Chapitre 18 4 mai 2015 Villa de Roberto - Hauteurs de Koh Phi Phi
Le soleil matinal s’immisçait à travers les volets partiellement ouverts, venant réchauffer les corps endormis de Julie et Roberto. Les deux amants se réveillaient doucement. Les doigts de Roberto glissaient lentement sur le corps de celle qui avait partagé sa nuit. Jouant avec ses courbes sur son corps à moitié nu, caché par un drap blanc, il regardait en souriant Julie qui finissait enfin par ouvrir les yeux. En plongeant dans ses yeux sombres, elle fit volte-face.
— Ne me regarde pas, je suis affreuse, murmura-t-elle.
— Ne dis pas de bêtise, tu es sublime ! renvoya-t-il en passant sa main dans ses cheveux blonds.
— Ils sont toujours aussi beaux parleurs les Colombiens ? demanda-t-elle en regardant par-dessus son épaule.
— Pas autant que les Français, je te rassure ! Le petit déjeuner est prêt, il nous attend dehors sur la terrasse. Je te prépare un thé, un café ?
— Un thé, s’il te plait.
Deux minutes plus tard, Roberto apportait à Julie son thé tandis qu’elle contemplait la vue splendide depuis les hauteurs de l’île où se trouvait sa maison.
— Qu’est-ce qui t’a amené ici ? l’interrogea-t-elle.
— Qui ne rêverait pas d’habiter dans un endroit pareil ?
— Oui, c’est sûr, mais entre le rêve et la réalité, il y a un monde et puis ta famille, tes amis, etc. Qu’est-ce qui t’a poussé si loin de tout ?
— J’ai rencontré l’amour ici, un vrai coup de foudre ! répondit Roberto avec un sourire et des étoiles dans les yeux.
— L’amour ?
Un silence plana tout à coup. Regardant Julie qui se décomposait de plus en plus, il se décida à abréger ses souffrances.
— Tu l’as devant toi mon coup de foudre ! plaisanta-t-il, faisant référence à l’archipel. À quoi pensais-tu ?
— Très drôle ! Je t’avoue que j’étais en train de me demander si j’allais t’ébouillanter avec mon thé ou te faire passer par-dessus le balcon. D’un autre côté, on ne s’est rien dit de nos vies pour l’instant. Moi-même, je pourrais avoir un copain en France et tu n’en saurais rien.
— Si tu souhaites me faire part de quoi que ce soit de ta vie, je suis tout ouïe et si tu souhaites en savoir plus sur moi, je suis un livre ouvert qui est en repos jusqu’à cet après-midi ! déclara-t-il en s’asseyant à table.
Roberto se servit une grande tasse de café et ils commencèrent un jeu de questions-réponses qui dura plusieurs heures. Il raconta à Julie sa vie à Bogota entouré de ses 4 frères et sœurs dont il est l’ainé, son enfance passée dans les rues de cette mégalopole de sept millions d’habitants, entre la pauvreté des uns et la richesse des autres. Son père, étant parti rapidement du cocon familial, c’est lui qui eut la charge d’élever les plus jeunes tandis que sa mère se tuait à la tâche pour ramener le peu d’argent qu’elle gagnait pour nourrir sa famille. Sa vie n’a pas été rose, et semée d’embûches, cependant il est fier de son parcours qui l’a mené jusqu’ici. Puis ce fut au tour de Julie.
Tout y passa : familles, amis, scolarité, passion, anciennes histoires amoureuses, puis elle eut envie de parler de ce qui s’était passé hier soir entre eux.
— Tu es un homme très séduisant, tu vois des nouvelles têtes tous les jours, tu es drôle, intelligent, courageux, mais…
— Ah, le fameux, mais… c’est dommage, ça partait bien !
— Non, mais ce que je veux dire c’est que tu peux avoir toutes les femmes que tu veux ! dit-elle en faisant faire des ronds à sa cuillère dans sa tasse de thé devenu froid.
— Alors…, est-ce que je peux avoir toutes les femmes que je veux ? Non. Est-ce que je veux avoir toutes les femmes qui se trouvent sur cette île ? La réponse est une nouvelle fois, non. Par contre, il y en a une en particulier à laquelle je pense sans cesse depuis que je l’ai rencontrée.
Ils se regardèrent et se mirent à se sourire mutuellement.
