Chapitre 21 6 mai 2015 Hostel du paradis blanc
Julie, en ce sixième jour sur Koh Phi Phi, ressentait de la mélancolie. Ce sentiment, en parfaite contradiction avec le paysage féérique qui l’entourait, n’était pas partagé par ses camarades. Salma et Max, allongés respectivement sur des transats devant l’hostel, disposaient d’un temps qu’elle n’avait pas. Ils continueraient leurs voyages tandis qu’elle sera obligée de rentrer à Tours dans quatre petits jours. Cette idée la faisait frémir.
La tristesse de devoir partir après ces trois semaines de vacances, s’amplifiait à la seule pensée de Roberto. Ce dernier n’était pas venu la voir hier soir comme l’avait prédit Salma. Il ne s’était pas montré depuis que Julie était partie furieuse de sa maison perchée sur les collines de Tonsaï.
À son arrivée sur l’archipel, elle n’aurait jamais pu imaginer, même dans ses rêves les plus fous, y trouver l’amour. L’amour d’une tante tout d’abord, miraculeusement trouvée en feuilletant les pages d’un carnet et en écoutant les mots d’une vieille folle, puis l’amour d’un homme ancré sur cette île, qui pour la première fois de sa vie, lui faisaient comprendre ce que signifiait d’aimer profondément et passionnément.
Max la tira de ses pensées :
— Plus que quatre jours avant de nous quitter ! Comment on va faire sans toi ?
— Tu lis dans mes pensées ou quoi ? dit-elle en affichant une moue triste. Quatre jours ouais… je suis à la fois heureuse, mais d’un autre côté, la vie réelle va reprendre ses droits et je serai loin d’ici, loin de vous, loin de lui… Je devrais profiter de chaque seconde au lieu d’être dans cet état, mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir déjà envie de me pendre.
— Alors que nous, on va tranquillement continuer à se faire bronzer au soleil ! rigola Salma en se moquant gentiment.
— Ça me fout tellement les boules, vous n’imaginez même pas ! Qu’est-ce que vous avez prévu pour la suite ? Faites-moi rêver un peu !
Salma répondit la première :
— Je pense partir pas très longtemps après toi, je m’amuse bien avec Zach, mais j’ai hâte de voir d’autres pays. Je vais continuer en Asie, c’est tellement bon marché et puis ça me permet de développer encore plus mes réseaux sociaux. Et toi, Max ?
— Comme toi, mais sans les réseaux, rigola-t-il.
— C’est dommage, car tu es bon photographe, tu as l’œil !
— Chacun son truc, on va dire. En tout cas, pour ma part, je pense que j’ai envie de changer d’air et de partir un peu plus loin, en Océanie peut-être. Il y a des coins là-bas où la tranquillité est absolue, cette idée me plaît bien. Et toi, Julie ? Les études, le réveil tous les matins, etc. ça va être sympa aussi ! se moqua-t-il.
— Ah Ah Ah ! T’es terriblement méchant, mais t’as plutôt bien résumé ce qui m’attend… Très sincèrement, je ne me vois pas retourner à cette vie. Je me sens tellement bien ici, et puis il y a Roberto.
— Tu ne l’as pas revu depuis hier matin ? s’enquit Salma en se passant de l’huile de monoï sur le corps.
— Non… Il n’est pas revenu la queue entre les jambes comme tu me l’avais prédit malheureusement.
— Franchement, je suis étonnée. Il n’est décidément pas comme les autres ce Roberto, en plus d’être beau à en crever, il sait se faire désirer.
— Ça, pour se faire désirer, il sait faire… Il me rend folle, tu veux dire !
Chloé, la réceptionniste de l’hostel, s’approchait du groupe en portant un plateau plein à craquer.
— Salut les amis ! leur adressa-t-elle avec son large sourire. Je crois que tout ça est pour vous.
Elle déposa sur la large table basse entre les trois compagnons, trois cocktails et trois plats à partager pour midi.
