Chapitre 17 15 septembre 2015 - 20 h 30 Appartement de Julie - Tours
Julie avait raconté, mot pour mot, ses souvenirs de cette soirée de malheur. Joana prenait enfin conscience du drame qui avait frappé son amie quelques mois auparavant, cependant des questions lui brûlaient les lèvres.
— Effectivement, quand on s’écrivait, au moment où tu étais sur cette île, tu m’avais dit que tu avais rencontré quelqu’un de rare, mais je n’avais pas saisi à quel point il avait été important pour toi. Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ? J’imagine qu’il y a eu la police, et cetera non ?
Julie releva la tête et reprit ses esprits en entendant le mot « police » :
— La police ? répéta-t-elle avec dégoût. Faudrait-il encore qu’ils aient pris au sérieux ce qu’on leur disait. Dès que j’ai retrouvé le masque de Roberto dans l’eau, je suis devenue complètement folle, je criais, je pleurais et je m’avançais de plus en plus profondément dans les vagues pour essayer de le trouver. Même si c’était la pleine lune et que la visibilité était bonne, je ne voyais rien. Je ne me rappelle que de la peur que je ressentais en voyant les vagues s’écraser sur les rochers brillants au clair de lune. Le courant était fort ce soir-là et avant que je puisse plonger pour aller le chercher, j’ai senti quelqu’un m’attraper et me ramener de force sur la plage.
— Tu aurais pu te noyer ! Dans l’état où tu étais, cette personne t’a sauvé la vie, tu t’en rends compte j’espère ! Tu n’aurais rien pu faire.
— Ce soir-là, j’aurais préféré mourir ! lâcha subitement Julie de désespoir.
— S’il te plait, ne dis plus jamais ça !
Les deux jeunes femmes en pleurs, dans les bras l’une de l’autre, ne dirent plus un mot pendant plusieurs minutes. Julie, néanmoins, voulait aller au bout de son histoire :
— Après être revenue sur le sable et loin des vagues, j’ai regardé autour de moi pour connaître l’identité de celui ou celle qui m’avait tirée de l’eau, mais absolument personne ne se tenait à mes côtés. Sur le coup, je n’ai pas cherché à comprendre et je suis restée là, assise sur le sable avec le masque de Roberto entre mes jambes, inerte et inutile. De longues minutes sont passées, avant que Max ne revienne avec Salma et Zach. Ils me posèrent un tas de questions, mais je restais figée, les yeux dans le vide, en regardant les rochers. Là encore, ma mémoire me fait défaut. En ce qui concerne la police, évidemment qu’on a essayé de les appeler, mais il n’y avait aucun réseau, impossible de joindre qui que ce soit. On était venus sur cette île avec le bateau de la compagnie de Roberto. Zach nous a tous ramenés à Koh Phi Phi et on a enfin pu aller voir la police, qui nous a dit qu’il n’y avait absolument rien à faire à part attendre le lendemain.
Julie prit le verre d’eau que Joana était partie lui chercher, avala une gorgée et reprit son récit :
— Le lendemain, ils ont enfin entamé les recherches près de l’île où s’était déroulée la soirée. Zach avait des contacts avec la police locale et nous donnait des informations quasiment toutes les heures, mais il ne se passait rien. Des heures et des heures à attendre qu’une bonne nouvelle arrive, à me morfondre, à essayer de me souvenir de cette putain de soirée. Ils n’ont jamais rien retrouvé, pas la moindre trace de lui, comme s’il avait disparu. La police là-bas n’a pas les moyens qu’on a en France. Bien sûr, ils nous ont interrogés sur le déroulement des évènements, mais je sentais bien qu’ils ne croyaient pas vraiment à sa disparition. Bref, dès le lendemain, c’était fini… la vie reprenait son cours, tandis qu’une partie de la mienne avait pris fin.
*
16 septembre 2015 : Lendemain de la découverte de la vidéo - 15 h 30 - Tours
Les messages arrivaient de tous les côtés, chaque personne y allant de son hypothèse. Ils ne s’étaient pas parlé depuis plus de quatre mois et personne n’avait fait l’effort en ce sens pour prendre des nouvelles des uns et des autres. Julie aurait préféré que le groupe Whatsapp redevienne actif dans de meilleures circonstances.
Cet après-midi, Zach et Max avaient, eux aussi, été tagués sur les photos du compte Instagram « souvenirs » et, eux aussi, avaient immédiatement réagi. Zach ne mit pas longtemps à envoyer des messages à l’attention de la personne responsable de l’ouverture de ce compte et de la diffusion des photos. Action qui s’avéra inutile, puisque ni lui, ni Salma, ni même Julie n’avaient réussi à entrer en contact avec cette personne.
