litre d’eau entre chaque bouchée. Peu importe, c’était l’aventure, même si elle avait parfaitement préparé son voyage et qu’elle eût tout lu sur ce pays, elle ne voulait pas tout contrôler et désirait se laisser porter là où le vent l’amènerait, quitte à oublier deux ou trois conseils du guide des routards.

Elle se promena environ deux heures dans ce marché, à prendre des photos, goûter mille et une saveurs, se faufilant à travers la foule de plus en plus dense et exponentiellement alcoolisée. Un groupe d’Anglais passa devant elle, complètement déchiré, aboyant et rigolant à gorge déployée. Il était temps de rentrer avant que la fête ne l’appelle, Bangkok n’avait qu’à bien se tenir.

*

Même jour : Bangkok

L’inconnu avait suivi Julie, dès leur arrivée à l’aéroport international de Suvarnabhumi. Lui aussi avait pris un taxi en demandant, avec empressement, au chauffeur de suivre la voiture devant eux. Il l’avait ensuite accompagnée à travers le dédale des rues, jusqu’au marché de nuit, en contemplant son visage illuminé de joie.

— Elle est tellement belle… regarde à quel point elle est belle, prononça-t-il complètement obnubilé par Julie

— Tu avais déjà dit ça de la dernière et souviens-toi de ce qu’il s’est passé ! On s’était promis de ne plus recommencer et de repartir à zéro, bon sang ! Tu vas encore tout foutre en l’air !

L’inconnu se retourna et cria :

— Mais tu vas la fermer !

Les marchands, autour, incrédules, regardaient l’inconnu qui semblait s’adresser à quelqu’un d’autre pourtant, personne ne l’accompagnait.

— Elle est différente, mais tu ne le vois pas, pas comme moi je la vois. C’est elle, j’en suis sûr, enfin je l’ai trouvée !

Julie, qui avait décidé d’aller se coucher après avoir fait le tour du marché, se rendit à son hôtel et s’engouffra dans l’ascenseur qui la mènerait à sa chambre. Il fit de même et se leva aux aurores, le lendemain, afin d’être certain de ne pas la manquer.

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