Chapitre 4 22 avril 2015 Bangkok
Finalement, son sommeil avait été léger, voire quasi inexistant. L’excitation de la découverte d’un nouveau pays était telle, qu’elle avait parcouru avec l’aide du carnet de voyage de Marcel et de son téléphone, les lieux qu’elle allait s’empresser de visiter.
Levée aux aurores, c’était tout d’abord à pied qu’elle décida d’explorer cette ville qui semblait ne jamais dormir. Déjà, de si bonne heure, une foule incalculable s’affairait dans les rues de cette fourmilière géante. On mettait en place des étals le long des trottoirs où tout pouvait être vendu et acheté. Des Tuk-tuk étaient transformés en primeur ambulant, où des durians mal odorants étaient légion. Tout était si différent ici. Femmes et hommes commençaient à cuisiner des mets de toutes sortes et en grosse quantité, quasi à même le sol, comme si un bus de touristes allait débarquer à chaque instant.
Julie sentait ce bouillonnement ambiant, cette effervescence, et d’un autre côté, tout semblait si facile. Tout le monde se parlait, avait l’air de se connaître et discuter de choses et d’autres. La machine était bien rodée et les gens en paix, alors même que certains étaient soit déguenillés, soit édentés, soit les deux.
Vu l’heure matinale, elle profita d’un des nombreux Tuk-tuk disponibles pour continuer sa balade et se perdre dans les dédales de Bangkok. Elle commença sa découverte avec le palais royal doté d’une architecture extraordinaire, suivi de plusieurs petits temples. Puis, elle fit la connaissance du majestueux Bouddha couché : l’un des plus célèbres monuments de la capitale. Il s’étendait sur quarante-six mètres de long et quinze mètres de haut. Sa beauté et sa grandeur laissèrent Julie bouche bée, face à cette statue venant d’un autre temps.
Puis, ce fut sur un bateau (et pas n’importe lequel) qu’elle continua son exploration. Afin de parcourir, de long en large, la rivière Chao Phraya qui dévalait tous les quartiers de la mégalopole, Julie posa ses fesses sur un bateau à longue queue, qui était l’embarcation typique par excellence en Thaïlande. Cette balade était à la fois très agréable quand elle passait à côté de tous ces palais anciens, ces temples petits et grands à la gloire de bouddha et moins sympathique au moment de s’arrêter près des marchés flottants, où elle se sentait presque obligée d’acheter un paquet de chips, un fruit ou n’importe quoi d’autre pour pouvoir continuer son chemin. La visite était assez efficace pour que tout le monde y trouve son compte.
Après toutes ces pérégrinations, les yeux bleus de Julie étaient autant rougi par toutes les beautés qu’elle avait admirées que par la fatigue qui la gagnait. Elle ne pensait plus qu’à une chose dorénavant : plonger dans la piscine et boire une bière bien fraiche de l’hostel qu’elle avait réservé en tout début de matinée.
La route jusqu’à l’auberge de jeunesse était cependant toujours aussi agréable, même s’il ne fallait pas prêter attention à la conduite des chauffeurs qui avaient tous un point commun : le klaxon facile afin de se frayer un chemin dans cette jungle de moteurs puants.
L’hostel qu’elle avait choisi ne ressemblait pas vraiment aux photos qu’elle avait vues sur l’application, en tout cas au niveau de la façade. Elle alla directement à la réception et donna son passeport afin d’en faire une photocopie, ainsi qu’une avance pour payer une partie de ses prochaines nuitées. La personne à l’accueil lui rendit ses papiers et l’emmena enfin dans le dortoir qu’elle allait partager avec trois autres individus.
Enfin ! se dit Julie en posant son sac à dos qui lui avait cisaillé les épaules, à côté du lit qui lui était dédié. Elle s’installa sur le matelas du bas du lit superposé et souffla un bon coup après cette journée riche en divertissements. Au même moment, un homme fit son apparition, vêtu uniquement d’une serviette autour de la taille et fut surpris de voir Julie dans sa chambre.
— Oh shit ! avait crié ce dernier. Désolé, je ne m’attendais pas à voir quelqu’un, tu m’as fait peur. Enchanté, je m’appelle Josh ! ajouta-t-il en lui tendant la main.
— De même ! Je m’appelle Julie, navrée de t’avoir fait peur.
