Chapitre 6 1er septembre 2015 Tours
Septembre pointait le bout de son nez et avec lui, les prémices des premiers pleurs, des premières angoisses, lot commun des enfants et ados qui s’apprêtaient à reprendre le chemin de l’école. Ces moments désagréables, qui marquent petit à petit, la fin de l’été et une espèce de retour à la normale, n’étaient pas un problème pour Julie, bien au contraire. Elle adorait étudier et pour elle, cette période rimait plus avec impatience qu’avec désarroi. Déjà, toute petite, elle passait une partie de son été à remplir avec ferveur et dévotion ses cahiers de vacances. Elle n’avait pas pour ambition d’être la meilleure, c’était surtout sa passion d’apprendre et d’étancher sa soif de curiosité qui l’animaient. À l’aube de la rentrée, elle s’amusait à préparer, avec minutie, son cartable et à y ranger avec soin, cahiers, livres et stylos en tout genre. Cette routine avait peu à peu changé, l’âge faisant, mais l’envie, elle, restait intacte.
Julie était une optimiste, une amoureuse de la vie, mais, depuis quelques mois, tout cela s’était effondré. Sa joie de vivre était cachée, là, quelque part, attendant de reprendre le dessus, mais le passé ne voulait pas la laisser sortir et la gardait bien loin dans les profondeurs de ses souvenirs.
En ce mois de septembre, ce mois de reprise, elle voulait surtout retrouver une vie normale, stable. En arrêtant de penser au passé, elle se devait d’aller de l’avant. Cette année était déterminante pour son futur, elle devait réussir à décrocher sa licence avec des notes élevées en vue d’être potentiellement retenue au Louvre.
Le prestigieux musée offrait chaque année, dix places dans tout l’Hexagone aux élèves les plus brillants des diverses universités françaises, en vue de rejoindre le programme d’études le plus élaboré et le plus réputé jamais créé. L’art est un domaine tellement vaste et varié que l’on peut facilement s’y perdre, mais son rêve absolu étant de devenir une grande archéologue, le seul moyen d’atteindre un jour le Graal, était l’école du Louvre. Elle devait faire partie de cette promo à n’importe quel prix.
Il lui restait encore une semaine de vacances, le temps d’être parfaitement prête. Le programme était relevé. Julie ne suivait pas un cursus classique et s’était volontairement rajouté plusieurs matières pour obtenir le meilleur dossier possible. Elle avait passé tout l’été entourée de ses livres, prenant des notes sur l’art au temps du Néolithique et des chasseurs-cueilleurs, faisant des résumés sur le rayonnement de la Grèce au Vème siècle avant J.-C, etc. Sa vie avait toujours tourné autour du passé, du lointain, pas du récent et cela devait rester ainsi. Il y avait certaines périodes de son histoire qui ne devait plus exister, qui devait s’effacer, même si son cœur en saignait à chaque pensée.
Son téléphone se mit à sonner. Nono, qui avait un collaborateur de moins depuis qu’Oliv était en convalescence, lui avait demandé son aide pour quelques soirs par semaine. Le deal était aussi intéressant pour Julie que pour le patron du restaurant. Cela permettait à Julie de se détendre de ses journées de révisions et à Nono, d’être proche de son amie avant de ne plus la voir à cause de ses cours.
Habillée d’une tenue noire, simple comme bonjour, Julie préparait son dixième mojito de la soirée, alors qu’elle était arrivée depuis 30 min à peine. Elle était contente d’être de retour derrière le bar. Si elle n’avait pas été en quête de devenir le futur de l’archéologie, elle se serait consacée corps et âme à la mixologie. Cette science du mélange des saveurs, entre acidité, sucre et force, la fascinait. Le pouvoir de sublimer les papilles, de faire sourire le client qui trempe ses lèvres et qui, d’un clin d’œil, valide toute la dextérité et le savoir-faire de l’expert, était exaltant.
— Il y aura toujours une place pour toi ici, tu sais ! déclara Nono avec un large sourire en direction de Julie.
— J’espère bien ! répliqua-t-elle en secouant avec énergie son shaker. De toute manière, si le Louvre ne me donne pas ma chance, il me faut bien un super patron pour m’embaucher, mais je ne suis pas donnée, je te préviens !
— Bien que l’idée d’avoir la meilleure et la plus belle des barmaids de Tours au sein de mon établissement me flatte, je ne me fais pas d’illusions et d’ailleurs tu n’as pas intérêt à te planter. Tu ne m’as pas obligé à regarder cent fois Indiana Jones et à creuser je ne sais combien de trous, qui soi-disant, devaient nous rendre riches, pour te foirer sur la dernière ligne droite. Mais bon, on sait jamais, je compte racheter le bar du coq et il me faudra un ou une associée sur ce projet alors…
— Ce n’est pas tombé dans l’oreille d’une sourde ! confirma Julie avec un clin d’œil, comme si ces derniers mois étaient en train de s’effacer avec cette bonne humeur retrouvée.
Nono s’approcha d’elle et la prit dans ses bras.
— Je suis vraiment content que tu sois là, ajouta Nono à son étreinte.
— Mouais, t’es surtout content d’avoir une employée à l’œil, lui répondit Julie en lui tirant la langue.
— C’est pas faux !
Les deux amis éclatèrent de rire. Il y avait bien longtemps que Julie n’avait pas ri avec autant de sincérité, sans vouloir se cacher derrière cette foutue carapace.