— D’habitude, je ne suis pas du genre à m’épancher de la sorte et encore moins avec quelqu’un que je connais depuis deux jours. Peut-être que c’est uniquement lié à la folie des vacances, mais je ne peux pas m’empêcher de penser à toi également. Ça va te paraître enfantin et ça va peut-être te faire peur, mais ce que j’ai ressenti, quand tu m’as embrassé sur le bateau hier soir, était unique.
Examinant le visage de Julie et ses yeux remplis d’émotion, Roberto ajouta :
— Je n’ai pas peur et je ne trouve pas cela enfantin. Je suis un homme de trente ans qui se sent parfaitement bien dans sa vie, pour autant ça ne m’a jamais empêché d’attendre avec impatience l’évidence. Au moment où mes yeux se sont posés sur toi, j’ai su que j’étais en présence de quelqu’un de spécial. Déjà, ton caractère et ta manière de ne pas te laisser faire m’ont tout de suite montré à qui j’avais affaire et cela m’a énormément plu. Pour moi aussi, il est difficile de me livrer aussi vite à une personne, mais avec toi tout paraît si simple, si facile et si naturel. J’ai l’impression de te connaître depuis toujours.
Roberto tendit ses mains et prit celles de Julie :
— Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais je sais au plus profond de moi-même que je ne veux plus jamais voir l’aube se lever sans admirer ton visage.
Sur ces mots, ils s’embrassèrent et firent l’amour comme si c’était la dernière fois.
*
En descendant des hauteurs de Koh Phi Phi sur son vélo, Julie se sentait femme pour la première fois de sa vie. Sa vie avait pris un tournant depuis le jour où elle l’avait rencontré, tout faisait sens à présent. Était-ce de la folie pure de s’imaginer rester ici, aider Roberto au centre de plongée et de vivre une vie paisible sur une île paradisiaque, alors qu’ils ne se connaissaient que depuis deux jours ? Ou cela faisait-il partie du grand tout ? La France, Tours, ses amis, sa famille, tout lui paraissait si loin à présent. Si loin de ses études et de ses rêves de petite fille.
En arrivant près de Max qui sirotait un cocktail allongé dans son hamac, elle lui apparut avec un sourire laissant transparaître la joie et la sérénité qui étaient sienne.
— Tu ne vas pas beaucoup bronzer comme ça !
— Peau de roux, n’oublie pas ! Alors comme ça, on découche, madame ? La nuit a été bonne ? s’enquit-il, sourire en coin, en haussant les sourcils.
— Je suis dans la merde, je crois…
Max baissa ses lunettes de soleil pour regarder le visage songeur de sa copine.
— Je suis tombée amoureuse.
Julie lui raconta les moments et les discussions qu’ils avaient partagés durant toutes ces heures entre le baiser sur le bateau et celui qu’elle lui avait donné avant de le laisser partir rejoindre le port.
— Roberto est un homme bien, en tout cas il en a tout l’air. Je suis vraiment ravi pour toi, mais tu ne crois pas que c’est un peu…
— Tôt ?
Haussant les épaules, Max ajouta :
— Tu sais ce qu’on dit : les amours de vacances ça ne dure jamais.
— Je sais, c’est bien ce qui me fait peur. D’un autre côté, j’ai la conviction qu’avec lui tout est différent, comme si ma vie avait changé, je n’arrive pas à l’expliquer.
— Alors fonce ! Et surtout, n’écoute personne. Les gens ont tendance à trop souvent s’immiscer dans la vie de ceux qui sont heureux pour tout détruire ou pour les empêcher de vivre leurs rêves.
Julie écoutait les conseils de Max en fixant la baie qui lui faisait face. Qu’allait-elle devenir ? se demanda-t-elle. Son voyage était encore plus beau qu’elle n’aurait pu l’imaginer, mais ce dernier avait une date de fin, comment allait-elle gérer cette distance ? Comment allait-elle faire sans lui ? Toutes ces questions lui rappelaient la réalité de la situation.
Un pas lourd se fit entendre derrière eux. Zach descendait, trois par trois, les marches de l’escalier en colimaçon qui menait à leur dortoir. Ce dernier ne leur adressa même pas un sourire en passant, à toute vitesse, à côté d’eux, et partit en courant vers le centre de Tonsaï.
— Bonjour quand même ! cria Julie. Qu’est-ce qu’il a à courir comme ça ?
— À voir son visage, ça ne doit pas se passer comme il veut.
Salma sortit à son tour du dortoir et emprunta le même chemin pour venir rejoindre Julie et Max, qui s’empressèrent de lui demander quelle mouche avait piqué le grand blond.