Josh se tourna vers son lit où étaient déposées ses affaires du soir. Tout en continuant à lui parler, il fit tomber la serviette à ses pieds en laissant à Julie le soin de découvrir ses fesses tatouées. Celle-ci éclata de rire :
— Sympa les tatouages ! plaisanta-t-elle, alors que ce dernier venait se couvrir son postérieur d’un caleçon.
Josh, qui ne semblait pas du genre pudique, se retourna et la remercia chaleureusement de ce compliment qui lui alla droit au cœur :
— Ils sont cool hein ! Et encore, tu n’as pas vu ceux de ma copine, ils déchirent ! s’enthousiasma Josh. D’ailleurs, à ton accent, j’entends que tu es française comme elle. Si tu veux, viens nous rejoindre prendre une bière, on sera dans le jardin à côté de la piscine.
— Ça marche, je te remercie ! Ça me fera plaisir de parler un peu dans ma langue natale. Je me douche et je vous retrouve, OK ?
Le soleil se couchait sur Bangkok et Julie, en passant la porte qui menait au jardin, se rendit compte finalement que l’endroit ressemblait aux photos qu’elle avait vues sur l’appli. C’était un petit paradis où des gens du monde entier se côtoyaient, parlaient de leurs expériences passées, de leurs voyages respectifs. Tout le monde y allait de son anecdote et de ses conseils précieux en vue de réaliser le meilleur itinéraire possible. Il y avait uniquement de la bienveillance qui émanait de toutes ces personnes.
Elle alla donc s’installer dans un des poufs qui gisaient dans ce jardin d’Eden illuminé par des guirlandes de Noël qui s’enroulaient autour des arbres. Josh lui apporta une des bières thaïes typiques que l’on trouvait partout, la Chang.
— J’en rêve depuis des heures ! Merci beaucoup !
— You are welcome ma chère, et ce n’est que la première d’une longue série. « Tchin » ! Comme on dit chez vous les filles.
Magalie, qui était assise en face d’elle, était la copine de Josh. De ce que Julie avait compris au fil de la discussion, ils s’étaient rencontrés dans le Colorado, à l’époque où elle faisait son premier road trip en solo. Magalie avait ce visage sans âge, intemporel, doux et d’une gentillesse folle. Elles se confiaient l’une à l’autre. Il était agréable d’avoir recours à la langue française après une journée de baragouinage d’un anglais plus ou moins compréhensible.
— Tu voyages depuis un paquet de temps du coup ? demanda Julie à Magalie
— Ça fait quelques années ouais, le temps passe vite tu sais quand tu bourlingues. J’ai commencé seule, comme toi. J’avais prévu de rester aux États-Unis pendant trois mois et ensuite de partir en Amérique du Sud, mais je ne savais pas vraiment où…
— C’était quoi ton programme aux États-Unis ? C’est tellement vaste qu’en trois mois, il vaut mieux cibler j’imagine.
— Ouais exactement ! Je ne voulais pas m’éparpiller en allant d’un État à un autre, juste pour dire, « je suis allée là, et là, etc. », alors j’ai opté pour le Colorado !
— Ah ouais sympa ! je pensais que tu me dirais New York ou Los Angeles comme beaucoup de gens. C’est original !
— En fait à l’époque, je regardais énormément de westerns, car mon père était un fan inconditionnel du genre, que ce soit « Il était une fois dans l’Ouest » ou encore « le bon, la brute et le truand » et un tas d’autres… Bref, je pense sincèrement que j’ai dû les voir une bonne centaine de fois, mais, au contraire de mon père, c’étaient les paysages qui me fascinaient et non les duels interminables ! sourit la jeune femme aux dreads. Je voulais découvrir de mes propres yeux, l’immensité de l’Ouest américain. Imagine, les canyons où serpentent des cours d’eau, les montagnes des Rocheuses enneigées ou encore le désert aride. Tu savais qu’il y a même des dunes de sable au Colorado ? C’est là-bas que ma vie de nomade a commencé.
— Ça donne trop envie, je ne connais pas du tout les États-Unis, j’aimerais beaucoup y aller un jour, mais, l’Asie du Sud-est est plus conforme à mon budget, avait ricané Julie. C’est à ce moment-là que tu as rencontré Josh ?
— Yes ! s’était écrié Josh en attrapant la conversation au vol.
Le métis aux cheveux longs et noir-ébène venait de s’installer à même le sol, trempé, après avoir fait un salto dans la piscine.
