Chapitre 16 3 mai 2015 - 15 h Monkey Beach
Une petite dizaine de canoës s’élançait du port de l’île, parmi lesquels, Julie et ses acolytes en faisaient partie. À quelques coups de pagaies se trouvait Monkey Beach : île splendide et sauvage où les singes locaux étaient rois.
Tout le monde semblait ravi de l’escapade sauf peut-être Salma qui ne semblait pas vraiment à son aise sur cette petite embarcation. Elle ne manqua pas de faire savoir au groupe que sa préférence aurait été de s’y rendre en bateau à moteur.
— Ça fait seulement quinze minutes qu’on est partis et je te rappelle que c’est moi qui rame, d’ailleurs un petit coup de main ne serait pas de refus, souligna Zach.
— Justement, ça fait déjà quinze minutes ! Tu avais dit que c’était juste à côté. Imagine si je tombe du canoë, je fais quoi ?
— Ça va, arrête de râler ! Si tu tombes de toute manière je tomberai avec toi et tu pourras t’accrocher à moi au pire et à tout ce que tu voudras d’ailleurs…
— Ouais, par contre, ne te trompe pas d’aileron Salma. Les requins dans le coin ne seront peut-être pas aussi amicaux que Zach.
— Euh… C’est un concours de blagues beauf ou quoi les mecs… ? lâcha Julie pleine de désespoir. En plus, les requins à pointes noires sont inoffensifs, donc pas de crainte de ce côté-là.
— Ah oui, c’est vrai, j’avais oublié, maintenant que madame a eu droit a son cours de plongée privée, elle est imbattable sur la faune et la flore de Koh Phi Phi.
— Quel rabat-joie ! Je me suis déjà excusée dix fois de ne pas vous avoir attendus.
— T’as eu parfaitement raison ma belle ! C’est toujours plus agréable les cours particuliers, surtout avec Roberto… En plus lui, il t’emmène en bateau, pas dans un putain de canoë !
Une gerbe d’eau provenant de la pagaie de Zach alla s’écraser sur le t-shirt blanc de Salma qui se figea, bouche ouverte en poussant un cri.
— Ça, c’est pour avoir bavé sur Roberto ! informa Zach hilare
Une autre gerbe d’eau vola dans les airs avant d’asperger Max
— Et ça, c’est pour mon plaisir personnel ! imita Julie.
Un calme demeura quelques secondes entre les deux canoës côte à côte puis, une tempête se déchaîna quand Salma et Max décidèrent de se venger à leur tour. L’idée plut énormément aux autres canoës, si bien que tout le monde se retrouva complètement trempé à l’approche de Monkey Beach. Quelques coups de pagaies plus tard, ils retrouvaient enfin la terre ferme au plus grand bonheur de Salma.
Cette petite plage, bondée de singes, n’était pas réellement propice à la bronzette. Très rapidement mangée par la forêt tropicale, elle n’en demeurait pas moins délicieuse aux goûts des touristes venus partager quelques moments complices avec les propriétaires. Cependant, Zach qui connaissait bien les lieux les prévint :
— Conseil d’ami, ne vous approchez pas trop près des singes et surtout pas des mères avec leurs petits, ils peuvent devenir très agressifs. Salma en a déjà fait les frais à Phuket, mais ici à cause des touristes qui se comportent n’importe comment, c’est le level au-dessus.
— Et c’est maintenant que tu nous le dis ? déplora-t-elle.
— Cette plage vaut le détour, avoue-le ! Il ne faut juste pas être trop proche et tout ira bien.
Zach continua son explication sous le regard attentif de ses amis :
— Depuis quelques années et l’affluence grandissante pour la Thaïlande, beaucoup de problèmes ont commencé à faire leur apparition, notamment envers les animaux. Salma m’a parlé du sanctuaire pour éléphants que vous êtes allés voir, malheureusement tous les gens ne sont pas aussi respectueux que ceux que vous avez croisés dans le nord. Ici, il n’y a pas vraiment d’entités ou d’associations qui protègent les singes. On part du principe qu’il faut avoir un certain bon sens, néanmoins, tout le monde n’en est pas doté.
— C’est vrai que maintenant que tu le dis, les singes ne paraissent pas très amicaux, fit remarquer Max inquiet par les primates qui l’entouraient.
Au même moment, un des groupes de touristes qui les avait accompagné était justement en train de prendre des photos avec les singes, tandis que d’autres leur donnaient à manger.