— Aucune idée ! On était tranquillement en train de faire ce qu’on avait à faire, puis il a reçu un appel et est immédiatement parti comme une flèche sans même m’embrasser, cabron !
— Sûrement une urgence au port, fit remarquer Max. Maintenant qu’il est patron associé de Colombiana Diving, il a les responsabilités qui vont avec.
— Ouais, peut-être. N’empêche qu’il pourrait prévenir au lieu de me laisser comme une conne.
Julie resta dubitative. Le comportement de Zach serait-il en lien avec la conversation qu’elle avait surprise hier soir sur le bateau ? Avait-il des problèmes avec cet homme aux tatouages de serpent et tête de mort ? Elle préféra cependant garder pour elle ses interrogations, sans quoi elle devrait leur avouer son comportement de fouineuse. Elle leur proposa plutôt une balade à travers les montagnes de Koh Phi Phi, qu’ils n’avaient pas encore arpentées.
Max sortit de son hamac et alla acheter des bières fraîches à l’hostel tandis que Salma ajusta son paréo. Les trois amis partirent donc découvrir cette île sauvage au relief étonnant. Tout était à proximité étant donné la petite taille de l’île. Cependant, certains chemins plus ou moins praticables et escarpés donnaient du fil à retordre aux trois explorateurs. Après seulement quarante-cinq minutes de marche, ils tombèrent sur une minuscule plage déserte ou à peine vingt personnes pouvaient tenir. Ils restèrent là, admirant la beauté et le calme du lieu, avant que Salma ne se décida la première à profiter des eaux turquoise. Julie la suivit tandis que Max resta en retrait, préférant la fraîcheur de l’ombre, au soleil destructeur. Ils partirent ensuite vers les hauteurs admirer un point de vue sans aucune autre mesure. La randonnée se fit sans encombre, à part peut-être, pour les tympans sensibles des autres promeneurs, qui avaient la joie, par moment, d’entendre des cris de terreur, quand Julie et Salma tombaient nez à nez avec des araignées plus grosses que des poings.
Ils arrivèrent enfin au sommet de l’île d’où ils pouvaient admirer les deux baies, de chaque côté du village. La vue était à couper le souffle.
Entourés d’autres amoureux de couchers de soleil, ils se trouvèrent un coin, au calme, proche du précipice. Max s’empressa d’attraper les bières qu’il avait fourrées dans son sac et en tendit une à chaque membre du groupe.
Ils firent tinter leurs breuvages avant de prendre une grande gorgée devant le spectacle du soleil qui filait à l’horizon.
— Et si on restait ici pour toujours, songea Julie à haute voix, en cherchant du regard la maison de Roberto qui se situait un peu plus bas et qu’elle retrouverait plus tard.
— Bonne idée ! répondit Max, mais on vit de quoi ?
— Marketing digital ! proposa Salma.
— Loueuse de canoë ! suggéra à son tour Julie.
— Hum ? Pêcheur ! Ça pourrait me plaire de vivre de la pêche, dit Max. Enfin seulement s’il y a des bières à bord.
— Toi, pêcheur ? Comment vas-tu faire avec tes petits bras pour ramener des poissons plus gros que toi ?
— Tu serais étonnée de la force que peuvent produire ces p’tits bras comme tu dis, répondit-il en contractant ses biceps chétifs.
Ils rirent tous de bon cœur.
— Non, honnêtement, le meilleur job c’est d’être nomade digital ! Pouvoir travailler en faisant le tour du monde, vous vous rendez compte ? Si j’arrive à faire grossir mon nombre d’abonnés, je pourrai enfin réaliser mon rêve !
— J’ai vu que tu avais déjà plus de vingt mille followers, donc tu dois déjà gagner un peu d’argent avec ça, non ?
— Oui, j’en gagne un peu, mais pas assez. Plus j’aurai de gens qui me suivent et plus j’attirerai des marques qui voudront faire des placements de produits. Mais je sais que je vais y arriver. Les photos que j’ai postées depuis que je suis arrivée ici, m’en ont fait déjà gagner environ cinq mille !
— C’est fou à quel point c’est facile de gagner de l’argent en montrant son cul, ironisa Max.
Salma lui balança son poing dans l’épaule en guise de réponse.
