Chapitre 7 25 avril 2015 Chiang Mai

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L’aube dévoilait les premières lueurs du soleil. Au loin, les vaches, en train de paître le peu d’herbe encore humide grâce à la rosée du matin, faisaient leur apparition dans cette campagne si lointaine de Bangkok. Plus le décor avançait et plus le brouillard se dissipait, laissant émerger les montagnes verdoyantes de la région de Chiang Mai. Julie se levait difficilement de sa couchette, la nuit avait été courte. Les deux jeunes femmes avaient veillé tard, se racontant l’une après l’autre, leurs vies respectives. Si différentes et pourtant si proches à cet instant. Serait-ce comme ça à chaque rencontre de ce voyage, se demanda-t-elle, les gens allaient-ils les uns après les autres l’étonner et la faire évoluer, était-ce ça le voyage ?

Elle n’avait d’ailleurs jamais réellement voyagé, bien sûr, elle était partie en vacances comme tout le monde, mais Julie était en train de comprendre la différence entre le périple d’un vacancier et celui d’un voyageur. La distinction fondamentale entre celui qui voulait voir et profiter et celui qui voulait partager, prendre le temps et se laisser happer par chaque expérience sans penser au retour à la vie réelle.

Chiang Mai, avait été une étape importante dans la traversée de la Thaïlande que Marcel avait réalisé, 60 ans plus tôt. Quand elle était petite, il lui parlait d’un sanctuaire pour éléphants, un paradis sur terre où les herbes d’un vert éclatant étaient si hautes, qu’elles pouvaient cacher un éléphant jouant dans une mare de boue, à peine plus large que lui.

À chaque nouvelle histoire sur cette région, Marcel se confiait de plus en plus, en donnant toujours de nouveaux détails. Elle s’était régulièrement demandée, seule dans son lit après avoir été bordée par son grand-père, s’il ajoutait des anecdotes dans le but de la faire rêver ou bien s’il se sentait assez en confiance pour s’épancher davantage sur son histoire. Même si elle était enfant à l’époque, Julie avait senti que pour Marcel, cette région avait été une étape cruciale de son voyage. Il en sera peut-être de même pour moi, se dit-elle, le visage baigné par la lumière qui pénétrait peu à peu à travers les fenêtres de son compartiment.

7 h du matin, la tête dans le cul, mais le sourire aux lèvres, Salma et Julie décidèrent, sans se concerter, de continuer leurs aventures ensemble. Donnant leur destination à un des nombreux taxis qui les avait harcelées de questions sur le quai de la gare, elles étaient en direction de l’hostel où étaient logés Magalie et Josh.

La deuxième cité la plus importante du pays en termes d’habitants était minuscule en comparaison de sa grande sœur. C’était comme comparer un village français avec Paris.

— On va pouvoir respirer ici ! C’est exactement ce dont j’ai besoin. J’ai bien aimé Bangkok, mais, c’est beaucoup trop grand pour moi, fit remarquer Julie en s’imprégnant des paysages qui défilaient devant ses yeux.

— Tu vas être servie alors ! Il n’y a que des montagnes, des rizières et des temples. Enfin, c’est ce que j’ai vu sur mon Lovely planet. Quel est le prénom de tes amis qu’on rejoint à l’hostel ?

— Magalie et Josh ! Tu vas voir, ils sont géniaux. J’ai hâte de les revoir, ajouta Julie qui arborait un large sourire en découvrant la faune et la flore de sa nouvelle destination.

Effectivement, des temples, il y en avait absolument partout. Que ce soit sur les routes de campagnes ou en la ville, il y en avait pour tous les goûts, des petits, des grands, des dorés, des verts émeraude ou des blancs immaculés ; c’était un ravissement et ce n’était que les prémices de ce qu’elles allaient découvrir. Les deux amies étaient déjà sous le charme.

Débarquées dans la rue qui les menait à leur hostel, les deux jeunes femmes prirent conscience du calme qui régnait ici. Il était encore tôt, mais le soleil commençait déjà à leur brûler la peau. Il leur fallut marcher une centaine de mètres avant d’apercevoir une enseigne lumineuse où était inscrit « 248 roof top hostel ». Le passage à la réception fut court, elles étaient habituées à la routine administrative. Malheureusement, elles n’étaient pas autorisées à pénétrer dans les dortoirs, la plupart des voyageurs étant toujours en train de dormir.

— On n’a qu’à attendre sur le roof top ! proposa Salma, j’ai envie d’aller faire un tour dans cette gigantesque piscine qu’on a vue sur l’appli pas toi ?

