Chapitre 8 26 avril 2015 Chiang Mai
Le dortoir était calme, Julie avait dormi comme un bébé. En prenant la peine de ne réveiller personne, elle se glissa hors de son lit superposé, descendit de l’échelle et attrapa son sac avant de sortir.
Elle informa les gros dormeurs sur le groupe Whatsapp qu’ils avaient créé, qu’elle allait prendre son petit déjeuner dans le restaurant en face de l’hostel.
Trois pancakes accompagnés de morceaux d’ananas, un jus de fruits du dragon et un café froid, voilà de quoi bien démarrer la journée. Avant de se coucher hier soir, le groupe des cinq avait discuté du programme du jour, Julie leur avait proposé un peu d’aventures en partant à la recherche d’un sanctuaire d’éléphants.
Son petit déjeuner englouti, il était temps de relire son carnet de voyage. Une partie était destinée à son itinéraire et une autre aux notes de papi Marcel. Ce dernier avait tenu un journal de bord pendant plusieurs mois durant son propre voyage. Chaque soir avant de se coucher, il ouvrait ce dernier, taillait la pointe de son crayon et écrivait en détail ce qui lui était arrivé dans la journée. Julie l’avait lu une bonne centaine de fois, en imaginant son grand-père tel un explorateur à la découverte d’un pays encore inconnu. Son passage dans la région de Chiang Mai avait duré plusieurs semaines, il se déplaçait en moto, parcourant les villages alentour ; il était même allé dans le nord du pays à la rencontre de tribus avec lesquelles il avait découvert la confession bouddhiste. Julie qui n’avait pas autant de temps que Marcel pour découvrir les environs, avait fait le choix de cette région pour la beauté des temples, des villages et surtout aller à la rencontre des éléphants. C’était le rêve de beaucoup de personnes, mais elle ne faisait pas confiance aux soi-disant « sanctuaires » qui étaient censés recueillir les pachydermes maltraités. Certains étaient sans doute ce qu’ils prétendaient être, mais elle ne voulait pas prendre le risque de donner de l’argent à des esclavagistes. C’est pourquoi hier avant de se coucher, elle avait proposé à ses amis de louer des scooters et de partir en exploration pour essayer de trouver le sanctuaire que son grand-père avait décrit comme un paradis pour éléphants.
Pendant les mois qui avaient précédé son départ en Thaïlande, elle avait essayé de retrouver sur internet une trace de cet endroit qui était parfaitement détaillé dans le journal. Malheureusement les années ayant passé, il lui était impossible de trouver une information digne d’intérêt.
Son téléphone se mit à sonner et ses amis la retrouvèrent au restaurant prêts à découvrir la nature luxuriante qui les entourait.
Les voici donc partis sur les routes de campagne, dirigés par la générale Julie. Aidée des notes de son grand-père et de sa carte, elle avait réussi à tracer un itinéraire les faisant traverser une multitude de villages. Une cinquantaine de kilomètres les séparaient de leurs destinations si tant est qu’il y en ait une.
Julie, qui était derrière Salma, guidait la pilote en tête du peloton des trois scooters. Ils venaient de passer le premier checkpoint qui n’était autre qu’un temple bien connu de la région. Ils étaient pour l’instant dans la bonne direction. Les routes étaient dans un état de délabrement total, si bien qu’il leur fallait faire attention à chaque nid de poule ou bosses qui étaient légion. Leurs progressions se faisaient donc lentement, ce qui n’était pas un problème, tant la nature était belle et sauvage. Si sauvage d’ailleurs, qu’ils furent bloqués à un moment donné, par une famille de varans les obligeant à s’arrêter et à les regarder passer un à un. Ils en profitèrent pour se dégourdir les jambes ou aller au petit coin, notamment pour Max qui réclamait la pause pipi depuis quelques minutes. Trente secondes plus tard, un cri venant de derrière fit éclater de rire le groupe d’amis qui vit Max revenir en courant. Apparemment, un autre varan qui faisait la sieste dans les hautes herbes n’avait pas apprécié se faire asperger d’urine.
Julie, pliée en deux en regardant son visage blême, l’avisa que les varans n’attaquaient pas les humains en général.
