Chapitre 9 15 septembre 2015 Tours
Deux semaines à ruminer, à essayer de comprendre, à ne pas dormir de la nuit. Deux semaines qui l’avaient jetée, à nouveau, dans une situation où sa joie de vivre, à peine retrouvée, était repartie en courant.
Le passé refaisait surface dans une incompréhension totale. Julie n’avait pas osé recontacter le groupe de Thaïlande pour leur demander si, eux aussi, avaient vu le compte Instagram estampillé du nom « souvenirs ». Elle s’était rendu compte qu’elle avait été la seule à être taguée sur les photos. Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Qui est derrière tout ça ? Est-ce que quelqu’un me veut du mal ?
Toutes ces questions tournaient en boucle dans sa tête et l’empêchaient de se consacrer à son début de semestre, pourtant si important.
Il était 8 h du matin, on était mardi et le premier cours de la journée commençait dans une heure. Julie habitait un appartement du vieux Tours, à deux pas de la Fac de lettres où étaient dispensés ses cours. Comme à son habitude, Julie avait toujours de l’avance, mais arrivait toujours en retard, un vrai don de la nature.
Regardant son plafond depuis déjà une demi-heure, il était temps de se bouger rapidement le cul ; le temps de prendre sa douche, son petit-déj, se coiffer, se maquiller et de choisir enfin sa tenue, une heure n’allait pas être suffisante.
Encore dans ses pensées concernant les photos, elle se demanda pourquoi la personne qui avait créé ce compte avait pris la peine de la taguer uniquement elle et pourquoi ne pouvait-elle pas entrer en contact avec elle. À maintes reprises, elle avait essayé d’envoyer des messages, mais la personne derrière ce compte, avait fait en sorte de se rendre indisponible. La seule manière qu’elle avait trouvée pour être visible avait été de laisser un commentaire sur une des photos où l’on voyait tout le groupe sur une plage.
Le problème c’est que le commentaire qui avait été posté le lendemain de la découverte du compte n’avait reçu encore aucune réponse, de quoi la rendre folle.
8 h 15 :
Putain je suis en retard !! Tant pis pour la douche et tant pis pour mes cheveux gras, de toute manière je me trouve hideuse alors ça ne changera pas grand-chose.
8 h 35 :
Petit déjeuner terminé.
8 h 45 :
Après avoir enfilé et finalement jeté sur son lit une dizaine de tenues différentes, elle sortit de chez elle avec un t-shirt et un pantalon 3 fois trop grand.
8 h 50 :
Arrivée devant l’entrée de la faculté.
— Mais non ! Qui êtes-vous madame ? demanda Joana, éberluée. Tu as 10 min d’avance, c’est historique ! Tu as hâte de voir l’autre grosse conne de Gasquin ou quoi ?
— J’ai autant envie d’aller en cours que de me pendre, si tu vois ce que je veux dire, répondit-elle en la prenant dans ses bras.
Joana se mit à renifler
— Ah oui ! OK, je comprends… Tu sais, une bonne douche, c’est pas mal des fois, petite cochonne !
— Ça va ! je n’avais pas envie ce matin… objecta Julie en baillant à s’en décrocher la mâchoire
— Toi, tu dors toujours pas à ce que je vois ! Depuis quinze jours, j’ai l’impression d’avoir affaire à un zombie ; si tu dors en cours, ça va être compliqué de conquérir le Louvre, ma poule !
— Et après c’est moi qui joue la maman ?
— Je dis ça pour toi hein ! Si jamais tu foires ton année, je serai vraiment dégoutée pour toi, mais d’un autre côté, ça voudra dire que tu resteras ici avec moi pour le master alors… dit Joana, accompagnée de son rictus enjôleur.
Arrivées en cours, Joana et Julie s’installèrent dans l’amphithéâtre pendant qu’un photocopié était en train de passer de mains en mains.
— Oh génial ! la Joconde… Encore !! Elle n’en a pas marre de parler de la même chose sans déconner ! La petite Lisa par ci, la petite Lisa par là. On l’a étudié une cinquantaine de fois ce putain de tableau, je te jure, je peux plus me la voir avec son p’tit air prude celle-là ! avait protesté Joana.
— Imagine quand même que tu parles d’une meuf qu’on a peinte au 16e siècle et qui est toujours à elle seule la représentation de l’art dans le monde entier ! Mais bon, je te l’accorde, sa fausse timidité m’agace aussi. Je suis sûr qu’entre deux coups de pinceau, le petit Léonard devait se faire plaisir !
Il y avait toujours en Julie, cet esprit moqueur et taquin qui faisait tant rire Joana. Ça n’avait d’ailleurs pas manqué, cette dernière était pliée en deux.
— Quelque chose d’amusant, mesdemoiselles ? Avez-vous quelque chose à partager d’intéressant avec l’ensemble de la classe ? interrompit Madame Gasquin, avec sa voix nasillarde, si exaspérante.
— Absolument pas Madame Gasquin ! Nous étions en train de nous émerveiller devant ce chef-d’œuvre… Saviez-vous que l’on avait retrouvé ses descendants ? demanda Joana d’un air insolent.
— Nous ne nous préoccupons pas du présent, mais du passé dans mon cours ! Veuillez respecter le calme qui doit régner, je vous prie.
— Tu ferais bien de revenir un peu dans le présent et de te faire sauter, ça te ferait du bien… protesta Joana à voix basse, faisant rigoler son acolyte, qui devait faire tout son possible pour atténuer son fou rire.
Malgré toutes les mésaventures, qu’elle pourrait connaître, Julie à cet instant savait que Joana serait toujours là pour la faire rire et la réconforter. Avec elle, heureusement, elle pouvait s’échapper.