Si elle était aussi à l’aise derrière le bar, c’est qu’il y a deux ans, au commencement de l’aventure du restaurant « Nono », il lui avait demandé de faire quelques extras et elle s’était rapidement prise au jeu. Julie est le genre de personne qui, quand une activité commence à lui plaire, n’y va pas avec le dos de la cuillère. Elle avait dévoré tous les livres sur la mixologie qu’elle avait pu trouver, s’était mise à suivre sur YouTube les plus grands barmans, pour comprendre leurs gestes, leurs attitudes et bien entendu le plus important leurs sciences.
Cette place, qui pour certains n’était qu’un prétexte pour boire gratuitement avec les clients, était pour elle un vrai métier et si Nono avait besoin d’elle, ce ne serait sûrement pas pour faire la potiche. « Si tu fais quelque chose, fais-le bien ! » disait son père et elle comptait bien honorer ses mots jusqu’à la fin de ses jours ; que ce soit pour servir la meilleure caïpirinha au monde ou pour venir à bout d’une sépulture de Pharaon vieille de 3000 ans.
Julie était en train de terminer son service, quand, une voix « suave » lui demanda : « Une blonde, la miss steplait », sur un ton de racaille de banlieue. Julie s’arrêta dans son nettoyage et releva la tête, pour observer l’aimable client qui venait d’arriver, puis se mit à pouffer de rire.
— Pff t’es trop conne ! sourit-elle en direction de Joana. N’empêche, tu fais super bien le gars de cité, un peu relou et beauf à la fois. Tu me diras, tu as été à bonne école. Julie faisait référence à sa « relation » avec Marco qui parlait exactement de cette manière.
— Ouais je me tâte à me lancer dans la vente de beuh justement, t’en penses quoi, bonne idée ou pas ?
— Si tu restes plantée sur la place Lamartine avec cette tenue, tu risques d’avoir plus de demandes pour une pipe que pour de la beuh ! avait lancé Julie en nettoyant ses verres d’un geste équivoque.
Un silence se fit ressentir pendant quelques secondes, et ce fut Joana qui explosa de rire la première avant d’être rejointe par son acolyte.
— Heureusement que je suis bon public quand même, en plus ma tenue est super classe, t’abuses !
— Je déconne ma poule, tu es magnifique comme d’habitude et en effet tu es très classe, tu avais un rencard ou quoi ? À voir ton regard, je n’ai même pas besoin de réponse ! Je le connais ?
— Non, tu ne le connais pas ! D’ailleurs, je le connaissais pas non plus ce matin en me réveillant. Il m’a abordé pendant que je faisais les courses en costume trois-pièces. Au début, je l’ai prise pour un gros lourd, mais, quand j’ai décidé de poser mon paquet de pâtes dans le caddie pour le regarder, je me suis dit « Waouh ! ».
Julie écoutait, religieusement, son amie raconter sa rencontre avec son nouveau coup de cœur, quand elle aperçut son téléphone s’illuminer. Elle avait reçu une notification, puis une deuxième, une troisième, elle prit son portable et le mit sur silencieux sans faire attention à ce qu’elle avait reçu.
— Tu l’aurais vu, brun comme je les aime, une petite trentaine, les tempes grisonnantes, musclé et moulé dans son costume, et son cul… si tu avais vu son cul ! s’extasia Joana
— Tu es encore tombée amoureuse toi !
— Je t’assure qu’il te plairait, un vrai gentleman
— Je n’en doute pas, mais où est-il ?
— Il n’est pas spécialement fêtard et il bosse tôt demain.
— Un homme qui ne te saute pas dessus dès le premier rendez-vous et qui prend le temps, c’est assez rare pour être souligné.
— N’est-ce pas ! C’est exactement ce que je me suis dit et avec les évènements récents, je t’avoue que je n’avais pas vraiment envie de faire une rencontre, mais je ne sais pas, je ne le connais pas et pourtant il me plaît d’une manière que je n’arrive pas à définir.
— Promets-moi de prendre le temps toi aussi s’il te plait et tu as intérêt à me le présenter bientôt !
— Oui, ne t’en fais pas maman, avait répondu Joana en lui faisant les yeux doux. Allez, je file, j’étais juste venu pour te faire un bisou.
Julie fit le tour du bar pour enlacer sa copine qui lui avait manqué. Depuis la soirée cauchemardesque au Dirt, elles ne s’étaient quasiment pas adressé la parole et ce n’était pas dans leurs habitudes.
— En tout cas, je ne sais pas si c’est la reprise des cours qui te sublime comme ça, mais, tu es radieuse ce soir, ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ton vrai sourire ! apprécia Joana.
— Merci ma poule. Ouais, je me sens bien, et la rentrée va me faire encore plus de bien. J’y retourne ! Mais on s’appelle demain, d’accord ?
Joana s’en alla toute guillerette aussi bien pour son rencard de ce soir que pour le retour du sourire si éblouissant de son amie. Enfin, la normalité allait pouvoir reprendre son cours et les choses redevenir comme avant.
Julie la regarda partir en s’emparant de son téléphone. Les notifications ne s’étaient pas arrêtées pendant leur discussion, bien au contraire, si bien que son visage passa de la joie à la peur en une fraction de seconde. Elle avait été taguée sur tout un tas de photos qui provenaient d’un profil Instagram qu’elle ne connaissait pas.
Des portraits d’elle et de son groupe d’amis de Thaïlande avaient été postés sur ce profil inconnu qui avait pour nom : « souvenirs ». Ce qui aurait dû lui faire terminer cette belle soirée en apothéose, en se remémorant de merveilleux moments, lui provoqua un début de crise d’angoisse, quand elle découvrit la photo d’un masque fissuré. Ce masque de carnaval appartenait à un passé qu’elle ne cessait de vouloir oublier, la disparition de Roberto. Ce masque qui réapparaissait, c’était le sien ! C’était celui de Julie !

Annotations
Versions