— Pas de panique mon petit rouquin ! De toute manière, il n’aurait pas de quoi se faire un festin avec tes cinquante kilos tout mouillés ! ajouta Salma, qui eut en guise de réponse un doigt d’honneur en provenance de l’intéressé.
Après avoir bien rigolé de Max qui, malgré sa peur bleue, était assez bon public, le groupe se remit en selle à la recherche du second checkpoint. Un arbre millénaire devait se trouver au bout de la route qu’ils venaient de prendre. Marcel l’avait décrit comme un des arbres les plus imposants et les plus majestueux qu’il avait vus dans sa vie ; ils ne pouvaient donc pas le louper. Plusieurs minutes passèrent et toujours pas d’arbre gigantesque à l’horizon, Julie tapota alors sur l’épaule de Salma afin de s’arrêter à l’approche d’un village.
Alpaguant un groupe de villageois sur le bord de la route, elles leur demandèrent s’ils connaissaient le chemin qui les mènerait à l’arbre, mais impossible de communiquer ; ils ne parlaient pas anglais. Julie montra alors son carnet dans lequel Marcel en avait fait un croquis. Son initiative fut récompensée par un baragouinage thaï et surtout par une main tendue en direction d’une nouvelle route. Elle les remercia chaleureusement ainsi que son grand-père qui avait été un si bon illustrateur puis ils partirent dans la direction indiquée. Trente minutes plus tard, il était là, majestueux, Marcel n’avait pas menti et les villageois non plus.
— Il est colossal ! s’exclama Magalie.
Une armée aurait pu s’abriter à l’abri de ses branches qui s’étendaient sur plus de 30 mètres de circonférence, ahurissant !
— Et si on en profitait pour s’arrêter manger nos sandwichs ? J’ai trop faim et un mal au cul terrible ! supplia Salma.
— Ouais bonne idée, moi je meurs de soif. Qui a de l’eau ? demanda Josh.
Le groupe se posa à l’ombre des branches qui leur offraient une fraîcheur bien méritée.
Tout en avalant une bouchée de son sandwich, Magalie questionna Julie afin de constater leur avancée de la journée.
— Si je me fie à ce qu’on a fait jusqu’à maintenant, il ne nous reste que peu de kilomètres. Mais vu que nous sommes obligés de rouler à 10 km/h, je pense qu’on en a encore pour quarante minutes ou une heure max. On est arrivé à notre deuxième checkpoint, c’est déjà un bon point.
— Et il y en a combien en tout des checkpoints avant d’arriver ? demanda à nouveau Magalie, légèrement inquiète.
— D’ici quelques kilomètres, on devrait apercevoir sur notre droite un énorme bouddha surplombant une colline, ensuite il y aura un pont sur lequel on devra traverser un fleuve et normalement on sera arrivés.
— OK, donc après ce pont, on y sera enfin, renchérit Max. Cool ! J’ai hâte de voir ce que ton grand-père a vu.
— On verra bientôt les éléphants, assura Julie.
Repus et reposés, ils remontèrent sur leurs bolides en direction du fameux bouddha.
Julie en était certaine, ils allaient trouver cet endroit qui la faisait rêver depuis toute petite, elle allait enfin voir ces éléphants avec lesquels elle avait si souvent joué dans ses rêves.
Au loin sur leur droite, quelque chose scintillait dans la montagne, Josh lança un cri et tendit son bras en direction du point lumineux.
— Regardez ! Il est là !
Un sentiment étrange, presque mystique, parcourut le groupe. C’était comme si Bouddha leur montrait le chemin. Le pont ne tarda pas à montrer le bout de son nez, malheureusement leur progression devait maintenant se faire à pied. Ce dernier était fait de lattes de bois qui semblaient assez solides pour les faire passer de l’autre côté, mais uniquement sans leurs motos.
— Euh… Vous êtes sûrs là ? douta Salma, un peu tendue.
— J’y vais le premier et si je ne meurs pas, ça voudra dire que c’est costaud ! déclara Josh sans faire rire Magalie.
Il passa sans encombre l’épreuve du pont avant d’être rejoint par Salma qui finalement n’avait pas eu si peur que ça, suivis de Julie et Magalie qui se tenaient la main pour se donner du courage. En queue de peloton, Max, qui était loin d’être rassuré, s’agrippait aux cordes de chaque côté et marchait sur la pointe des pieds, comme si le pont allait céder.