En arrivant tout en haut de l’immeuble, une vue imprenable s’offrait à elles. Partout où elles pouvaient poser leurs yeux, les coupoles multicolores des innombrables temples leur souhaitaient la bienvenue. La ville était tout doucement en train de s’animer : les vendeurs ambulants poussaient leurs chariots, les mamies sur le trottoir confectionnaient tout un tas de produits artisanaux et la circulation commençait à ronronner de plus en plus fort.

Des chaises longues longeaient la piscine, elle-même collée au bar qui semblait n’ouvrir qu’à la tombée de la nuit.

— C’est une blague ! Tu as vu la taille de la piscine ? pesta Salma. Elle doit être quatre fois plus petite que sur les photos, Cabron !

— C’est vrai qu’ils abusent sur l’annonce, mais ça ne m’empêchera pas de sauter dedans, je suis déjà morte de chaud !

Sans réellement se soucier des potentielles caméras, Julie extirpa son maillot de bain de son sac à dos, retira ses vêtements et enfila son bikini pour goûter à l’eau de cette piscine minuscule. Salma salua la prise d’initiative de sa copine et fit de même. Le bonheur de la sensation de l’eau sur leurs corps après une nuit sur un matelas dur comme du bois était absolument délicieux.

— Putain, ça fait du bien ! se réjouit Julie en ramenant ses longs cheveux blonds en arrière d’un mouvement de tête, digne d’Ursulla Andress dans « Docteur No ».

— Tu es vraiment superbe ma belle, la complimenta Salma. J’adore tes cheveux, ils sont magnifiques.

— C’est gentil merci, mais parfois je préfèrerais peut-être les troquer contre un bonnet plus important ; mais bon, on ne peut pas tout avoir, du moins, le commun des mortels non, mais toi oui ! avait déclaré la Française en désignant le corps de Salma.

— Viens en Colombie et tu verras que je suis loin d’être comme tu le dis. Là-bas, toutes les femmes ont des formes, il n’y a rien d’exceptionnel, tu sais.

— Si elles sont toutes comme toi, je passerais mon temps à être complexée, alors, non merci !

Elles rirent de bon cœur.

— Pas besoin d’avoir de gros seins quand on a un cul et un visage comme le tien, ma belle. J’ai vu comment les mecs te regardaient à Bangkok, tu as fait tourner des têtes. D’ailleurs, tu en as profité un peu ou… ? l’interrogea-t-elle d’un air coquin.

— Pour tout te dire, je ne cherche absolument rien et je pense que les hommes doivent le ressentir… Je peux avoir ce regard…

— Froid !

— Ah tu vois tu as remarqué !

— Mais non je rigole et c’est plutôt une qualité d’ailleurs, ça effraie les petits cons, pas les gros par contre, ceux-là ils ne comprennent jamais à quel point ils n’ont aucune chance.

— Et toi… tu as profité ?

— Hum… 30 secondes, ça compte ? ironisa Salma avec un grand sourire qui les fit rire aux éclats.

— Tout dépend des 30 secondes !

Elles rirent encore plus fort.

— J’ai même pas eu le temps de savoir pour être honnête. Mais sinon à part ça, non. Des occasions il y en a eu, mais ils n’étaient pas forcément à mon goût. Mon style c’est plutôt : grand blond charismatique, tu vois le genre ? Si tu en connais un, n’hésite pas !

— Je n’en connais pas particulièrement de célibataire, mais, j’ai rencontré un mec à l’aéroport en partant pour la Thaïlande qui pourrait peut-être te plaire qui sait. En plus, il voulait qu’on se retrouve à Phuket, il est ici pour affaires si je me rappelle bien.

— Alors là, tu m’intéresses !

Au même moment, trois personnes firent leur apparition en haut des escaliers qui menaient au roof top.

— Hey les amis on est là ! cria Julie en direction de Mag et Josh qui étaient suivis d’un homme roux, petit, très mince avec des lunettes à double foyer.

— Déjà dans la piscine, vous perdez pas de temps ! Par contre, j’ai pissé dedans hier soir. J’étais tellement défoncé que j’avais la flemme d’aller aux toilettes ; du coup, elle est bonne ? déclara Josh, riant aux éclats.

Ni une, ni deux, les filles firent de grands gestes pour sortir le plus vite possible de l’eau, ce qui fit mourir de rire tout le monde

— T’as intérêt que ce soit des conneries ou je te la fais boire ce soir, lui promit Julie en le serrant dans ses bras pour le mouiller en guise de vengeance

— T’inquiète, c’est déjà fait, je n’ai pas vraiment apprécié sentir un courant chaud en buvant ma pina colada alors je lui ai fait boire la tasse, ajouta Magalie.