— J’ai aussi un petit cadeau pour une chanceuse ! annonça-t-elle à Julie en la gratifiant d’un clin d’œil.
Elle lui tendit un mot écrit à la main que Julie découvrit avec étonnement :
16 h — bateau pour Railay Beach — rdv sur la plage
— Alors, qu’est-ce que ça dit ? demandèrent en cœur Max et Salma, curieux comme des fouines.
— Une invitation à prendre un bateau à destination de Railay Beach, mais sans signature.
— Trop excitant ! s’enthousiasma Salma.
— Flippant ! rétorqua Max.
— Un peu des deux, dit Julie en souriant. L’image de Roberto flottait derrière ce mot énigmatique.
L’après-midi était passé à une vitesse folle. Plus les minutes passèrent et plus l’agitation qui régnait en Julie s’intensifiait. Elle partit se préparer en vue du rendez-vous inconnu qui l’attendait d’ici une heure. Ayant fait quelques emplettes dans les magasins de l’île, elle s’apprêta d’une jolie robe ni trop cintrée ni trop large à la couleur azur, puis s’engagea vers le port en compagnie de ses compagnons.
À travers les rues du centre-ville de Tonsaï, on pouvait sentir à toute heure de la journée, les odeurs d’épice émanant des cuisines des restaurants, ou encore, l’odeur de l’huile sur la peau des touristes qui sortaient d’un long et délicieux massage thaï. En arrivant près de l’embarcadère, bon nombre d’habitants mêlés aux touristes attendaient avec impatience le bateau qui déposerait Julie jusqu’à Railay Beach. Mais à travers cette foule dense, elle repéra quelqu’un qui s’avançait à grands pas, le regard noir. Il ne lui fallut pas plus d’une seconde pour identifier l’homme aux tatouages de serpent.
— C’est lui… laissa échapper Julie à voix basse.
— Lui ? demanda Salma.
Julie, qui ne s’était pas épanchée sur le sujet de peur de passer auprès de ses amis pour une fouineuse, venait de se trahir. Elle se livra alors à la confidence :
— Vous voyez cet homme recouvert de tatouages là-bas ? Je l’ai vu le soir où Zach et Roberto ont officialisé et fêté leur collaboration. Depuis que je l’ai vu, je n’arrive pas à me retirer son visage de l’esprit, je le trouve effrayant.
— Il est surtout très moche ! On dirait un petit lutin tatoué très laid, se moqua Salma en haussant les sourcils. Il était là le soir de la fête ? Je devais être un peu trop faite pour me souvenir de lui. Mais qu’est-ce qui t’effraie autant ? Vous avez discuté ?
— Je ne vous en avais pas parlé jusqu’à maintenant, car je ne voulais pas passer pour une fouille-merde, mais durant la soirée, je suis partie aux toilettes et j’ai surpris dans une des pièces, une conversation entre lui et Zach qui ne paraissait pas très amicale. On aurait dit que ce gars engueulait Zach ou le menaçait, je ne sais pas. C’était vraiment bizarre, je suis partie avant de me faire griller. J’avoue que je n’ai pas osé en parler à Zach. Toi non plus, tu ne l’as pas vu ce soir-là, Max ?
— Non. Il ne me dit absolument rien, dit-il d’un ton détaché.
— J’espère que Zach n’a pas de soucis avec ce mec, je dois avouer qu’il me fait froid dans le dos.
— Tu te fais des films ma belle, franchement il n’a rien d’effrayant. Allez, bouge-toi le cul, ils sont déjà tous à bord.
Embarquant avec le reste des passagers, Julie fit quelques signes de main envers ses amis et alla se loger à l’avant du bateau afin de profiter pleinement du paysage.
Moins de quarante-cinq minutes plus tard, Railay Beach était en vue. Cette presqu’île, au nord de Koh Phi Phi, se trouvait dans la province de Krabi. Elle était assez spéciale, voire même très particulière comparée à ce qu’elle avait pu découvrir de la Thaïlande jusqu’à maintenant.