Il était à peu près 15 h 30, heure française, quand Max décida d’appeler Julie :
— Hey ! Je n’étais pas sûr que tu me répondes, comment ça va ?
— Salut Max, je ne sais pas si je peux dire que je vais bien, mais je suis super contente de te parler en tout cas ! J’imagine que tu m’appelles vis-à-vis du compte Insta ?
— Ouais… je suis vraiment désolé de ne pas t’avoir écrit avant. Je t’avoue que je me suis concentré sur mes voyages et j’ai essayé d’oublier ce qui est arrivé à Roberto. Pour être tout à fait honnête, après ce qu’il s’est passé, j’ai même failli rentrer en Irlande.
— Je me demande parfois si j’ai vraiment réussi à quitter l’île… Je n’arrête pas de repenser à ce qui a pu lui arriver et pourquoi mes souvenirs sont aussi flous. Quand as-tu été tagué ?
— Il y a quelques heures. J’ai d’abord cru qu’un de vous avait voulu créer un compte pour se remémorer tous les bons moments et puis j’ai compris en voyant la vidéo que quelque chose de grave était en train de se passer. Si c’est bien Roberto sur la vidéo, tu avais raison depuis le début, quelqu’un l’a poussé !
— La vidéo est arrivée hier sur le compte, c’est Salma qui m’en a parlé la première. Comme toi, elle a voulu m’appeler pour me prévenir, mais sa réaction était vraiment bizarre.
— Comment ça bizarre ? Tu penses qu’elle a quelque chose à voir là-dedans ? s’enquit Max.
— Non, je n’ai pas dit ça. Seulement, elle était paniquée, comme si elle avait quelque chose à se reprocher. Pourtant, elle m’avait affirmé, le lendemain de la disparition de Roberto, qu’elle était restée au bar, à l’intérieur d’un des bâtiments qui était collé au chemin qui grimpait vers la falaise. D’ailleurs, c’est là que tu l’as trouvé non ? demanda Julie, essayant de remettre les pièces du puzzle dans son esprit.
— Exactement. Elle et Zach étaient à l’intérieur près du bar quand je les ai trouvés, avant qu’on vienne te chercher sur la plage. Tu penses qu’elle aurait pu suivre le chemin, aller voir Roberto et redescendre avant que j’arrive ?
— Non, je ne sous-entends rien, enfin je n’en sais rien, je ne sais plus quoi penser. Ça fait des mois que je retourne la scène dans tous les sens, que j’essaie de comprendre qui aurait pu lui vouloir du mal. Je n’ai jamais cru qu’il se soit délibérément jeté dans le vide, ou qu’il ait trébuché et on en a enfin la preuve !
— On en a la preuve uniquement si ce sont les vraies images. Ce qu’on voit n’est pas assez net pour distinguer clairement Roberto. Rien ne nous dit que la date et l’heure en bas de la vidéo n’ont pas été trafiquées, tu vois ce que je veux dire ?
— Oui bien sûr, j’y ai pensé aussi, évidemment c’est une possibilité, mais pourquoi quelqu’un irait se donner autant de mal en falsifiant cette vidéo ?
— Pourquoi cette personne envoie cette vidéo ? demanda à son tour Max, c’est plutôt ça, la question qu’il faut qu’on se pose, tu ne crois pas ?
Julie réfléchissait à ce que lui disait Max, il n’avait pas tort et elle avait déjà envisagé toutes ces possibilités et bien d’autres lui trottaient encore en tête.
— Je pense surtout qu’il faut qu’on s’appelle tous les quatre si on veut comprendre ce qui se passe et trouver cette personne qui veut nous donner des réponses.
*
17 septembre 2015 : Appartement de Julie - 8 h - Tours
La veille, Julie avait organisé avec ses compagnons de voyage, un appel de groupe pour comprendre ce qui se passait et ce qu’ils devaient faire. Chaque personne étant dans un fuseau horaire différent, il avait donc fallu trouver une heure qui correspondait à tout le monde. Au moment d’appeler, Julie était à la fois impatiente de les revoir et inquiète de cette situation. Les visages de Salma, Zach et Max, s’affichaient sur son téléphone, puis elle prit la parole :
— Salut à tous, comment ça va ? Je vous remercie d’avoir pu vous libérer pour qu’on puisse en discuter de vive voix, ce sera plus simple que de s’envoyer un paquet de messages.
Zach n’était pas franchement enchanté de cet appel.