— Bah voilà ! Typiquement ce qu’il ne faut pas faire. Enfin, sauf si vous voulez vous faire mordre.
Zach ne croyait pas si bien dire, quelques instants plus tard, une mère de famille hurlait sur un groupe de singes. Son fils d’une dizaine d’années venait de se faire mordre le bras. Ce dernier, en pleurs, avait, dans sa chair, les crocs marqués du singe en question.
Ce qu’avait raconté Zach, Julie l’avait également lu dans ses bouquins. En effet, de nombreux voyageurs voulant faire la photo la plus instagrammable du moment, se faisaient croquer une partie du corps et se rendaient immédiatement à l’hôpital, afin de se faire injecter un vaccin contre la rage.
— On pourrait presque croire que ça arrange le commerce autour des vaccins, songea Julie. Si les singes sont aussi agressifs, il faudrait tout simplement interdire la plage aux touristes et les laisser tranquilles non ? Mais si aucune mesure n’est mise en place, c’est que ça doit bien profiter à quelqu’un, tu ne crois pas ?
— Ouais sûrement, tu sais ici, tout est bon à prendre.
Ils marchèrent le long de la plage, prenant quelques clichés, par-ci par-là, tout en respectant les habitants de cette dernière. Aucun blessé ne fut à déplorer au sein du groupe qui, malgré l’anecdote, était ravi de cette visite. Même Salma semblait avoir apprécié le moment, puisqu’elle en avait fait profiter sa communauté virtuelle avant de reprendre le large.
Arrivant au port, ils déposèrent les canoës sur la plage, et récupérèrent leurs affaires respectives dans les bidons étanches. Zach avait rendez-vous avec Roberto qui venait de faire son arrivée :
— Ola ! Comment ça va les touristes ? J’espère que vous n’avez pas embêté les singes, comme tous ces idiots.
Salma alla directement prendre Roberto dans ses bras, en le gratifiant d’un « Ola » plutôt intimiste.
— Ils ne sont pas si méchants finalement, il faut juste les respecter ! C’est juste du bon sens…
Roberto avait lancé un bonjour collectif, mais n’avait pas lâché Julie du regard, même quand Salma l’avait enlacé.
— On y va Roberto ? demanda Zach à son futur associé.
— Oui, le notaire nous attend.
— Le notaire ? répéta Salma.
— Eh oui, c’est le grand jour ! s’enthousiasma Zach. Je vais enfin devenir propriétaire de Colombiana Diving !
— Associé ! nuança Roberto avec le sourire.
— Quand je vous dis qu’il est dur en affaire, vous voyez ! Bon, allez, allons-y et n’oubliez pas, rendez-vous ici ce soir, et mettez-vous sur votre 31 !
Sur ces belles paroles, Zach et Roberto tournèrent les talons, sans oublier pour le beau Colombien d’adresser un dernier sourire à Julie.
Elle en profita pour partir de son côté, en indiquant à Salma et Max qu’elle les rejoindrait plus tard, elle aussi avait un rendez-vous très important. En effet, la veille, Roberto et elle, avaient eu grâce à James, l’ami pêcheur de ce dernier, un tuyau sur le mystère entourant son grand-père. Il semblerait que la propriétaire du Paradis blanc, est la fille de la femme qu’avait connu Marcel, lors de son voyage il y a de ça plus de soixante ans.
Chloé, la réceptionniste, lui avait dit avant qu’ils ne s’engagent vers leur expédition en canoë, que la propriétaire était rarement présente à l’auberge de jeunesse. Cette dernière avait fait l’acquisition, il y a peu, d’un nouvel établissement se trouvant à Phuket. Cependant, elle était censée revenir aujourd’hui et devait se trouver vers le marché aux poissons.
Julie se rendit alors vers celui-ci et alla directement trouver James, qui d’un regard avait reconnu la jolie blonde :
— Hey, miss Julie, comment vas-tu ?
— Je vais très bien, je te remercie James. Je ne te demande pas comment tu vas, vu qu’il y a du soleil tu es forcément heureux, n’est-ce pas ?
Julie faisait référence à la phrase que ce dernier leur avait dite la veille. Il apprécia que Julie se rappelle de cela :
— Bonne mémoire belle Julie, alors dis-moi, qu’est ce qui t’amène aujourd’hui ? Tu es venue m’acheter un de mes beaux poissons j’espère ?