En arrivant, elle se retrouva un peu perdue, comprenant que la plage en question, qu’elle pensait être son point de rendez-vous, se trouvait de l’autre côté d’où elle venait de débarquer. Aucun indice n’avait été disséminé, elle devait uniquement se fier aux panneaux qui indiquaient le nom de la plage tant attendue. Elle doit en valoir le coup cette plage ! se dit-elle tout en marchant à travers les rues étroites, pleines de sable et inhospitalières pour elle et pour tous les touristes aux valises blindées qui avaient évidemment tout le mal du monde à avancer dans ce bourbier. Quelques minutes plus tard, le décor changea du tout au tout, le village qui prenait forme devant elle, ne pouvait se trouver en Thaïlande. Des restaurants en forme de bateau, des shops en bois à l’effigie de Bob Marley, des drapeaux Peace and Love recouvrant les façades d’à peu près toutes les bâtisses et pour finir cette odeur de beuh émanant de toute part. Julie crut halluciner, son regard allait partout et la pointe de regret qu’elle avait en débarquant dans les rues étroites de tout à l’heure, avait laissé place à un sourire radieux. Bien qu’elle ne fût pas une grande consommatrice de joints, pétards et autres, il fallait avouer que la scène qui se déroulait sous ses yeux était unique. En continuant son chemin, une petite cabane qui ne payait pas de mine, avait pour seul mobilier quatre poufs gigantesques où se lover et au centre, un bocal énorme rempli de joints tout aussi grands et préalablement roulés. Plus loin, un bar en forme de proue de bateau, était tenu par des Thaïs qui lui rappelaient assez nettement l’ami pêcheur de Roberto. Ceux-là ne proposaient pas uniquement de l’alcool, mais également des joints pré-faits et surtout un assortiment de champignons qui ferait pâlir de jalousie n’importe quel coffee shop d’Amsterdam.
Puis enfin, elle la vit, cette plage de Railay Beach, sublime, époustouflante. Elle qui pensait avoir déjà vu les plus beaux couchers de soleil de sa vie à Koh Phi Phi, assistait alors, à un spectacle de couleur pourpre, orangée et rose absolument inoubliable. Cette grande plage en forme de fer à cheval était bordée de chaque côté de forêts et de montagnes rocheuses. Au centre, la mer calme reflétait en miroir les nuages teintés de toutes ces couleurs pastel.
Debout devant ce tableau grandiose, Julie n’en revenait pas d’être arrivée à temps pour l’admirer. Elle était si absorbée qu’elle ne vit pas sur sa droite une ombre arriver et se placer doucement derrière elle.
— Ferme les yeux et fais-moi confiance, lui dicta l’homme.
Julie ne reconnut pas cette voix, mais elle sentait que la personne qui avait prononcé ces mots, faisait l’effort de la transformer. L’homme cacha ses yeux avec l’aide d’un bandeau, la prit par la main et continua à lui donner ses indications : « Attention » « arrête-toi » « tourne à droite » tourne à gauche » « fais demi-tour » « arrête-toi à nouveau » « enjambe ». Julie ne savait plus où donner de la tête et commençait presque à perdre patience quand il lui donna enfin sa dernière directive :
— Tu peux t’asseoir maintenant, ne bouge pas et attends encore deux minutes avant de retirer ton bandeau.
Grâce au mouvement que prenait son corps, elle sentit immédiatement qu’elle était assise dans une embarcation. Le bruit d’une rame qui pagayait lentement confirma son intuition.
Je suis dans un canoë, constata la jeune femme, qui restait calme, malgré l’appréhension qui la gagnait petit à petit. À nouveau, l’homme lui dit :
— Je vais retirer ton bandeau maintenant.
Au moment même où il lui ôta, le spectacle qu’elle avait aperçu de la plage, le tableau qui s’était dessiné un peu plus tôt avait pris vie et elle en faisait partie. Le canoë dans lequel l’avait installé l’inconnu, flottait dans des nuages dorés.
— C’est incroyable ! murmura-t-elle, émerveillée, prenant conscience de la beauté du rêve dans lequel elle se trouvait.