— Salut, moi c’est Julie ! dit cette dernière en direction du nouvel arrivant. Ravie de faire ta connaissance !

— Max ! Tout le plaisir est pour moi, dit le nouveau, en saluant les deux copines en maillot de bain.

— Mais en fait, on était tous dans le même hostel à Bangkok ! dit Salma qui avait reconnu le couple. C’est toujours comme ça de toute manière, on effectue tous à peu près le même trajet, donc on se recroise forcément, c’était pareil quand j’étais au Cambodge.

— Sauf moi, je n’y étais pas, j’ai rencontré ce couple de dégénérés ici ! annonça Max en souriant.

— Toi, tu nous connais déjà un peu trop bien ! Ça va sinon les filles, pas trop fatiguées après le trajet ?

— Fatiguées, mais ravies d’être arrivées ! J’ai trop hâte de voir les environs, les temples, la campagne, les éléphants, etc.

— Bon alors, tant mieux, car même si c’est pratique de voyager de nuit, ça nous a tué le dos avec Josh ! Heureusement qu’on a des champis ! Si ça vous dit, on va manger un bout et ensuite on ira se balader voir les temples, ça vous va ?

Cinq personnes qui ne se seraient sûrement jamais adressé la parole dans la vraie vie, marchèrent en groupe dans les rues calmes de Chiang Mai où le rythme de la vie semblait ralentir ici. Ce qui choqua Julie en premier, ce fut le bruit des oiseaux, dans l’arbre en face du restaurant qu’ils avaient choisi. La nature était présente au point de l’entendre et cela leur faisait à tous le plus grand bien. Rien que le fait de pouvoir se parler sans avoir besoin d’élever le ton de sa voix pour couvrir les bruits ambiants des voitures, des Tuk-tuk et des klaxons était fort agréable.

Trinquant avec un jus d’ananas si bon qu’il aurait pu être le dernier repas d’un prisonnier dans le couloir de la mort, les cinq voyageurs entamèrent des discussions qui allaient dans tous les sens. Magalie, ayant retenu que Salma s’était rendue au Cambodge, lui posa mille questions sur le pays qu’elle et Josh allaient découvrir dans quelques jours. Julie, elle, faisait la connaissance de Max, pendant que Josh était en pleine préparation d’un joint d’un mètre de long.

Max lui proposa un jeu pour deviner ses origines.

— Si tu réussis à trouver d’où je viens en trois essais, je prends une cuillère de la sauce piment de ton choix, dans le cas contraire attends toi à passer une sale journée. On a joué à ce jeu hier avec Josh, alors autant te dire, qu’avec sa tête de mi-Indien, mi-Californien, j’ai perdu lamentablement, au point de passer ma nuit sur les chiottes !

— Je suis joueuse et je déteste perdre donc j’espère que ton cul est prêt à y retourner !

Julie regarda attentivement Max. Même si elle venait d’affirmer son intention de jouer, elle n’avait pas forcément envie de passer sa journée sur les toilettes à cause d’une devinette à la con. Elle était de nature curieuse et observatrice, alors elle allait procéder par ordre.

Tout d’abord, il parlait anglais avec un très fort accent. Elle, qui regardait un paquet de séries en VO, pouvait à peu près reconnaître la provenance de tel ou tel accent. Le fait qu’il parle anglais ne voulait pas dire qu’il l’était, certains pays comme l’Allemagne ou les Pays-Bas sont très doués en langues, elle avait pu le remarquer depuis le début de son voyage.

Max était de taille moyenne avec des lunettes qui lui cachaient la moitié du visage. Il arborait des taches de rousseur de chaque côté du nez allant parfaitement avec ses cheveux couleur carotte. Pour finir, sa manière de bouffer les mots avait mis Julie sur une piste sérieuse. Elle était quasiment sûre d’avoir trouvé et comptait bien lui faire croire jusqu’au bout le contraire ; quitte à jouer…

— Bon, déjà tu parles anglais couramment, et je dirais que c’est ta langue natale, pas une langue secondaire donc je suis évidemment tentée de dire : Anglais !

— Raté ! s’écria Max en se réjouissant. Plus que deux chances ! Veux-tu que je te fasse une rapide description de ce que tu vas avaler ?

— C’est à la fin du bal qu’on paie l’orchestre, mon cher ! lui objecta Julie en français, sans qu’il en comprenne un traître mot.

— Quand j’étais plus jeune, j’ai eu l’opportunité de faire un voyage scolaire ; ma correspondante Amy, qui était aussi adorable que mesquine avait exactement les mêmes cheveux que toi. Alors… Écossais ?