— Encore faut-il qu’il soit aussi beau que le mien ! Toi aussi Julie, tu pourrais le faire d’ailleurs, ton p’tit cul a l’air d’être fortement apprécié dans le coin… Je pourrais te montrer comment te prendre en photo et en un rien de temps, bingo, dix mille personnes de gagnées.
Julie se contenta de boire une nouvelle gorgée de sa bière, puis ajouta pleine de malice.
— Je crois que je vais rester loueuse de canoës, je ne voudrais pas te faire de l’ombre.
Ils rirent de plus belle.
— N’empêche cinq mille de plus en même pas une semaine, c’est énorme ! considéra Julie
Salma alluma son téléphone et précisa toute fière :
— 5891 pour être exacte ! Plus tu postes, plus on te voit, et puis toutes les photos en maillots de bain sur une île paradisiaque attirent forcément l’œil. Attendez, on va faire un test ! Max, prends mon téléphone, tu vas nous prendre en photo avec le coucher de soleil, ça va faire un cliché de folie.
Ce dernier s’exécuta en motivant Julie qui se leva en rechignant.
— Je ne fais rien de fou sur la photo, prévint cette dernière
— T’inquiète pas ma belle, avec ce short qui moule parfaitement ton cul pas besoin d’en faire plus.
Salma ajusta son paréo, de manière à faire ressortir ses formes généreuses, tout en restant classe, puis posa à côté de Julie qui était visiblement moins aguerrie à l’exercice que la Colombienne.
Max prit une dizaine de clichés des deux merveilles qui se tenaient devant lui, puis rendit le téléphone à sa propriétaire qui s’extasia devant le travail du néo-photographe.
— Waouh ! Ce n’est pas en pêcheur que tu dois te reconvertir, mais en photographe, elles sont superbes ces photos.
— Bon, il faut dire que les modèles ne sont pas mal non plus… souligna Julie avec humour.
— Mets le téléphone en retardateur et viens nous rejoindre Max.
Ce dernier déclina l’invitation, comme à son habitude, dès qu’il s’agissait d’une photo.
— Allez bouge ton cul, ça nous fera un beau souvenir, c’est quoi ton problème avec les photos ? lui demanda Salma. À chaque fois qu’on veut en faire une tous ensemble, soit tu refuses soit tu te caches à moitié.
— Je n’aime juste pas ça, c’est tout. Je ne suis pas aussi photogénique que vous et puis vous savez comme disent les Indiens, une photo vole l’âme et je tiens à la mienne, rétorqua-t-il en avalant une grande lampée de bière.
— Tant pis pour toi, lui dit cette dernière avec un clin d’œil. Bon, revenons aux choses sérieuses. Je poste la photo et je vous parie qu’en cinq minutes seulement, je gagne plus de deux cent personnes.
Salma avait pris soin, avant de poster les photos sur Instagram, d’ajouter, en légende, le profil de Julie à son insu, histoire de lui montrer la facilité de l’exercice. Effectivement, moins de cinq minutes plus tard, le portable de Julie se mit à recevoir plus de cent nouvelles demandes de contact. Cette dernière comprit immédiatement la supercherie et se mit à halluciner :
— Incroyable, je suis célèbre ! cria la jeune femme hilare.
Les trois amis continuèrent à regarder, incrédules, affluer le nombre de contacts pendant que la nuit recouvrait le panorama.
*
Julie était assise, précisément, là où Roberto l’avait laissée le matin même, lisant un article sur son téléphone qui relatait la vie de plusieurs expatriés français en Thaïlande. Se renseigner sur la réussite des uns et l’échec des autres lui remit un peu les pieds sur terre.
La lumière de la terrasse venait de s’allumer, les iris de Julie qui s’étaient habitués à l’obscurité, se contractèrent puis, Roberto apparut avec son grand sourire habituel, cachant quelque chose dans son dos.
— Je ne connais pas encore tes goûts culinaires, mais le soir, j’apprécie de manger léger, alors voilà !
Il apporta un plateau de fruits exotiques aussi beau qu’appétissant sous les yeux de Julie, qui en avait déjà l’eau à la bouche.
— Je suis morte de faim, c’est parfait ! Tout cela semble absolument délicieux, mais je ne connais pas la moitié des fruits qui se trouvent sur ce plateau.
Avalant, à pleine bouche, des morceaux de mangoustan, fruits du dragon et autre durian, Roberto était abasourdi par l’appétit gargantuesque de la jeune femme.
— Tu n’avales rien ? Quelque chose ne va pas ?
Roberto semblait perdu dans ses pensées.