— OK les amis, dernière ligne droite si on peut dire. On ne devrait pas tarder à atteindre le sanctuaire. Dans mes notes, il est dit qu’on doit marcher tout droit sur une centaine de mètres et on devrait y être.
— Putain c’est trop excitant ! s’écria Salma qui se délectait de cette journée.
— Ce sera tout de suite moins marrant si on ne trouve pas d’éléphants, mais une tribu cannibale, lui répondit Max. Tout le monde se mit à rire, excepté la brune plantureuse qui s’imaginait déjà attachée sur une broche à rôtir, entourée d’indigènes morts de faim.
Le groupe quitta le chemin de terre pour s’engouffrer dans la forêt tropicale devant eux. L’humidité qui y régnait était tellement pesante, que chaque pas qu’ils faisaient était une épreuve. Ils avançaient silencieusement, impatients d’arriver enfin. Julie regardait la cime des arbres tout en marchant, écartant les branches sur son passage.
— Vivement qu’on sorte de là s’inquiéta Salma, je suis sûre que c’est blindé d’araignées et de serpents. Il paraît qu’ils peuvent tomber des arbres pour venir s’enrouler autour de nous.
— Oh t’inquiète pas pour ça ! Je pense pas qu’il y ait un seul serpent assez long pour faire le tour de tes seins, s’esclaffa Max.
Sa remarque fit beaucoup rire ses amis qui sentaient que ce dernier voulait gentiment se venger de la blague de Salma sur son corps frêle, un peu plut tôt.
Tout en rigolant, Julie entendit quelque chose, des voix, se dit-elle. On entendait des voix. Son pas s’accéléra en direction du bruit tandis que la végétation s’amenuisait. Puis, ils sortirent enfin de la jungle, se retrouvant tous, sans exception, cois.
Une vallée d’un vert éclatant entourée de montagnes leur faisait face ; au centre se trouvaient des habitations fabriquées en bambous sur pilotis avec des toits de pailles. À l’extrémité, la puissance d’une cascade se faisait entendre. Le paysage était saisissant et devint féérique quand, à l’approche du village, les cinq compagnons aperçurent, jouant dans une mare, une maman éléphant et son petit.
Il régnait en ce moment magique, un silence de cathédrale mêlé d’émotions et d’émerveillements.
— Merci Julie ! lâcha Josh, profondément touché.
— C’est incroyable ! constata Magalie en regardant les pachydermes.
Tout le groupe y alla de son superlatif pour décrire ce qu’ils ressentaient en cet instant. Julie, qui en avait rêvé depuis si longtemps, laissa couler une larme le long de sa joue et vit son grand-père au milieu de ce havre de paix. Marcel se tenait là, souriant.
Avançant vers les autochtones, qui étaient vêtus d’un costume traditionnel haut en couleur, les cinq amis étaient encore pleins d’émotions.
— Vu la manière dont ils nous regardent, ils ne doivent pas souvent avoir de la visite j’ai l’impression, fit remarquer Magalie à voix basse.
Quand ils commencèrent chacun leur tour, à s’exprimer en direction des habitants, un sentiment d’incompréhension se fit vite ressentir. Pas un ne semblait les comprendre. Les villageois étaient tellement surpris de recevoir la visite d’étrangers qu’ils appelèrent l’intégralité du village à les rejoindre. Le groupe était maintenant entouré d’une petite cinquantaine d’individus curieux, les regardant sous toutes les coutures.
— Euh c’est légèrement intimidant là, fit Salma pas vraiment à l’aise de se faire reluquer de la sorte.
Soudain, une voix retentit dans la foule, une voix qui semblait s’adresser à eux et cette fois-ci en anglais :
— Ne vous inquiétez pas, ils sont tout simplement très étonnés de vous voir débarquer ici, dit la voix qui se rapprochait d’eux, écartant les villageois sur son passage tel Moïse écartant la mer rouge.
Une jeune femme brune, d’une beauté pure, fit son apparition. Elle était aussi habillée de ce costume coloré et d’une coiffe ornée de pièces d’argent. Toutefois, elle semblait différente des autres villageois, comme issue d’un métissage.
— Soyez les bienvenus ! Je suis Kulap, mais vous pouvez m’appeler Nina.