— Malheureusement, je ne serais pas ta meilleure cliente, car je suis végétarienne.
— Et alors ? Les végétariens mangent tout de même du poisson, non ?
— Les pesco-végétariens en mangent, mais les végétariens non. Je ne vais pas pouvoir faire gonfler ton chiffre d’affaire, tu m’en vois désolée.
— Les « pes » quoi ? Pff, c’est trop compliqué votre truc.
— Je suis venue te voir par rapport à ce que tu m’as dit hier. Il paraîtrait que la dame dont tu m’as parlé serait dans le coin. Est-ce que tu l’as vue ?
— Oui, tu as de la chance elle vient d’arriver avec le dernier ferry. Elle est là-bas, plus loin en train de découper du poisson.
— Génial ! Tu connais son prénom, j’imagine ?
— Bien sûr, elle s’appelle Khwam mhascrry, mais tout le monde l’appelle Mei.
L’information en poche, Julie déambula à travers les étals, tous plus remplis les uns que les autres de poissons multicolores, ou encore de bestioles qu’elles n’auraient jamais pris pour des habitants de la mer. Avant de partir, James, lui avait montré une photo de Mei sur son téléphone portable. Julie n’étant pas particulièrement physionomiste, avait d’ores et déjà du mal à se souvenir du visage de Mei. Puis, en se rapprochant d’une dame en train de s’occuper d’un poisson fuyard, elle se risqua à prononcer son prénom :
— Mei ? demanda-t-elle
Une femme d’une soixantaine d’années releva la tête, l’air dubitatif.
— Oui ? Est-ce que je peux vous aider, mademoiselle ?
Julie ressentit aussitôt un frisson lui parcourir la nuque.
— J’espère. C’est James le pêcheur qui m’a révélé votre prénom. Cela va sans doute vous paraître bizarre, mais j’aimerais vous parler de mon grand-père.
— Votre grand-père ?
— Oui, il serait venu sur cette île il y a longtemps et aurait connu votre mère. Il s’appelait Marcel.
En entendant son prénom, le couteau dans la main droite de Mei glissa et atterrit sur le sol, elle était sous le choc. Ce prénom, elle ne l’avait plus entendu depuis des années, depuis que sa mère avait rendu son dernier souffle. Le regard figé, Julie et Mei, avaient compris au même moment le lien qui les unissait : Marcel.
*
Au bord de l’eau, assises côte à côte sur la plage à quelques mètres de l’hostel, la tante et la nièce se regardaient. Julie avait annoncé immédiatement à Mei la disparition de Marcel, ce qui ne semblait pas l’étonner outre mesure, comme si elle l’avait déjà deviné. Julie sentait depuis son plus jeune âge qu’une partie de son grand-père était restée dans ce pays, mais elle n’avait jamais imaginé que c’était le cas au sens propre du terme. L’une comme l’autre avaient une multitude de questions à se poser.
— Veux-tu voir une photo de lui ? proposa Julie
Mei n’avait jamais vu son père, seulement dans ses rêves. Elle mit du temps à accepter, et le fit solennellement d’un hochement de tête. De nombreuses photos de Marcel se mirent à défiler avec sa famille en France, ce qui laissa autant de bonheur que de larmes dans les yeux de sa fille. Elle avait fait le deuil de le voir un jour, de le connaître et de l’étreindre, mais à travers Julie elle pouvait enfin réaliser son rêve. Elle prit alors sa nièce dans ses bras et la serra aussi fort qu’elle le pouvait, laissant planer au-dessus des deux femmes un amour inconditionnel.
Mei posa un milliard de questions à Julie : comment était-il ? quel métier faisait-il ? Combien d’enfants avait-il eus ? Puis, soudain, lui vint la question principale :
— Mais j’y pense, comment m’as-tu trouvée ? songea-t-elle, impatiente d’en savoir plus.
Julie ouvrit alors le carnet qu’elle était partie chercher dans ses affaires et lui expliqua tout.
— Il a consigné absolument tout son voyage là-dedans. Quand j’étais avec mes amis dans la province de Chiang Mai, nous avons été dans un village où vit une tribu. Marcel m’avait très souvent parlé de ces jours entiers qu’il avait passés avec eux et de la beauté de la nature qui entourait le village sans oublier de me décrire l’harmonie qui régnait avec les éléphants. Nous avons été accueillis comme des rois et même invités à partager avec eux un repas de fête où les enfants dansaient et rigolaient, c’était merveilleux. Nous avons été guidés durant cette journée par une jeune femme aussi belle qu’exceptionnelle ; étant la seule du village à parler parfaitement l’anglais, elle nous a expliqué les us et coutumes de ce dernier.