— Cet endroit est comparable à ta beauté, avait dit l’homme sans transformer sa voix.
Julie se retourna, folle de joie, et vit Roberto, un bouquet de fleurs tropicales dans une main et une bouteille de champagne dans l’autre, accompagné de son plus beau sourire. Elle l’embrassa fougueusement en manquant de les faire chavirer.
— Du calme, sinon on finira à l’eau plus vite que prévu ! Est-ce que cela suffira à te dire combien je suis désolé de mon comportement d’hier matin ?
— Suffisant non, mais c’est un bon début ! lui répondit-elle d’un air chargé de défi.
— Tu es décidément sacrément dure en affaire ! Ce n’est pas Zach que j’aurais dû prendre en tant qu’associé, mais toi. On ferait un malheur tous les deux, ou peut être que tu ferais fuir les clients avec ton sale caractère ! ria-t-il.
— Attention à toi, je ne t’ai pas encore pardonné, Monsieur… Mais je vais accepter ce bouquet de fleurs avec plaisir, à moins qu’il ne soit pour quelqu’un d’autre ?
— Il est pour toi ma chère, et je te prie de bien vouloir m’excuser une fois de plus. Tu comptes pour moi d’une manière que je n’aurais pu imaginer. Le fait de savoir que, bientôt, tu ne seras plus là et que tu seras loin de moi, hante mes nuits autant que mes jours. Tu as le droit de ne pas me croire, mais aucune autre femme n’a pris autant d’importance dans ma vie, aucune autre femme n’existe quand je plonge mon regard dans le tien. D’ici peu, ce regard je ne le verrai plus et je m’en veux tellement d’avoir gâché ne serait-ce qu’une journée loin de toi.
Sans le vouloir, Julie pouffa de rire.
— Tu te moques ? lâcha-t-il désemparé.
— Non, bien sûr que non…
Julie était prise d’un fou rire inarrêtable tandis que Roberto restait coi.
— Non, mais… ne crois surtout pas que… c’est juste que…
Un nouvel éclat de rire retentit par échos sur la mer calme, puis Julie finit par reprendre son souffle, petit à petit.
— Attends… dit-elle en soufflant un bon coup. Excuse-moi… Je ne me moque pas, mais je ne m’attendais pas à ce que tu me sortes une tirade aussi mignonne et kitsch à la fois.
Elle s’approcha et prit le visage de Roberto dans ses mains et l’embrassa longuement en le regardant droit dans les yeux.
— Je te demande pardon. Tout ce que tu viens de dire est exactement ce que je pense de toi, seulement avec le bouquet de fleurs et la bouteille de champagne…
— C’est trop ? demanda-t-il tel un enfant.
— Non pas du tout, c’est parfait. Tu es parfait ! Avec ce que je viens de te faire, tu es totalement pardonné, pas besoin de plus, lui sourit-elle affectueusement.
Roberto, rassuré, fit sauter le bouchon de la bouteille de champagne et en servit deux flûtes.
— Honnêtement, c’est fou ! Le cadre, le bouquet, le champagne et puis cette déclaration d’amour…
Roberto fit les gros yeux :
— Là, tu te moques ! Je vais finir par vider le champagne dans la mer si tu continues.
— Non vraiment ! On ne m’a jamais fait une telle surprise ! Je dois quand même t’avouer que je n’étais pas très rassurée pendant un instant. J’espérais que c’était toi qui était derrière tout ça, mais quand tu as commencé à prendre cette voix bizarre…
— C’était pour garder le mystère jusqu’à ce que tu sois sur l’eau. D’ici quelques instants, quand le ciel sera devenu noir et que les étoiles se mettront à briller, tu pourras admirer un spectacle que tu ne seras pas près d’oublier. Mais pour le moment, profitons de ce que je t’ai apporté.