En Thaïlande, tout le monde a un surnom en plus de son prénom d’origine. La longueur de ce dernier est telle qu’il est plus facile de se faire appeler par un pseudo. Le groupe se présenta à son tour et était soulagé de pouvoir communiquer. Julie prit alors la parole :
— On est vraiment désolés de vous importuner de la sorte et d’arriver comme ça à l’improviste.
— Ne vous en faites pas, c’est un plaisir de vous recevoir, mais si je peux me permettre, êtes-vous perdus, avez-vous besoin d’aide ?
La bienveillance de Nina à l’égard des cinq étrangers faisait honneur au peuple thaïlandais.
— Perdus… pas vraiment, dit Julie. Mon grand-père est venu ici, enfin je pense que c’est ici, il y a une soixantaine d’années.
Julie montra alors son carnet pour plus de clarté. Nina regarda attentivement les notes inscrites dessus ainsi que les illustrations laissées par Marcel.
— À en croire ce que je vois, vous êtes au bon endroit. Bouddha a veillé sur vous, nota Nina. Vous venez sans doute de Chiang Mai, j’imagine ? Les routes pour accéder à notre village ne sont pas très praticables et il n’y a aucun panneau pour indiquer le chemin. La personne qui a dessiné sur ce carnet a fait du bon travail.
Le compliment alla droit au cœur de Julie qui ressentit un frisson courir le long de son échine. Son voyage prenait un tournant, elle le sentait. Ce village avait quelque chose de très particulier, mais elle ne savait pas comment l’expliquer.
— Si vous le souhaitez, je peux vous faire visiter.
— Ce serait génial ! remercia Max en joignant ses mains.
Le groupe suivit la guide, qui leur expliqua l’histoire de sa tribu. Le village de la tribu des Akha était retranché dans les montagnes depuis très longtemps, non pas pour fuir la civilisation, mais pour aspirer à une vie paisible et plus proche de la nature. Cette tribu, qui croyait dans le chamanisme, vivait en paix avec les esprits avec qui ils partageaient leurs quotidiens. Dans cette vallée fertile, entourée de montagnes et baignée de soleil, une vingtaine d’éléphants vivaient en harmonie, loin des hommes et de l’esclavagisme causé par le tourisme de masse.
Les cinq amis n’en revenaient pas. Quand Julie leur avait parlé de cet endroit perdu en leur montrant les illustrations du grand-père, ils étaient tous très emballés, mais ils ne s’attendaient pas à une découverte aussi époustouflante.
Tout était exactement comme il l’avait décrit, comme si, même après soixante ans, rien n’avait changé. Plus haut, une cascade dévalait la pente à toute vitesse et venait s’écraser cinquante mètres plus bas contre des rochers pour former une piscine naturelle. Une partie des éléphants était en train de s’abreuver tandis que d’autres profitaient des petites mares environnantes pour jouer dans la boue.
Ils rêvaient tous secrètement de s’approcher d’eux.
— Les éléphants qui vivent ici sont habitués à l’être humain, ils vivent en harmonie avec ma tribu. Si vous souhaitez aller les voir, n’hésitez surtout pas, ils seront ravis de recevoir de l’aide pour s’enduire de boue.
— Qu’est-ce que ça la boue leur apporte exactement ? demanda Josh.
— Cela les préserve des parasites et les rafraîchit, répondit leur hôte.
Magalie et Julie avaient jeté leur dévolu sur la maman et son petit vu un peu plus tôt.
— Tu penses qu’on peut aller avec eux ? demanda Julie, il n’y a pas de risques qu’elle veuille le protéger ?
— Je vais venir avec vous pour être sûre que tout se passe bien, une maman peut se montrer très protectrice, mais ça devrait aller.
Nina retira une partie de son costume et prit la main des deux jeunes femmes. Pendant ce temps, Salma, Josh et Max se dirigèrent vers un groupe plus important.
Le sourire et la joie illuminaient leurs visages, tels des enfants devant un sapin de Noël. Le fait de pouvoir s’approcher d’animaux aussi majestueux en ayant la possibilité de les toucher, de leur parler, n’avait pas de prix. Ce qu’ils ressentaient était tout simplement indescriptible.