Josh, qui avait grandi en Floride, n’avait jamais voyagé avant de rencontrer Magalie avec qui il partageait le même rêve sans le savoir. L’Ouest américain représentait pour lui, non pas un voyage, mais un pèlerinage, il revenait sur la terre de ces ancêtres. En effet, ce fils d’un père amérindien et d’une mère californienne voulait fouler le sol qui autrefois appartenait à la tribu des Utes. Son peuple vivait aux alentours des montagnes des Rocheuses qui s’étendaient sur deux États, le Colorado et L’Utah.
— Je comprends plutôt bien le français, mais si vous voulez bien on continue en anglais, dit Josh en rigolant.
— J’étais en train de demander les origines de votre rencontre à Magalie, expliqua Julie
— C’est le Colorado qui nous a réunis. J’ai toujours su que retourner sur la terre qui a vu naître mes ancêtres, allait me faire quelque chose, peut-être même, changer une partie de moi, mais je ne m’attendais pas à trouver la femme de ma vie.
Leur amour était si profond et le regard de Josh envers Magalie si pur, si beau que cela émut profondément Julie. Leur manière de se regarder, la douceur de leurs visages qui se souriaient l’un à l’autre lui rappelait fatalement son célibat. Dans un autre contexte plus banal, cela aurait pu la rendre triste, vis-à-vis de sa propre situation, mais elle se sentait tellement en harmonie à cet instant, qu’au contraire, elle souriait et savait, qu’elle aussi, un jour, échangerait ce regard avec quelqu’un. Ce n’était qu’une question de temps et Julie n’était pas pressée.
— Je viens de discuter avec un groupe d’Anglaises et d’Allemands dans la piscine qui partent en ville faire la fête à Khao San Road, ça te dit de venir avec nous Julie ?
— J’étais plutôt partie pour rester tranquille dans la piscine à siroter deux ou trois bières à la base, mais… si Khao San Road m’appelle…
— Yes ! s’écria le couple qui avait trouvé une nouvelle acolyte de beuverie.
Sur le chemin de la réception, Julie, qui n’avait pourtant bu qu’une seule bière, trébucha et manqua de tomber avant qu’une personne ne la retînt de justesse. Une femme, d’une beauté telle que Julie ne put s’empêcher de la dévisager, se tenait devant elle, lui souriant.
Elle avait une peau brune, les cheveux noirs et raides, des yeux ébène d’une intensité folle et un corps à faire pâlir de jalousie n’importe quelle fille sur terre.
Un très rapide « Tu vas bien chica ? » était sorti de sa bouche pulpeuse, avant qu’elle ne rejoigne la piscine accompagnée de son harem d’hommes en maillots de bain. Julie, la regardant partir, se sentit, tout à coup, comme une petite fille face à une femme. Reprenant immédiatement ses esprits, elle gagna la sortie et progressa en compagnie de ses nouveaux amis vers la plus festive des rues de Bangkok.
Khao san road, Julie en avait lu quelques lignes sur son guide en préparant son voyage et avait surtout hâte de vérifier si la légende sur les soirées thaïlandaises était vraie.
Arrivée devant cette rue mythique, le groupe entier hallucina. On se serait cru dans une boîte de nuit à ciel ouvert. Imaginez une rue où régnaient en maître des dizaines et des dizaines de bars qui se concurrençaient non pas par le prix de leurs boissons, quasi identique, mais en fonction du bruit qui émergeait des énormes enceintes, installées sur le trottoir.
Lumières, stroboscopes, mini feux d’artifice, ils marchaient en pleine nuit comme s’ils étaient en plein jour. À peine arrivés et sans avoir déboursé un seul centime, ils en avaient pour leur argent. Avant de boire toute la nuit, ils s’arrêtèrent, de nombreuses fois, devant les vendeurs ambulants qui jonchaient la rue piétonne. Cette street-food était toujours aussi miraculeuse pour les papilles que pour éponger leur soif.
À quelques mètres de là, Julie regardait avec envie, les mains des masseuses qui allaient et venaient sur le dos d’un inconnu juste devant elle. Il y avait tellement de monde que certaines personnes, comme ce gros monsieur poilu, se faisaient masser sur des tables installées à même la chaussée. C’était du grand n’importe quoi, se dit Julie et à la fois c’était exactement ce qu’elle imaginait, cette démesure et cette folie où tout avait l’air possible.