— Allo, Houston, ici la Terre ! T’es avec moi ou encore sur ton bateau ? dit-elle en avalant une énième bouchée.
— Je suis là, ne t’en fais pas, j’apprécie juste l’instant. Si on m’avait dit, il y a un mois, que je te rencontrerais et que les soucis de boulot allaient s’envoler, je n’y aurais pas cru.
— Des soucis ?
— Rien de grave, dit-il en rejetant ses anciens problèmes d’un geste de la main.
— Tu peux m’en parler, tu sais. Que s’est-il passé pour qu’aujourd’hui tu te sentes si soulagé ?
— Je t’assure, tout va bien, continue à manger, j’ai eu plus que ma part aujourd’hui, James m’a ramené du poisson grillé tout à l’heure, je me suis régalé. Je t’en aurais bien ramené, mais si je me souviens bien, tu ne manges ni poisson ni viande n’est-ce pas ?
— Je te donne un bon point pour avoir retenu mon alimentation, mais je te l’enlève direct pour essayer de noyer le poisson justement ! C’est une expression française qui signifie : faire diversion.
Julie répéta la phrase en Français avant de lui demander à nouveau :
— Que s’est-il passé il y a un mois ?
Roberto qui voyait bien que la détermination de Julie était sans faille, finit par se livrer :
— Tu ne lâches jamais rien, toi ! Ça faisait plusieurs mois que certains de mes bateaux avaient des avaries : GPS en panne, vitres brisées, gouvernail défectueux, hélices qui disparaissent ou encore des moteurs à changer. Cela m’a occasionné une grosse perte d’argent que ce soit pour la réparation ou le manque à gagner. À cause de tout ça, j’ai dû, à plusieurs reprises, annuler à la dernière minute, certains trajets, ce qui m’a fait perdre des contrats avec des hôtels de Phuket et de Tonsaï qui comptaient sur moi pour aller chercher leurs clients. Voilà en gros.
— Plusieurs mois ?
— Environ six mois. Du coup, plusieurs de mes concurrents en ont profité pour récupérer les contrats que j’ai perdus. Il va me falloir beaucoup de temps pour regagner leur confiance.
— Penses-tu que ce soit eux qui t’aient fait du tort ?
Roberto retira ses mains de la table et s’avachit, sur sa chaise, en arrière :
— Je n’en sais rien, je ne vois personne qui pourrait monter un coup pareil et surtout, on se connaît tous ici, c’est comme une grande famille. Quand j’étais dans la merde, certains m’ont aidé pour trouver les pièces de rechange au plus vite, alors pourquoi auraient-ils fait ça ? Je ne leur en veux pas d’avoir pris les contrats à ma place, de toute manière, il fallait bien que quelqu’un s’en charge. Les clients n’ont qu’un moyen de partir de l’île et c’est en bateau.
— Tes employés peut-être ?
— J’ai envisagé toutes les possibilités, mais jamais je ne croirais qu’une personne travaillant avec moi ait pu faire ça. C’est impossible.
— Qui alors ?
— Qui ou quoi ? Car cela pourrait être, tout simplement, de la malchance. Depuis que je suis en Thaïlande, j’ai appris à relativiser, à vivre sans haine et à avancer en respectant tous les gens qui m’entourent. Je n’ai pas envie de m’apitoyer sur mon sort ou de rejeter la faute sur autrui. Ce qui compte c’est que ces problèmes soient derrière moi. Ça fait trois semaines environ que tout marche à merveille. Tous mes bateaux sont en mer chaque jour, l’équipage est heureux, mes clients sont heureux, je suis heureux !
Julie admirait la sagesse de Roberto, mais ne voyait pas les choses de la même manière.
— Tu as raison de résonner comme tu le fais, mais je ne crois pas que la malchance puisse faire autant de dégâts en si peu de temps. J’ai vu comment tu travaillais et comment tu étais, tu es tout sauf un homme négligeant. Je suis contente que tout cela soit derrière toi et j’espère sincèrement que la ou les personnes, qui sont derrière tout ça, ne recommenceront pas.
— Sinon quoi ? demanda-t-il amusé. Tu voleras à mon secours ?
— Fous-toi de moi ! Ouais, je volerai à ton secours et je leur ferai leur fête.
Roberto alla s’asseoir à côté de sa superhéroïne, la prit dans ses bras et murmura :
— Si tu restes avec moi, je ne risque rien alors…
Julie desserra son étreinte et se colla nez à nez avec Roberto :
— C’est une invitation ?