Roberto avait amené diverses spécialités thaïes que Julie s’empressa de dévorer. Son appétit qui s’opposait à son petit corps, l’étonnait toujours autant. Tandis que le ciel s’assombrissait à mesure que le soleil plongeait dans la mer au loin, ce dernier avait le front soucieux.
— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle la bouche pleine.
— Je t’ai amené ici pour me faire pardonner, mais aussi pour t’expliquer les raisons qui m’ont amené à avoir ce comportement. Je ne vais pas gâcher la soirée avec une histoire trop longue, mais je me dois de te dire la vérité. Je n’ai rien envie de te cacher.
Julie haussa les sourcils, tout en buvant une gorgée de sa flûte de champagne.
— On a tellement peu de temps à passer ensemble quand on y pense, que je n’ai pas envie de tourner autour du pot. Si je t’ai semblé bizarre et absent hier matin, c’est effectivement à cause de ce qui s’est passé la nuit précédente. J’ai eu l’impression que tu ne me croyais pas quand je te disais avoir vu une ombre derrière les volets quand nous faisions l’amour, mais je t’assure que quelqu’un nous observait. Si j’ai cette certitude, c’est que même si tout semble paradisiaque sur cette île, et ça l’est la majorité du temps, il y a malheureusement comme n’importe où ailleurs dans le monde, une violence silencieuse et invisible qui règne.
Au loin sur le sable, des guirlandes s’allumaient les unes après les autres, illuminant la plage, tandis que Roberto continuait son récit :
— Quand j’ai commencé mon activité ici, je savais que certaines personnes de Phuket, notamment, n’étaient pas des enfants de chœur et approchaient les dirigeants des entreprises environnantes qui fonctionnaient bien. Je n’y ai pas prêté attention au départ, car mon entreprise était minuscule. D’ailleurs, sur l’île, personne n’avait affaire à eux. C’est comme si ici, nous étions protégés du monde extérieur. Après quelques temps et avec toutes les idées que j’ai pu mettre en place pour développer mon activité, j’ai commencé à bien gagner ma vie, à embaucher des employés et à obtenir de gros contrats avec certains des plus beaux hôtels de Phuket, notamment pour des excursions, ce genre de choses. Il n’en fallait pas plus pour attirer des salopards avides d’argent.
Le regard de Roberto allait et venait entre la mer, les montagnes et les yeux de Julie qui le regardait attentivement.
— Un jour, un homme a débarqué au bureau en gueulant et en ordonnant à mes employés de faire venir le patron. Je me trouvais juste au-dessus, dans la mezzanine. Il était rare d’entendre quelqu’un hausser autant la voix, d’habitude tout est si calme ici que j’ai tout de suite compris qu’il y avait un problème. Quand je suis arrivé à l’accueil, un homme attendait, tatoué de la tête aux pieds, l’air menaçant. Il parla d’abord en thaï en ordonnant à mes employés de partir puis il s’adressa à moi en anglais. À partir de cette « discussion », si on peut appeler ça comme ça, j’ai dû verser chaque mois un pourcentage de mon chiffre d’affaires à cet homme, ou plutôt à l’organisation derrière lui : le gang du serpent. Tant que je paierais il n’y aurait pas de problème pour ma société, mes employés et pour moi ; c’est ce qu’il m’avait promis du moins. Je connais ces méthodes, je les connais même trop bien et je sais que peu importe l’endroit où on se trouve, il y aura toujours des personnes qui viendront prendre sans demander.
— L’homme dont tu parles, je l’ai vu ! s’exclama Julie. Il a des tatouages de serpents et de tête de mort sur les bras et une balafre énorme sur la joue, n’est-ce pas ?
Roberto n’était pas étonné que Julie sache de qui il s’agissait
— Tu l’as vu sur le bateau, le soir de la fête, j’imagine. En même temps, difficile de passer inaperçu quand tu as une tête comme la sienne… Je n’ai toutefois pas pu refuser qu’il monte à bord alors on a dû faire avec. C’est d’ailleurs pour cela que tu m’as trouvé à l’arrière du bateau, j’étais fou de rage que cette ordure soit présent ! dit-il les yeux incandescents. Heureusement que tu étais là et que cette soirée que je pensais gâchée, a finalement été une des plus belles de ma vie.