Failed ! Dernière chance !

— Hum… pour finir : j’adore la série Peaky Blinders, tu connais ? L’acteur principal de cette série s’appelle Cillian Murphy ; beau à en crever, charismatique, dangereux, mais surtout, ce qui me frappe chez lui c’est son accent très prononcé et très caractéristique de la ville de Birmingham en l’occurrence.

— Je te rappelle que Birmingham est en Angleterre et tu as déjà épuisé cette réponse, rétorqua le rouquin sûr de lui.

— Exactement ! Sauf que l’acteur qui joue merveilleusement bien, soit dit en passant, se force à faire cet accent pour cacher celui de ses origines, qui est le même que le tien ! Notre ami Cillian est… Irlandais ! Donc, tu peux gentiment attraper la cuillère sur ta droite et te servir de cette sauce avec le bouchon vert. Tu te donnes un mal fou depuis le début de notre pari pour ne pas la regarder ; j’en déduis donc qu’elle ne doit pas être à ton goût, et bon appétit bien sûr ! dit Julie en finissant sa tirade par un sourire de satisfaction.

— Bravo la frenchie ! lança Josh affalé dans sa chaise. Je t’avais prévenu qu’elle était maligne.

Max, bon joueur, reconnut sa défaite cuisante et avala, la larme à l’œil, une des sauces les plus redoutables qu’on trouvait en Thaïlande.

La cuillère avalée, le joint fumé et le Cambodge décortiqué, le groupe de cinq se lança à l’assaut des multiples temples au sein de la ville.

Tous plus beaux les uns que les autres, à tel point que les batteries de leurs téléphones respectifs risquaient de ne plus tenir longtemps, Julie et ses amis ne s’émerveillaient pas seulement de l’architecture des bâtiments, mais également de leurs ornements. Max et Josh se prenaient en photo à tour de rôle dans la gueule des statues grandeur nature des diverses divinités bouddhistes, tandis que les filles admiraient avec attention les fresques gigantesques qui retraçaient l’histoire de Bouddha.

Malgré ces airs de premier de la classe, Max le nouvel arrivant, avait à la fois beaucoup d’humour et était aux petits soins avec les filles, en particulier avec Julie qui souffrait un peu plus du soleil avec sa peau blanche.

— Tu es en train de rougir, tu devrais mettre un peu de crème, tiens ! Les coups de soleil ça me connaît.

Le feeling passait particulièrement bien entre les deux jeunes gens qui continuaient à faire connaissance tout en flânant à travers les édifices religieux de la ville. Un temple en appelant un autre, ils passèrent la journée à visiter, rigoler, prendre des photos tantôt artistiques tantôt comiques.

Afin de finir la journée en beauté, le groupe s’arrêta devant un salon de massage thaï. Magalie et Josh avaient choisi l’option couple tandis que Max se retrouvait avec Salma et Julie pour un massage soft, tout à fait classique.

Les salons proposaient une multitude de soins, mais en règle générale ceux qui étaient choisis par la plupart des touristes étaient les massages soft ou hard. La différence résidait dans la manière de faire. Il fallait clairement aimer avoir « mal » pour opter pour un massage hard. Les masseuses semblaient prendre un réel plaisir à « malmener » les touristes, jusqu’à leur piétiner le dos.

Ils furent installés sur trois lits différents les uns à côté des autres. Les masseuses, qui ne parlaient pas un anglais parfait, firent comprendre aux trois voyageurs qu’il fallait se déshabiller et se mettre en sous-vêtement. Il était assez gênant pour Julie de se retrouver dévêtue devant Max qu’elle aimait bien, mais qu’elle connaissait à peine. Sa gêne fut balayée d’un revers de la main quand elle se rendit compte que ce dernier n’avait même pas lancé un seul regard dans leurs directions. Salma, elle, s’était empressée de s’allonger, vêtue de son plus simple appareil.

Julie, qui n’avait aucune intention envers Salma, avait, elle-même, contemplé les fesses bombées de la Colombienne, puis posa à nouveau son attention sur son camarade à lunettes.

Il est drôle, curieux, intelligent, attentionné et il ne jette même pas un œil quand on se déshabille… À mon avis, soit il est gentleman jusqu’au bout des ongles, soit…

Tandis que Julie laissait ses pensées et ses interrogations s’évanouir au moment même où la masseuse déposa ses mains sur elle, Max, quant à lui, posa ses lunettes à double foyer sur la table basse prévue à cet effet, s’allongea et dirigea son regard complètement flou sur les filles.

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