Après avoir profité de ces derniers, ils allèrent tous se baigner au pied de la cascade afin de retirer la boue collée sur leurs corps. Josh ne put se retenir de balancer de l’eau aux visages de ses copains, tandis que Julie plus loin se laissait flotter, la tête à moitié immergée. Elle regardait les nuages passer, avec en bruit de fond, les rires au loin et le fracas de la chute d’eau. Tout était si parfait, se dit-elle, la vie était si belle et cet endroit, exactement comme elle se l’était imaginé petite fille. Elle se pinça la cuisse pour se réveiller, mais c’était bien la réalité. Elle se baignait dans une piscine naturelle, créée par une cascade, dans une vallée sans âge, entourée de montagnes où des éléphants étaient devenus ses nouveaux amis.
Cependant, il allait bientôt falloir penser au retour s’ils ne voulaient pas se faire piéger par la nuit. Tout en séchant leurs corps trempés et apaisés, ils entendirent une mélodie qui provenait du village. Des tambours retentirent de plus en plus fort, associés à des bruits de cymbales.
— Vous fêtez quelque chose de particulier ce soir ? demanda Julie en direction de Nina.
— Oui, nous fêtons la venue de cinq étrangers au sein de notre tribu, répondit-elle en leur souriant. La musique que vous entendez est une ode à la fraternité et à l’amour.
Alors qu’ils étaient sur le point de partir, Magalie, Salma, Julie, Josh et Max, virent au centre du village un énorme banquet qui avait été dressé en leur honneur.
— Waouh, ils ont fait tout ça uniquement pour nous, mais on doit partir, la nuit va tomber, renchérit Salma.
— Ils ont préparé toute cette nourriture et toutes ces décorations alors qu’ils ne nous connaissent même pas, c’est complètement fou ! ajouta Josh abasourdi par tant d’hospitalité.
— Les visiteurs sont une bénédiction de Bouddha pour notre tribu, si vous acceptez notre hospitalité, je vous installerai personnellement dans notre maison familiale, vous êtes mes invités, mais je ne vous force pas, c’est à vous de choisir.
Le groupe d’amis se regarda, gêné par tant de générosité, puis ils pensèrent à leurs affaires et à l’hostel qui les attendait.
— Sincèrement les gars, notre hostel ne nous coûte rien, avisa Magalie. Nos affaires sont en sécurité, et de toute manière, même en partant maintenant, on va forcément rentrer de nuit. Même si je fais confiance à Julie pour nous ramener à bon port, je trouverais ça con de refuser une occasion comme pareille.
— Ouais et en plus la bouffe a l’air extraordinaire ! s’exclamèrent en cœur les garçons en bavant littéralement devant le buffet.
La décision était donc prise. Ils avancèrent vers la table et prirent place aux côtés des habitants du village. Le groupe de musique continuait à jouer en leur honneur et avait été rejoint par une dizaine d’enfants venus danser au rythme des tambours. À la fois émus et gênés par tant d’égard, les cinq amis finirent par se laisser aller à la fête.
Julie qui était assise à côté de Nina lui demanda :
— Est-ce que tu vis ici toute l’année ?
— Non, je suis venue pour célébrer Songkran, qui est notre Nouvel An. Sinon, j’habite à Bangkok le reste de l’année, mais j’aime revenir dans le village où je suis née pour fêter ce genre d’évènement.
— Ah d’accord et que fais-tu à Bangkok ?
— Je suis avocate dans un cabinet international, en droit pénal plus exactement.
— Sacrée trajectoire de vie ! s’exclama Magalie. Passer d’un village du fin fond de la campagne, à un cabinet d’avocats international, c’est incroyable ! Tes parents et ta tribu doivent être très fiers de toi !
— Ma tribu oui, mais mes parents, pas vraiment, enfin… je ne sais pas trop à vrai dire.
— Je suis désolée, je ne voulais pas être indiscrète
— Non, ne t’en fais pas, il n’y a pas de mal. Disons que, je n’ai jamais connu mon père et nous sommes brouillées avec ma mère depuis quelques années maintenant donc, je ne peux pas affirmer qu’ils soient fiers de moi. Mais le plus important est de tracer son propre chemin en faisant fi des autres.
Nina rayonnait non pas uniquement par sa beauté, mais également par sa sagesse. Il émanait quelque chose d’elle, une aura indéfinissable, qui semblait éblouir Julie et ses amis.