Mei, qui souriait depuis le début du récit, mit sa main sur la joue de Julie et lui dit :
— C’est donc ma fille qui t’a menée jusqu’à moi.
Les yeux de Julie sortirent presque de leurs orbites en apprenant la nouvelle.
— Nina est ta fille ? Mais alors, ça veut dire que c’est ma cousine ! exulta-t-elle. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai ressenti quelque chose quand nous nous parlions au village. Quand elle s’est présentée à notre arrivée, nous avons tous remarqué son métissage, comment n’ai-je pas pu faire le rapprochement plus tôt !
Julie, était aussi ébahie que folle de joie de ce qu’elle venait de lui révéler.
— Nina m’a parlé de sa famille, mais c’est une vieille dame, qu’ils appellent la vieille folle qui m’a dit de venir ici. Je ne connais pas son nom. Le soir où je m’apprêtais à aller dormir, cette dernière m’a attrapé le bras et m’a flanqué une trouille pas possible. Je ne comprenais rien à ce qu’elle me disait, sauf quand elle s’est mise à me parler en français. À ce moment-là, j’étais sous le choc, d’une part pour le langage et d’autre part pour le message qu’elle m’a donné : « Rends-toi à Koh Phi Phi sur les traces de ma bien aimée… ».
Mei eut un regard chargé de mélancolie.
— Cette femme dont tu parles a utilisé les esprits qui vivent parmi les villageois. Ton grand-père, mon père, t’a parlé à travers elle. C’est quelque chose d’extrêmement rare, Julie, Marcel devait t’aimer infiniment. Cependant, ma mère, Lamaï, n’est plus de ce monde, elle est morte le 10 mars 2013.
— Marcel est mort le même jour, de la même année ! lâcha Julie d’un trait, estomaquée.
Analysant le message que Julie avait reçu de la vieille folle, Mei lui expliqua que l’âme de son grand-père était sans doute bloquée dans le village, attendant de retrouver Lamaï.
— C’est pourquoi il t’a fait part de ce message, il t’a chargé d’une mission.
La discussion prenait une tournure de plus en plus irréelle.
— Une mission ? répéta-t-elle. Depuis cette nuit au village, je me pose un milliard de questions, je me suis même demandé si je n’avais pas rêvé et si…
— Ce n’est ni un rêve ni une hallucination ! Ces choses-là existent que tu y crois ou non Julie.
— D’accord, mais il m’est impossible de remplir cette mission dont tu parles étant donné que Lamaï est décédée.
— Pour que mon père, ton grand-père repose en paix et rejoigne son âme sœur, il te faut juste ramener un objet qui les reliait.
Julie, abasourdie par la teneur de la discussion, vit Mei sortir un collier de perles vert émeraude de sous son t-shirt.
— Ce collier appartenait à ma mère et lui avait été offert par Marcel, maintenant il est à toi ! Garde-le précieusement et rapporte-le dans le village où leur amour est né.
Une tante, une cousine et une mission, tout cela faisait beaucoup en très peu de temps. Julie prit un moment pour absorber tout ce que Mei lui avait dévoilé et souffla un bon coup avant de reprendre la discussion.
— Je m’excuse d’avance de ma curiosité, mais Nina m’a dit, pendant le repas que l’on a partagé ensemble, que vous étiez fâchées toutes les deux.
— Tu aimerais savoir pourquoi ta tante et ta cousine ne se parlent plus depuis longtemps. Et bien, tout cela est dû à ton grand-père si tu veux tout savoir.
— Comment ça ?