La journée de cours terminée, les voici maintenant sur la terrasse du café des trois bonshommes, qui se situait non loin de la fac.
— Tu veux boire quoi ? demanda Julie. Je vais aller commander au bar avant d’aller pisser.
— Un jus de tomate s’il te plait.
— Un jus de tomate, sérieux ? Tu te fous de ma gueule ?
— Bah quoi ? On n’a pas toujours besoin de prendre de l’alcool, j’ai envie de boire un antioxydant pour une fois. Ça me fera pas de mal.
— Très bien Madame, c’est ton nouveau mec qui te fait boire ça ou quoi ?
— Figure-toi que… oui, mais ça veut pas dire que je suis influençable, hein !
— Ouais… ouais… bon, je reviens.
Julie alla commander les boissons au bar et partit aux toilettes. L’été indien qui se profilait faisait du bien à Joana, elle adorait cette douce chaleur salvatrice et en profitait pour fermer les yeux quelques minutes le temps que Julie revienne.
— Un jus de tomate et un Perrier menthe ! C’est ici ? annonça la serveuse en déposant les boissons sur la table, ce qui la fit sursauter.
— Oui, je vous remercie.
Au même moment, la sonnerie d’un téléphone se mit à retentir mais personne autour ne décrocha. Puis, une deuxième salve se fit entendre. Afin d’être sûre, elle fouilla dans son sac à main et vérifia que ce n’était pas le sien. À la troisième, Joana reconnut la sonnerie caractéristique d’Instagram. Sans vouloir fouiller dans les affaires de Julie, elle regarda juste l’espace d’un instant dans le sac de son amie si l’appel provenait de chez elle, bingo ! Sauf que le prénom de la personne qui s’afficha ne lui disait absolument rien. Au même instant, Julie revint des toilettes et vit Joana avec son portable dans ses mains.
— Tu as reçu plusieurs appels, notamment sur Insta d’une certaine Salma ! C’est qui ?
Julie récupéra son téléphone et s’assit avec un air inquiet.
Si Salma m’appelle, c’est forcément par rapport aux photos. Ça fait des mois qu’on ne s’est pas écrit, il faut que je la rappelle !
— Euh… désolée ! Je dois y aller, ma poule ! dit Julie en attrapant ses affaires et en laissant un baiser sur la joue de Joana.
— Tu devais m’inviter chez toi à manger ce soir je te ferai dire !
— Euh… ouais OK, euh… à ce soir ! Je file !
Sur ces mots, Julie laissa Joana, seule, devant les verres intacts ; elle s’en voulait, mais devait absolument tirer au clair cette histoire.
Dans son studio baigné de lumière réchauffant la petite pièce, Julie venait de s’asseoir dans son canapé et se préparait à rappeler Salma, son cœur battait la chamade. Elle cliqua sur le nom de son amie de vacances et attendit :
— Enfin, tu réponds ! éructa Salma qui semblait à la fois agacée et inquiète.
— Bonjour à toi aussi Salma ! lui rétorqua Julie irritée.
— Ouais salut ! Écoute, je t’ai appelée, car je flippe à mort là ! Je viens de voir tout un tas de photos sur Insta. Un compte que je connais pas, m’a taguée à l’instant et j’ai vu qu’il t’avait taguée aussi, mais pas les autres.
— Je sais, ça fait déjà quinze jours que j’attends d’avoir des réponses, j’ai même laissé…
— Un commentaire, ouais, j’ai vu ! Et alors pas de nouvelles ? Toi non plus tu peux pas lui écrire à ce cabron ?
— Non impossible, il ou elle d’ailleurs j’en sais rien, a bloqué sa messagerie, c’est pour ça que j’ai laissé un commentaire pour que la personne réagisse.
— Putain on est dans la merde ! avait déclaré Salma, effrayée.
— Attends, pourquoi tu flippes autant ? Tu m’avais dit que tu étais à l’intérieur de la cabane quand ça s’est passé, et que tu n’avais rien vu de la scène, quand… il est tombé !
Julie en prononçant ces mots avait la gorge serrée.
— Évidemment que j’ai rien à voir là-dedans ! Tu insinues quoi, là ? Que c’est moi qu’on voit sur la vidéo ?
— Quoi ? Quelle vidéo ? De quoi tu parles ?
— Je croyais que tu étais au courant du compte Insta ? T’as pas vu la vidéo ? Ce cabron vient de publier un post avec ma photo et la vidéo, j’ai rien fait, moi, putain !
Salma criait et pleurait, littéralement morte de peur. Julie regarda immédiatement son téléphone, cliqua sur l’application et se rendit sur le compte « souvenirs ». En effet, une dernière publication venait d’apparaître, sans doute pendant qu’elle finissait ses cours et qu’elle s’apprêtait à prendre un verre avec Joana.
Au départ, elle ne comprenait pas. La vidéo montrait les images d’un espace en plein air, rempli de caisses et de structures métalliques au sol. Étant en noir et blanc, on distinguait mal ce qui s’y trouvait, tant la lumière du lampadaire était puissante. Soudain, elle le vit, là, au bord du précipice. Au loin, on apercevait une silhouette regardant dans le vide, puis une autre juste derrière qui s’approchait. Elle avait l’impression que les deux personnes se faisaient face à présent. La scène était filmée de trop loin pour être sûre de ce qu’elle voyait.
Mon Dieu, Non ! hurla Julie en portant sa main devant sa bouche. Elle lâcha son téléphone à l’instar de la silhouette qui basculait dans le vide, poussée par l’individu qui se tenait face à lui…

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