Julie prit alors les mains de Roberto dans les siennes, en lui adressant un regard amoureux.
— Je comprends mieux maintenant pourquoi tu étais aussi sûr de toi et pourquoi tu as couru comme un dératé ce soir-là pour rattraper le pervers qui nous regardait. Je suis désolée d’avoir douté, sincèrement désolée. Mais attends, dans ce cas, les problèmes qui sont survenus sur tes bateaux, c’est forcément lui, enfin, c’est forcément eux !
Roberto souffla longuement, puis répondit :
— Comme je te l’ai dit l’autre jour je n’ai aucune preuve de qui a pu faire ça, tu te doutes bien qu’ils ne viennent pas s’en vanter. Mais je sais que c’est eux et je sais pourquoi.
— Dis-moi.
— Juste avant que les avaries commencent, ils sont venus me voir, ce Mahlong comme il s’appelle et un de ses collègues. Ils m’ont proposé un deal qui pourrait me permettre de gagner beaucoup d’argent. Mais quand je te dis beaucoup, c’est énormément d’argent ! Tu sais qui je suis et quelles sont mes valeurs et tu te doutes que le fait de devoir leur verser chaque mois dix pourcent de ce que je gagne me rend dingue, alors vouloir m’associer à ces ordures… jamais !
— C’était quoi le deal ?
— La drogue évidemment ! Ces cabron voulaient que je la transporte sur mes bateaux d’un point A à un point B, moyennant une somme qui me reviendrait sur chaque voyage. J’ai refusé et je les ai envoyés se faire foutre ! Jamais je ne les aiderai et encore moins pour cette mierda ! dit-il la mâchoire serrée. Trop de personnes dans mon entourage sont tombées là-dedans et n’en sont jamais ressorties. Comme par hasard, les problèmes ont débuté quelques semaines après l’altercation.
— Mais c’est complètement débile de te foutre dans la merde avec tes bateaux alors que c’est ton gagne-pain et donc leur gagne-pain. Si tu prends moins d’argent chaque mois, pour eux aussi la paie sera plus mince, c’est illogique non ?
— Oui bien sûr, mais leur but n’était pas que le business coule, ils souhaitaient uniquement m’envoyer un avertissement. Je pense que la manière avec laquelle je les ai envoyés balader n’a pas dû leur plaire. Ils ne sont pas habitués à ce qu’on leur dise non, surtout quand il s’agit de recevoir une somme d’argent aussi importante.
Julie, qui n’était pas de ce monde, semblait prise de panique :
— Mais alors qu’est-ce qui les empêche de recommencer à te menacer ? Qu’est-ce qui les empêche de te mettre une balle dans la tête et de prendre ta société ?
Roberto sourit et prit Julie par les épaules qui tremblait :
— Je comprends tes interrogations et je te rassure, je me suis posé les mêmes questions, j’ai même songé à partir pour être honnête ; je n’ai pas quitté la Colombie pour retrouver la même chose ici. Il fallait donc que je trouve une solution, alors il y a quelques semaines, je me suis rendu à Phuket, j’ai eu vent de l’endroit où se trouvait le chef du gang et je suis allé lui parler. Quand je lui ai dit que j’acceptais de payer chaque mois, mais qu’il était hors de question que je touche de près ou de loin à la drogue, son visage, jusque-là, resté de marbre, se changea en un masque de colère. Je t’avoue que sur le moment, je ne faisais pas le malin. Avec le peu de mots thaï que je connais, j’ai compris qu’il avait demandé à parler à Mahlong, puis ils m’ont gentiment demandé de me barrer en me disant que le problème était réglé.
— Tu es complètement taré d’être allé là-bas tout seul !
— Je n’y suis pas allé sans informations, je ne suis pas idiot à ce point. J’ai un ami sur l’île, un ami sincère qui est le chef de la police à Phuket, Rama. Rama doit être un des rares flics à ne pas être corrompu jusqu’à la moelle, il a même des amis haut placés chez Interpol et surtout il connaît parfaitement bien le chef du gang puisque c’est son frère aîné.