— Ton grand-père a connu ma mère lors de son voyage, mais ça, tu le sais déjà. Lorsqu’il est arrivé dans le village de ma tribu, il a été accueilli aussi bien que tu l’as été et y a passé plusieurs jours, comme l’explique très bien le carnet que tu as reçu de sa part. À l’époque, l’anglais n’était pas aussi répandu que maintenant, peu de personnes le parlaient et sûrement pas les habitants d’une tribu d’un village reculé. Quand ma mère et Marcel se sont connus, ils ne pouvaient communiquer qu’avec leurs yeux, leurs mains et de fil en aiguille, leurs corps ont fini par les rapprocher à tout jamais. Cependant, il existe des traditions au sein de la tribu, auxquelles il est impossible de se dérober. Aucune femme ou homme n’est autorisé à procréer avec un étranger, c’est proscrit et punissable d’exclusion du village par le chamane, le chef si tu préfères. Cela n’est pas seulement proscrit pour celle ou celui qui a commis le péché charnel, mais pour l’ensemble de sa famille. Malgré l’amour qui demeurait entre eux, Marcel devait continuer son voyage et repartir dans son pays. Il avait cependant fait la promesse à ma mère qu’il reviendrait un jour.
Des larmes se mirent à couler sur les joues de Mei, en évoquant l’amour et la tristesse qu’a éprouvée sa mère durant toute sa vie dans l’attente de son bien-aimé.
— Plusieurs mois après son départ, ma mère qui n’avait eu qu’un homme dans sa vie, se rendit rapidement compte que son corps était en train de changer ; son ventre s’arrondissait, ses seins prenaient du volume et des nausées la réveillaient en pleine nuit. C’est sa meilleure amie, Chalong, qu’ils appellent la vieille folle, qui lui fit comprendre ce qui était en train de se passer. Elle était un peu plus âgée que ma mère et avait parfaitement compris ce qu’elle et Marcel avaient vécu durant ces quelques jours. Terrorisée à l’idée de déshonorer sa famille, ma mère fit le choix de quitter son village au moment où il n’était plus possible de dissimuler son ventre. Chalong aida ma mère en lui donnant une grosse partie de ses économies et pleura longtemps la perte de sa meilleure amie. Elle passa le reste de sa vie en tant que vendeuse de poissons à Phuket, puis ici à Koh Phi Phi ; c’est également de cette manière que j’ai gagné ma vie pendant un certain temps et d’ailleurs comme tu as pu le voir, je le fais toujours de temps en temps.
Julie buvait les paroles de sa tante qui lui comptait l’histoire d’amour extraordinaire que Marcel et sa mère avaient vécue tout en séchant ses larmes.
— Il ne m’en a jamais parlé, enfin pas distinctement. Je comprends maintenant pourquoi il semblait si malheureux quand il évoquait certains détails. Le fait d’avoir rencontré ma grand-mère et d’avoir eu rapidement des enfants a forcément joué un rôle dans le fait qu’il ne soit jamais revenu. Mais je sais aujourd’hui qu’il n’a jamais oublié Lamaï. Je revois ses yeux, je revois son amour, j’étais trop petite pour m’en rendre compte. Mais quel rapport avec le fait que tu ne parles plus à Nina ?
— Le déshonneur ne s’arrête pas à celui ou à celle qui l’a provoqué, mais à toute sa famille, et ce sur plusieurs générations, répondit Mei.
— Dans ce cas, comment se fait-il que tu aies pu retourner vivre au village et donner naissance à Nina ?
— Ma mère ne m’a jamais caché les détails autour de ma naissance. Elle était fière que je sois la fille de Marcel. Elle ne s’est par ailleurs jamais remise avec qui que ce soit d’autre. Tout au long de sa vie, son cœur n’a appartenu qu’à une personne. Pour ma part, j’ai toujours souhaité revenir dans le village de mes ancêtres. Je savais néanmoins ce que cela impliquait, le mensonge. Je n’ai jamais révélé à qui que ce soit mes origines, même au père de Nina. Seule Chalong, la meilleure amie de ma mère, m’a reconnue immédiatement quand je suis arrivée au village, mais elle n’a jamais rien dit. Nous n’en avons d’ailleurs jamais parlé. Peu de temps après, Nina est née et ma vie a été merveilleuse pendant plusieurs années, jusqu’au jour où mon mari est décédé.
Mei, marqua une pause, beaucoup d’émotions la submergeaient. Julie n’eut pas le cœur à demander la cause de la mort du père de Nina et laissa cette dernière continuer.
— À la suite de cet évènement, je ne me voyais pas rester dans le village. Je suis partie avec ma fille, rejoindre ma mère à Phuket en vivant de petits boulots, par-ci par-là. Quand Nina à été en âge de se poser des questions sur son propre métissage, je n’ai pas pu lui avouer la vérité et j’ai fait promettre à ma mère de ne jamais céder à ses questions.