Magalie et Josh vinrent la trouver au même moment pour continuer la soirée au SKY 999. Bar classique, à première vue, mais avec une ambiance hors du commun, où les « buckets », ces espèces de seaux de plage remplis d’alcool bon marché, garnissaient bientôt les mains de chaque individu du groupe. Musique à fond dans les oreilles, sourires et joie de vivre à tous les étages, Julie pouvait être celle qu’elle voulait, personne ne connaissait son histoire, son passé, ses doutes, ses angoisses, et surtout tout le monde s’en foutait. Ce qui comptait, c’était ici et maintenant et rien d’autre. Elle pouvait se laisser aller, en dansant comme une folle aux rythmes des années 90 et 2000, qu’appréciaient tout particulièrement les DJ thaïs. Elle ne connaissait réellement personne et pourtant elle avait l’impression de faire partie de ce groupe depuis des années, d’être avec des amis de longue date, ce sentiment était jouissif. Le bucket déjà fini, il était temps d’en recommander un autre, puis un autre, puis un autre… Elle enchaînait les verres aussi vite que les joints pour Magalie, aussi vite que leurs danses endiablées, aussi vite que le temps qui passait, demain serait un autre jour, un jour où le mal de tête dominerait le reste de sa journée, qu’importe, ce n’était pas le moment d’y penser.
*
Khaosan road, méritait sa réputation ! Se réveillant difficilement à onze heures du matin, Julie crut mourir en regardant son image dans le miroir de la salle de bain collective. La soirée avait été magnifique, mais le retour de bâton était terrible. En retournant dans le dortoir, elle se rendit compte qu’il était vide, puis elle descendit par le toboggan qui servait à rejoindre la réception, et tomba nez à nez avec Magalie et Josh qui étaient en train de régler leur note.
— Hey, ma belle, tu vas bien ? Tu as une petite mine toi… constata Magalie.
— M’en parle pas… je suis chaos, je ne sais pas comment vous faites tous les deux. On dirait que vous avez dormi 12 h d’affilée. Vous êtes beaucoup trop frais pour des gens qui se sont mis une caisse monumentale hier soir.
— L’habitude ! avait répliqué Josh avec son accent américain
— Du coup, vous partez aujourd’hui, c’est ça ?
— Ouais, on fait le check out, on passe la journée devant la piscine pepouze en fumant quelques joints et ce soir on part en train de nuit pour Chiang Mai.
— Ah ouais ? Je pars demain soir aussi pour Chiang Mai, ce serait sympa qu’on se rejoigne sur place !
— Carrément, ouais ! Tiens, prends mon Insta, comme ça, dès que tu arrives, on s’écrit pour se retrouver et si tu veux tu viens dans le même hostel que nous. On en a choisi un trop stylé avec un roof top de malade, le « 248 roof top Hostel ».
— OK bah écoute, je n’ai rien réservé jusqu’à maintenant donc ça me va parfaitement ! Bon, je vous laisse gérer votre check out et je vous rejoins dans la piscine tout à l’heure pour me rafraîchir et vous faire un bisou avant que vous ne partiez et que j’affronte à nouveau la chaleur qui m’attend pour mes visites.
C’était ça le voyage. Même en partant seul, on ne l’était jamais vraiment longtemps. Magalie et Josh avaient été les premiers à l’accueillir quand elle avait débarqué hier en fin d’après-midi à l’hostel. Ce couple franco-américain parcourait le monde, sans penser à l’avenir, juste au présent. Carpe Diem était leur devise et ils se l’étaient fait tatouer en deux morceaux : « Carpe » sur la fesse droite de Mag et « Diem » sur la fesse gauche de Josh. Absolument affreux, mais tellement drôle. Babos en sarouel et dreadlocks, à première vue, pas forcément le genre de personne vers qui elle se serait tournée, mais ce voyage était déjà en train de la changer. S’ouvrir aux autres, faire fi des préjugés réducteurs, parler de tout, tout de suite avec tout le monde, ça allait devenir une habitude pour elle, son crédo.
Même jour : 11 h - réception de l’hostel
— Ne va pas la voir, laisse-la tranquille ! Il est encore temps de faire machine arrière !
La porte d’entrée de l’hostel était ouverte et il était là, écoutant les trois amis qui parlaient de leurs futures destinations. Tandis qu’il faisait semblant de lire une affiche, qui décrivait les équipements disponibles au sein de l’auberge, il connaissait maintenant sa prochaine adresse : Chiang Mai — 248 roof top Hostel.

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