— Tes parents aussi sont issus de cette tribu, j’imagine ? demanda Salma, qui elle, n’hésitait pas à mettre les pieds dans le plat.
Nina n’avait aucun mal à parler de sa vie, au contraire elle se laissa aller à la confidence :
— Ma mère est originaire du sud de la Thaïlande tandis que mon père était le fils du chamane du village. Ils se sont rencontrés à Chiang Mai. Certains membres de la tribu se rendent en ville une fois par mois, pour vendre des produits artisanaux aux touristes ou aux commerçants. Ma grand-mère paternelle confectionnait les meilleurs tissus en soie de la région et était très réputée pour cela. Un jour où mon père l’avait accompagné, il tomba sur ma mère, littéralement j’entends. Il avait trébuché sur un poisson qui s’était échappé de l’aquarium d’un magasin. La vendeuse de l’échoppe était sortie en courant pour rattraper le poisson fuyard et avait glissé sur une flaque d’eau que ce dernier avait laissée dans sa fuite. La vendeuse s’étala par terre de tout son long et mon père lui tomba dessus. C’est ainsi que mes parents se sont rencontrés. Il est ensuite retourné plusieurs fois en ville pour la revoir et lui faire la cour puis quelques mois plus tard je suis née, relata Nina en souriant à sa grand-mère qui venait de s’approcher d’eux.
Une vieille femme d’une grande élégance avec les traits marqués venait de faire son apparition, elle prit le visage de Nina entre ses mains en l’embrassant sur le front. La douceur de la vieille femme envers sa petite fille était attendrissante.
— Je vous présente Madee, ma grand-mère.
Cette dernière lança un grand sourire aux invités, puis alla se positionner en bout de table. Tous les habitants se levèrent et, avant de se rasseoir, prononcèrent une phrase en direction de Madee. Celle-ci leur répondit en joignant ses mains et en penchant la tête vers l’avant.
— Est-ce que c’est la cheffe du village ? demanda Josh, d’une voix à peine audible, pour respecter la scène qui se présentait à eux.
— Depuis le décès de mon grand-père, c’est Madee qui est devenue la nouvelle chamane du village. C’est un statut très important au sein de la tribu qui peut être vu comme le rôle de chef, pour vous occidentaux.
Afin de lui donner tout le respect qui lui était dû, les cinq amis joignirent également leurs mains en direction de la chamane.
Le repas commença avec beaucoup de questions et de curiosité autour de la tribu des Acka. Nina se faisait un plaisir de répondre à toutes les questions qui lui étaient posées, notamment par Josh qui ramassait toutes les dix secondes des coups de pied sous la table venant de Magalie, le trouvant trop curieux.
Le banquet était un délice, ils se régalaient des plats riches et variés qui arrivaient les uns après les autres, c’était un vrai festin. Tout le monde rigolait, chantait, dansait, la joie de vivre était au rendez-vous sauf, peut-être, pour une personne qui restait à l’écart.
— Qui est cette femme qui ne participe pas à la fête ? demanda Julie.
— C’est la vieille folle du village, lui répondit Nina en retirant la chair du poulet qu’elle était en train de décortiquer
— La vieille folle du village ? Mais, pourquoi est-elle folle ? demanda Max à son tour.
— Il y a longtemps, c’était une femme joyeuse et drôle, aimée de toute la tribu. Elle et son mari étaient très respectés et œuvraient pour le bien de la communauté. Un jour, leur fille est partie seule chercher de l’eau à la rivière sous le pont que vous avez franchi. Malheureusement, ce jour-là, le courant était trop fort. Son père l’a retrouvée deux jours plus tard en contrebas, elle s’était noyée.
Ils se turent tous, embarrassés et tristes de ce qu’ils venaient d’entendre.
— Ce n’est pas tout… Elle était enceinte et le bébé n’a pas survécu. Le soir même, plusieurs enfants qui étaient en train de jouer dans la forêt ont retrouvé le corps du père, pendu. Depuis ce jour, elle a complètement perdu la tête et a sombré dans la folie. Tout ce qu’elle raconte est incompréhensible et n’a absolument aucun sens. Le mari de sa fille, quant à lui, n’a pas supporté ce drame et a quitté le village, personne ne l’a plus jamais revu.