— Pourquoi ce secret ?
— Tout simplement, car j’ai vécu dans le mensonge depuis le jour où j’ai rencontré mon mari et je ne souhaite cela à personne, même pas à mon pire ennemi et encore moins à ma fille. Si je lui dis la vérité, cela signifie qu’elle devra faire le choix de mentir à tout le village et en particulier à sa propre grand-mère paternelle, qui n’est autre que la cheffe du village ou bien de révéler le pot aux roses en obligeant cette dernière à bannir sa petite fille… Je préfère perdre ma fille que de lui infliger une telle disgrâce. Voilà pourquoi nous sommes en froid depuis quelque temps, à cause de mon refus de répondre à ses questions concernant ses origines.
Julie ressentit une profonde tristesse en regardant Mei faire le sacrifice de sa relation avec Nina et comprenait le fardeau qu’elle portait depuis tout ce temps. Cette dernière prit Julie à nouveau dans ses bras et lui sourit en la priant de regarder l’hostel derrière elles :
— Ne t’en fais pas Julie, je suis une femme heureuse et je l’ai toujours été. J’ai eu la chance de vivre ces épreuves qui m’ont permis de me transcender. Regarde ! Ne vois-tu pas ton grand-père dans cet hostel ?
Julie prit le temps de regarder autour d’elle, surprise de cette question et ne sut quoi répondre, jusqu’à ce qu’elle voie le panneau indiquant le nom de l’établissement.
— Le paradis blanc !
*
Les émotions de la journée retombaient, petit à petit, à l’image du soleil sur Koh Phi Phi. Mei, avait dû laisser Julie pour une affaire urgente concernant son établissement à Phuket. Elle rentra le soir même en speed boat, en faisant jurer à Julie de ne surtout pas partir sans venir la voir.
Max s’approcha de son amie qui était restée pour admirer le coucher de soleil d’un rose éclatant.
— Hey, ça va ? Bah alors, tu es là depuis longtemps ? Je te croyais déjà partie pour la soirée.
Julie se tourna vers Max, les yeux rougis par les larmes, sans dire un mot.
— Que se passe-t-il ? Je t’ai vu parler avec une dame, il y a un problème ?
— Non… il n’y a aucun problème, si tu savais à quel point je suis heureuse ! répondit Julie qui semblait ailleurs.
— Waouh, mais tu es défoncée ou quoi ? plaisanta-t-il.
— De bonheur oui.
— Et je peux savoir ce qui te rend si heureuse au point de te mettre dans un tel état ?
Julie, qui avait toute confiance en Max, lui raconta une partie de ce qu’elle avait vécu, en occultant certains détails trop personnels qu’elle garda pour elle. Notamment la partie où elle devrait retourner à Chiang Mai. Ce dernier n’en revenait pas.
— Et tu comptais garder tout ça pour toi toute seule ? Écris un livre, c’est fou cette histoire.
— Ouais, je ne pensais pas que ce voyage serait à ce point extraordinaire, je suis sur un nuage, avoua la jeune femme.
Julie quitta Max pour aller se préparer et croisa Salma en plein essayage de robe.
— Ah, te voilà, je pensais qu’on ne te verrait pas ce soir. Alors ce rendez-vous ? As-tu trouvé ce qu’il te fallait ?
Julie réfléchit à cette question de nature banale :
— Plus que ce que j’aurais pu espérer… murmura-t-elle. Tu devrais mettre celle-ci !
— Ah oui, tu trouves ? J’ai l’impression qu’elle me boudine plus qu’autre chose.
Julie rigola puis leva les yeux au ciel.
— Je pars me doucher, je suis à la bourre. Ne m’attendez pas, je vous rejoins, d’accord ?
Salma répondit à demi-mot, trop occupée à se regarder dans le miroir du dortoir.
Quelques minutes plus tard, ce fut au tour de Julie de choisir sa tenue. Se faire belle, être présentable, avait toujours été important pour elle, mais depuis le début de son voyage, tout ça lui importait peu. Seulement maintenant, il y avait Roberto. Elle n’allait tout de même pas se présenter à une soirée aussi importante pour lui, habillée comme un sac. Sa meilleure amie, Joana, ne lui pardonnerait pas une telle faute de goût, songea-t-elle en souriant. En regardant de loin les robes de Salma qui étaient restées sur son lit, elle en repéra une à son goût. Vert émeraude, comme le collier que son grand-père avait offert à Lamaï, courte, mais pas assez pour être vulgaire, parfaitement ajustée à sa taille de guêpe avec un léger décolleté qui mettait en valeur ses épaules ainsi que sa poitrine. Elle envoya un message à la propriétaire qui répondit immédiatement par la positive. Un trait de maquillage sur les yeux, une dose de parfum et le fameux collier autour du cou pour sublimer le tout, elle était fin prête à rejoindre ses amis et surtout Roberto.