— Ouais, salut à tous. Ça fait plaisir de revoir vos tronches, mais je pourrais pas rester longtemps comme je vous l’ai dit hier, j’ai un business à faire tourner.
— Si j’ai voulu qu’on s’appelle, c’est pour trouver des réponses, essayer de comprendre pourquoi on nous envoie ces photos et cette vidéo.
— Je suis d’accord avec Julie, il faut qu’on réfléchisse à qui peut être derrière tout ça, et surtout quel est son but ? ajouta Max.
— Peu importe la personne qui essaie de nous faire flipper, moi je rentre pas là-dedans, je n’ai rien à voir avec ça ! s’emporta Salma.
— Écoute, moi aussi ça me fait peur et tu connais parfaitement mes sentiments envers Roberto. Ça fait des mois que je m’enferme dans mon appartement, que je ne me montre à ma famille et mes amis, que pour donner le change et faire bonne figure. J’espérais, de tout mon cœur, qu’il ne soit pas tombé, que je me sois trompé, et qu’un jour, il réapparaisse, mais… je dois me rendre à l’évidence, même si ça me tue à petit feu : c’est lui qu’on voit sur la vidéo, je le sais au plus profond de moi ! Je ne sais pas qui est derrière tout ça, mais cette personne n’essaie peut-être pas de nous faire flipper, mais de nous aider, vous ne croyez pas ?
— Un compte anonyme qui balance des photos de nous quatre, entourés de Roberto, puis la vidéo de la falaise où on voit un gars en pousser un autre. Tu as l’impression qu’on essaie de nous aider, tu es sérieuse ?
— Quand tu dis « un gars qui en pousse un autre », pourquoi ce ne serait pas une fille qui pousse un gars ? demanda Max.
— Tu insinues quoi là ? Tu te prends pour qui pour m’accuser de quelque chose ? aboya Salma. Je peux en dire autant concernant ton histoire de lunettes cassées. Tu n’es pas censé ne rien voir sans elles justement ? Si c’est le cas comment tu as fait pour nous retrouver au bar avec Zach ?
Max, qui n’en revenait pas de l’insinuation de Salma, leva les yeux au ciel, consterné.
— Je vous rappelle que c’est moi qui ai vu en premier l’homme armé. Quand j’ai vu son arme, j’ai immédiatement alerté toutes les personnes autour, pour que nul ne soit blessé. Après avoir prévenu Julie de s’éloigner vers la plage et de se cacher, j’ai fait demi-tour pour vous retrouver et c’est à ce moment-là qu’on m’a bousculé et que j’ai perdu mes lunettes. J’ai effectivement beaucoup de mal à me repérer sans, mais je ne suis pas aveugle non plus !
— Hey, hey, du calme ! Personne n’insinue quoi que ce soit, précisa Julie avec ardeur. Le but de notre appel n’est pas de nous crier dessus, mais de comprendre ce qui s’est passé.
Zach, qui était resté en retrait jusque-là, prit la parole :
— Salma n’a pas tort quand elle parle de menace. Je ne vois pas vraiment les choses sous un angle bienveillant. D’un autre côté, de quoi faudrait-il avoir peur ? On était tous à une fête où un drame s’est produit, on a perdu un ami cher et un associé en ce qui me concerne. Cette vidéo peut être analysée sous différents angles : soit on est d’accord avec Julie et avec sa version des faits qui consiste à dire que c’est bien Roberto que l’on voit sur cette vidéo, soit cette vidéo montre la chute accidentelle d’une personne lambda, soit c’est carrément du fake et on essaie juste de nous faire peur.
Un silence lourd et pesant s’infiltra dans la discussion
— Tu pourrais aller voir la police, Zach ? demanda Julie
— Tu veux que j’aille montrer une vidéo, impossible à authentifier, à des flics qui passent leur temps à picoler, les doigts de pied en éventail ? À part perdre mon temps et me ridiculiser, c’est tout ce que je vais gagner.
— D’accord, mais on fait quoi du coup ? répondit Julie, agacée. On a la preuve que Roberto a été poussé dans le vide et on s’arrête là ? On vit avec cette certitude et on ne fait rien ?
— Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse, Julie ? lui demanda Max. Est-ce que l’un de vous sait hacker un compte Instagram pour retrouver celui qui fait ça ? Est-ce que l’un de vous a des liens avec le FBI ? Je ne dis pas ça pour tourner en ridicule la situation, mais malheureusement il n’y a rien à faire.