— Ça m’en a tout l’air.
Julie sourit avant de l’embrasser, puis le prit par le bras afin de l’emmener dans la chambre.
*
Le quartier de Lune brillait assez fort pour qu’il n’ait pas besoin de lampe torche, afin d’avancer à travers les ruelles qui menaient à la maison de Roberto. Sans faire de bruit, il marchait lentement sur le chemin de terre, croisant quelques chiens errants qui faisaient les poubelles dans l’espoir de se remplir l’estomac. Pour sa part, ce n’était pas de la nourriture qu’il cherchait, mais Julie. Il savait que la maison du propriétaire de bateaux était juchée sur cette colline.
Il prit sur sa gauche, puis sur sa droite et fit bientôt demi-tour. Ces foutues ruelles se ressemblaient toutes, se disait-il. Le calme, qui régnait en lui, n’allait pas durer très longtemps. Un bruit sourd arriva jusqu’à ses oreilles : le coït, il le reconnut immédiatement. Il s’avança en direction des gémissements qui devenaient de plus en plus forts. Il souleva le loquet du portillon et pénétra dans la propriété, tandis qu’un cri de plaisir retentit plus fort.
C’était elle ! Il en était persuadé. Ce cri fit monter en lui autant de fureur que d’excitation, un pas après l’autre, un cri après l’autre, le voilà arrivé sur une terrasse où des fruits étaient dispersés sur la table. Des sons inaudibles glissaient à travers la fenêtre aux volets à moitié fermés à seulement deux mètres de lui. Pendant qu’il s’approchait, il entendait, de mieux en mieux, les corps qui s’entrechoquaient et arriva enfin devant la scène. Prenant soin de ne pas se faire repérer, il s’appuya contre le montant de la fenêtre et regarda à travers l’interstice du volet. Elle était là, à quatre pattes, chevauchée par l’homme qu’il n’était pas, qu’il ne serait jamais. Les gémissements de Julie prenaient de l’ampleur à chaque mouvement de cet homme qui était maintenant condamné à mort.
Se tenant là, devant ce spectacle aussi insoutenable que jubilatoire, il se jura de régler son compte à cet imposteur, mais pour le moment, il comptait bien, lui aussi, profiter de Julie. Son regard, sombre, et pervers, la fixait pendant qu’il se masturbait en s’imaginant à la place qui était sienne. Il découvrait enfin son corps nu comme il l’avait imaginé dès le premier jour. Quelques secondes seulement après avoir commencé son voyeurisme, son excitation atteignait déjà son paroxysme au moment même où Julie connaissait le sien. La jeune femme se mit à crier de plaisir en tenant fermement les mains de Roberto qui vit une ombre sur le mur en face de lui. Il tourna immédiatement la tête et vit une silhouette à travers les volets. Ce dernier lâcha les mains de Julie qui venait de retomber en sueur sur le lit. Elle vit alors Roberto courir à travers la chambre et ouvrir violemment les volets.
— Que se passe-t-il ?
Roberto ne répondit pas et traversa d’un bond la fenêtre en trouvant la terrasse déserte. Ses yeux allèrent dans toutes les directions, à une vitesse folle, puis il prit la direction de l’avant de la maison et se trouva nez à nez avec le portillon brinqueballant. Il se hâta dans la ruelle, déserte et silencieuse. Il y avait quelqu’un, il en était sûr ! Julie vint le rejoindre, à moitié nue, habillée seulement du drap de lit.
— Que se passe-t-il ? Tu comptes me répondre ? dit-elle, haletante.
— Quelqu’un nous espionnait ! J’en mettrais ma main à couper !
— Quoi ? Mais je n’ai rien entendu.
— J’ai vu une silhouette à travers les volets !
— Tu es sûr ? Je n’ai absolument rien vu.
— Oui, je suis sûr !
Julie prit le bras de Roberto et se colla à lui, pour faire retomber sa colère.
— Rentrons s’il te plait, j’ai froid et je veux être dans tes bras.
Ils rentrèrent, non sans mal, et se mirent au lit, Julie prit position sur le torse de Roberto qui n’arrivait pas à se calmer. Il aurait pu le jurer, quelqu’un les observait.
Quelques minutes plus tard, ils s’endormirent, dans la nuit calme, bercés par le bruit des vagues au loin, tandis qu’une flaque répugnante luisait à la lumière du quartier de lune.

Annotations
Versions