Avançant sur le chemin qui la menait au port, Julie ne pouvait plus penser à autre chose qu’à Mei. Cette rencontre l’avait bouleversée et plus rien ne serait comme avant désormais. Partir en voyage et trouver de manière quasi surnaturelle, une famille au bout du monde, relevait du miracle. Perdue dans ses pensées, Julie ne faisait même plus attention aux touristes bruyants qui s’étalaient le long de la plage sur les transats, buvant leur cinquième cocktail en admirant les artistes locaux maniant le feu dans des chorégraphies folles. Seule une voix douce et suave la fit sortir de son état, c’était celle de Roberto, qui écarquillait de plus en plus ses yeux à mesure que la sublime blonde s’avançait vers lui. Il était accoudé au ponton non loin du bateau qui les attendait pour prendre le large.
— Salma m’a prévenu que tu avais du retard, j’ai remis une tournée de bière à tout le monde pour les faire patienter.
Avalant sa salive et tournant sa langue dans sa bouche à plusieurs reprises, il se lança :
— Tu es absolument divine dans cette robe !
Julie se mit à rougir de ce compliment et ne put s’empêcher de lui renvoyer la pareille.
— Tu n’es pas mal non plus, je dois dire. Tu n’as pas trop chaud avec cette chemise ouverte jusqu’au nombril, j’espère !
Roberto ne savait pas si cette remarque était une blague ou une remise en question sur son style vestimentaire. Ce dernier avait longuement hésité devant le miroir sur l’ouverture ou non de sa chemise noire.
— J’ai trop ouvert, c’est ça ?
— C’est toujours agréable d’apercevoir ce qu’il y a en dessous, mais peut-être un poil trop ouvert. Sauf si, bien sûr, tu voulais ressembler à Ricky Martin…
— Ah ouais, carrément, Ricky Martin ! J’ai le droit à une comparaison avec un chanteur des années 90, je ne sais pas comment je dois le prendre.
— Tu devrais super bien le prendre ! J’étais amoureuse de lui quand j’étais petite, répondit-elle en lui prenant la main afin d’avancer vers le bateau qui n’attendait qu’eux.
Larguant les amarres pour aller faire la fête en pleine mer, ce bateau immense était bondé de monde et semblait flambant neuf. Une petite scène avait été préparée pour l’occasion où les deux hommes de la soirée prirent place sous les applaudissements nourris des invités. Julie s’immisça à travers la foule pour rejoindre Salma et Max qui étaient au premier rang. Cette dernière, en la voyant arriver dans sa propre robe, la gratifia d’un « esplendida », tandis que le discours commençait.
Zach et Roberto parlèrent rapidement de leur rencontre et firent des blagues l’un et l’autre sur la difficulté d’avoir pu trouver enfin un terrain d’entente, ce qui provoqua l’hilarité au sein de l’assemblée. Julie regardait autour d’elle, curieuse de tout ce monde. Son regard s’arrêta sur une personne en particulier. D’origine thaïe, cet homme avait dans ses yeux quelque chose d’effrayant, elle ne put se l’expliquer. Balafré du bas de l’œil droit jusqu’à la mâchoire, tatoué abondamment de serpents et de têtes de mort au niveau des avant-bras ; cet individu ne lui inspirait rien de bon. La fin du discours approchant, les applaudissements reprirent de plus belle, arrachant Julie de ses pensées. Zach et Roberto levèrent haut leurs coupes de champagne suivis par l’ensemble des personnes présentes. Cependant, Julie remarqua que Zach et l’individu semblaient partager un regard complice pendant la célébration du discours, ce qui surprit cette dernière, qui ne voyait pas Zach s’acoquiner avec ce type de personne. D’un autre côté, qui était-elle pour juger de l’apparence de quelqu’un, son voyage lui avait pourtant appris le contraire, elle s’en voulut aussitôt d’avoir porté un tel jugement.