— Exactement ! approuva Salma. C’est horrible de revoir ces images, mais on ne peut rien faire. Je suis sûre que c’est un psychopathe qui veut nous faire peur et ça marche, j’ai pas dormi de la nuit ! Qui sait si ce n’est pas un avertissement pour nous dire : « vous êtes les prochains » ! et si ça se trouve, c’est toi Julie !
— Hein ? Mais de quoi tu parles ?
— Bah oui, la photo du masque qu’on voit sur la première publication, c’est le tien ! Je me rappelle très bien de ce masque que tu portais à la soirée. Tu ne trouves pas ça bizarre qu’il soit en photo et qu’il soit fissuré, par-dessus le marché ! À mon avis, c’est un avertissement ! craigna Salma, morte de peur.
— Un avertissement ou un indice, ajouta Zach. Un masque fissuré, puis la vidéo, si j’avais les idées mal placées, je pourrais croire que la personne, qui a posté ça, veut incriminer celle qui portait ce masque. Attention, je ne crois pas que tu y sois pour quelque chose, bien sûr que non, mais c’est ce que quelqu’un de mal intentionné pourrait imaginer. Tu nous as raconté, à l’époque, que tu étais partie te cacher derrière des rochers sur la plage quand il y a eu cet homme qui s’est pointé avec son flingue, mais personne ne t’a vu y aller au final. Tu avais dit également que tu avais vu le corps de quelqu’un tomber et en voulant lui porter secours, tu t’étais avancée dans les vagues, mais là encore, personne, à part toi, ne peut vérifier cette histoire. Enfin si ! La personne qui t’a sauvée aurait pu en attester, le problème c’est qu’on n’a jamais su qui c’était. Toi-même, si tu te rappelles bien, tu nous as affirmé n’avoir vu personne autour de toi au moment où il t’a déposé sur la plage.
Julie ne comprenait pas d’où venaient ces accusations déguisées, elle ne reconnaissait pas ses amis, ces gens avec qui elle avait passé des moments merveilleux. La discussion prenait une tournure qu’elle n’avait pas imaginée.
— Tu dis tout ça comme si j’étais une coupable potentielle ! C’est horrible de dire des choses pareilles, c’est indigne de toi Zach.
— Arrête, je n’ai jamais dit que c’est ce que je pensais. J’ai juste voulu vous montrer qu’on peut leur faire dire ce qu’on veut à ces images. Évidemment que je ne crois pas un seul instant que tu sois coupable de quoi que ce soit !
Un autre silence apparu. Salma avait peur, Julie était dépitée, et Zach regrettait déjà ses dires. Max, de son côté, essaya d’apaiser la situation :
— Écoutez les gars, comme l’a dit Zach, ces images, aussi terribles qu’elles soient, peuvent être traitées de fake, mal interprétées ou tout simplement ignorées par la police. On est loin les uns des autres, Zach est en Thaïlande, Salma à Kuala Lumpur, Julie en France et moi en Océanie. Qu’est-ce qu’on peut faire concrètement ? Pas grand-chose…
— On pourrait se rejoindre, tout simplement, j’aurai des vacances bientôt, et vous êtes encore en voyage ! Qu’est-ce qui vous empêche de revenir en Thaïlande à Koh Phi Phi pour qu’on essaie d’en savoir plus tous ensemble ? proposa Julie désespérée.
— Euh… pour ma part, je ne suis pas en voyage ! précisa Zach. Maintenant, j’habite ici et j’ai une chiée de boulot, je ne peux pas me permettre de jouer au Sherlock Holmes amateur, et puis imaginez les répercussions que ça pourrait avoir sur ma société de plongée si les touristes apprenaient qu’il y a eu un « meurtre » ici. Je ne veux pas paraître insensible, mais comprenez-moi !
Salma, elle aussi, semblait plus préoccupée par son sort que par la situation :
— Écoutez, vous l’avez sûrement vu sur les réseaux, mais je cartonne en tant qu’influenceuse. Moi non plus, je n’ai aucune envie de me lancer dans un délire pareil. Je t’adore Julie, tu le sais, mais ça me fait trop peur, je vais bloquer le compte et continuer mon chemin.
Max s’exprima pour conclure :
— Je ne sais pas pourquoi cette personne a posté tout ça, mais je ne vois pas ce qu’on pourrait en faire sincèrement. Je suis vraiment désolé, Julie.
— Je dois vous laisser, on m’appelle, ça m’a fait plaisir de vous voir en tout cas. Portez-vous bien ! dit Zach.
Le reste du groupe fit de même en laissant Julie à ses interrogations, seule dans son appartement, en ce début de matinée qui n’annonçait guère une belle journée.

Annotations
Versions