Après avoir conté la tragédie qu’avait vécue cette dame, Nina se leva de table pour aller danser avec les enfants. Les compagnons finirent leurs repas en discutant de choses plus gaies, mais Julie, quant à elle, ne pouvait pas détourner les yeux de cette femme qui semblait la regarder au loin.
La soirée touchait à sa fin, il était temps d’aller se coucher. Julie et ses amis avaient été confortablement installés par Nina et sa grand-mère. La chamane avait hérité de la plus grande maison du village, vraisemblablement en raison de son statut.
— Merci infiniment d’avoir pris soin de nous comme tu l’as fait tout au long de la journée Nina, c’est tellement généreux de ta part et de la part de tout le village, on ne sait pas comment te remercier, lui dit Julie
— C’est moi qui vous remercie. Vous savez, c’est tellement rare de recevoir de la visite que pour nous, chaque étranger qui arrive jusqu’ici doit être traité comme un membre de notre tribu. Merci à Bouddha et aux esprits de vous avoir guidés jusqu’à nous, dit-elle avec une gentillesse et une humilité sans pareil.
Ils étaient profondément touchés par les mots de Nina. La journée avait été incroyable, enrichissante et pleine de surprises. Tous ces souvenirs allaient rester gravés à tout jamais dans leurs mémoires.
Avant d’aller se coucher à son tour, Julie sortit pour aller aux toilettes qui étaient placées à quelques mètres de la maison. Sur le chemin en terre, elle put admirer le ciel étoilé doté d’une voie lactée sans aucune autre mesure. Alors qu’elle avait le regard tourné vers les étoiles, elle sentit une main lui agripper le bras. Elle se mit à hurler et fit un énorme bond en arrière. C’était la vieille folle, qui était là, devant elle. Cette dernière se mit à lui parler dans un langage qu’elle ne pouvait pas saisir.
— Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites, madame, je suis désolée, déclara Julie en anglais.
Elle n’en démordait pas et continuait à baragouiner à la vitesse de l’éclair des phrases inintelligibles. Voyant dans le regard de Julie une incompréhension totale, la vieille folle tendit un objet à Julie qui reconnut immédiatement son carnet de route.
— Où avez-vous trouvé ça, c’est à moi ! cria Julie, qui avait retrouvé assez d’aplomb pour lui arracher des mains son précieux guide.
La vieille folle tapota d’un doigt ferme et autoritaire le carnet, de manière à faire entendre à Julie qu’elle devait l’ouvrir.
— Qu’est-ce que vous voulez ? Je ne saisis pas !
— Photo ! Livre !
— Photo, livre répéta Julie, vous souhaitez voir les photos dans mon carnet ?
— Photo ! Livre ! Homme ! Esprit !
Julie ouvrit le précieux document, commençant à comprendre ce qu’elle désirait et tournait les pages, une par une, devant le regard hypnotisé de la vieille folle. Soudain, elle se mit à gesticuler et à lui parler en la prenant par les épaules. Elle fixait la photo de Marcel. Julie ouvrit grand les yeux :
— Vous avez connu mon grand-père, vous avez connu Marcel ?
— Marcel ! Ici ! Maintenant ! Esprit !
Julie, qui ne voulait pas mal interpréter ses élucubrations, répéta les mots de cette dernière qui se remit à bouger dans tous les sens, en faisant des signes avec ses mains en direction du ciel.
— Esprit ! Marcel ! Ici ! répéta-t-elle
Julie, se souvenant de qu’avait dit Nina au sujet des esprits, commença à sentir les larmes lui monter aux yeux.
— Vous êtes en train de me dire que mon grand-père est ici avec nous ?
— Oui ! Marcel, ici pour toi, Julie !
En entendant la vieille folle prononcer son prénom, Julie ne put retenir ses larmes. Pouvait-elle sincèrement croire à tout ça ?
— Vous pouvez parler avec Marcel, vous pouvez parler avec mon grand-père ? demanda-t-elle la voix haletante, brisée par les pleurs.
La vieille folle sourit à Julie, comme si, sa prétendue folie venait de s’envoler et arbora un visage qui semblait ne plus lui appartenir. Elle s’approcha plus près et tendit sa main en direction du visage de Julie pour sécher ses larmes en lui disant :
— Rends-toi à Koh Phi Phi sur les traces de ma bien aimée…

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