Roberto et Zach descendirent de scène en trinquant allègrement avec leurs invités tandis que Salma, Julie et Max allèrent directement se restaurer au buffet avant qu’il ne soit pris d’assaut. Un nombre impressionnant de plats typiques thaï étaient disposés au plus grand bonheur des trois amis morts de faim. Max, voyant l’assiette de Julie déborder d’aliments, lui dit en plaisantant :
— Tu vas faire péter ta robe si tu avales tout ça !
— Trop d’émotions aujourd’hui ! déclara-t-elle la bouche pleine. Ça m’a donné une faim de loup et puis regarde tout ce qu’il y a, ce serait dommage de se priver franchement.
Max, lui répondit de manière complètement inaudible tant la cuisse de poulet qu’il tentait d’avaler était imposante. Au même moment, le son du DJ qui s’était installé à l’étage supérieur se mit à retentir en faisant bouger un maximum de monde.
Une heure plus tard, sur la piste, Salma et Julie donnaient tout ce qu’elles avaient, toujours aussi complices quand il s’agissait de danser. Une pause pipi se fit ressentir pour cette dernière qui chercha le chemin des toilettes. Se perdant à travers les couloirs, elle entendit des voix derrière une porte et reconnut celle de Zach. Curieuse, elle décida de s’approcher sans faire un bruit.
Il semblait parler avec un autre homme au fort accent thaï, sûrement la personne de tout à l’heure, se dit la jeune femme. Il était difficile de comprendre ce qui se disait, mais l’échange avait l’air animé. Julie réussit néanmoins à capter certains mots : « argent — police — société ». Elle sentit qu’il se passait quelque chose de louche, elle tenta alors de se rapprocher encore un peu plus, ce qui lui permit de voir l’homme en question. Ce dernier avait haussé le ton en appuyant un doigt menaçant sur la poitrine de Zach, qui visiblement ne faisait pas le malin comme à son habitude. En essayant de s’approcher encore un peu, Julie commit l’erreur de se prendre le pied dans le montant de la porte. Les voix se turent immédiatement et Julie fila à la vitesse de l’éclair avant que la porte se n’ouvre violemment. Arrivant enfin aux toilettes sans se faire griller, elle avala autant d’air que possible. Comment fallait-il interpréter ce qu’elle venait d’apercevoir ? Est-ce que Zach était en danger ou était-ce une simple querelle entre amis ? Finalement, elle ne le connaissait pas si bien que ça, se dit-elle. Son cerveau se posait d’innombrables questions, puis elle reprit ses esprits :
Arrête de t’imaginer un scénario, tu n’es pas dans un film ma petite Julie. Non, mais sans déconner, qu’est ce qui m’a pris d’aller espionner une conversation derrière une porte. Je suis en train de surinterpréter, c’est du grand n’importe quoi. Allez, Julie, finis ce que tu as à faire et va plutôt retrouver Roberto.
Finissant son monologue, elle alla effectivement retrouver Roberto qui s’était mis à l’écart de la fête pour souffler un peu. Ce dernier était ravi de la voir débarquer.
— Comment se passe ta soirée ? Je suis désolé, je n’ai pas pu inviter Ricky Martin, il était retenu ailleurs, j’espère que tu ne m’en voudras pas !
— Quel dommage ! J’aurai adoré pouvoir danser avec lui, je vais devoir me trouver quelqu’un d’autre, renchérit Julie pleine de malice.
Sans crier gare, il la prit par la main, lui fit faire un tour sur elle-même, puis la ramena vers lui d’un coup sec. Julie vint s’aplatir sur son torse musclé et leva les yeux vers lui qui l’embrassa à pleine bouche. Désorientée à la fois par le pas de danse qu’il venait de lui faire faire et par le baiser délicieux qu’il était en train de lui donner, Julie ne savait plus où donner de la tête. Leurs langues s’entremêlèrent et leurs corps bougèrent l’un sur l’autre à tel point que Julie rêvait d’une danse d’un autre acabit. Il retira enfin ses lèvres des siennes, au grand dam de Julie qui souhaitait que ce moment dure jusqu’à la fin des temps.
Au loin, une personne venait de faire demi-tour en les voyant s’embrasser, elle récupéra son verre vide qu’elle avait posé sur une des tables hautes et marcha en direction du bar.
— Una cerveza por favor ! commanda Salma.

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