Julie n’en revenait pas.
— Quoi ? C’est une blague ? Le chef de la police de Phuket est le frère du chef de gang ?
— Aussi drôle et insensé que ça puisse paraître, oui ! C’est Rama qui m’a arrangé le rendez-vous.
— Mais si tu connais ce Rama aussi bien que tu le dis, pourquoi dois-tu payer chaque mois ces enfoirés ?
— Tu sais, Rama fait ce qu’il peut pour que tout se passe à peu près comme il faut dans le coin, mais si tu ne veux pas que ton affaire brûle, tu paies un point c’est tout. Sur ce point-là, il ne peut rien faire, mais pour ce qui est du cas de Mahlong, il m’a bien aidé. Après être allé à Phuket, je n’ai plus eu aucun souci avec mes bateaux. Mahlong agissait à priori pour son propre compte en ce qui concerne la drogue et il a dû prendre cher, car quand il est revenu me voir au début du mois suivant pour prendre leurs dix pourcents, il était encore plus défiguré que d’habitude. Je t’avoue que c’est bien la première fois que j’étais content de le voir. Bref, après ça, j’étais certes rassuré, mais j’avais tellement perdu d’argent avec les réparations sur mes bateaux qu’il fallait que je trouve rapidement une solution. C’est à ce moment que je me suis tourné vers Zach. Ça faisait plusieurs années qu’il trainait dans le coin et qu’il cherchait à créer un business. Je savais qu’il cherchait à obtenir une affaire sur l’île ou à s’associer avec quelqu’un et je savais aussi qu’il avait de l’argent ; alors quand j’ai commencé à être vraiment dans la merde, j’ai dû mettre de côté ma fierté et lui proposer de devenir mon associé. J’ai toujours voulu ne compter que sur moi-même, mais parfois on a besoin d’un coup de main dans la vie. Grâce à Rama et à Zach, j’ai pu revivre normalement.
— Et le mec que tu as vu derrière le volet dans tout ça ? Tu sais qui c’est ?
— Non, aucune idée et ça m’étonnerait qu’on le sache un jour.
Julie resta sans voix en écoutant cette histoire de gang, de drogue et de menaces. Elle était loin d’imaginer qu’il pouvait se passer des choses aussi immondes dans un paradis comme Koh Phi Phi.
— Je ne m’attendais pas à ça. Finalement, cette île est loin d’être aussi parfaite que je le pensais.
— Aucun endroit sur terre n’est parfait. Ce qui rend l’endroit inoubliable c’est surtout la compagnie que l’on a auprès de soi…
Pendant que Roberto expliquait à Julie ses péripéties de ces derniers mois, la nuit était complètement tombée sur la presqu’île. Il demanda à Julie de fermer à nouveau les yeux.
— Je crois qu’il y a eu déjà assez de surprises pour ce soir, tu ne penses pas ? sourit-elle légèrement angoissée.
— T’en fais pas, c’est seulement pour le clou du spectacle !
Roberto mit quelques coups de pagaies en direction du large pour s’éloigner au maximum des lumières de la plage. Afin d’être sûr qu’elle ne triche pas, il lui avait remis le bandeau au niveau des yeux. Arrivés à l’endroit précis, Julie aperçut à travers ce dernier comme des lumières sans pouvoir imaginer ce qu’elle allait découvrir.
— Vas-y, tu peux enlever le bandeau ! dit-il fièrement.
Elle le retira alors délicatement et vit quelque chose qu’elle avait lu uniquement dans les livres. Ils étaient entourés de lumières bleues fluorescentes venant de la mer.
— Mon Dieu, c’est magique !
Sous le canoé, s’était agglutiné du plancton bioluminescent qui reflétait ces lumières incroyables. D’autres canoës, voulant eux aussi profiter du spectacle, s’étaient approchés d’eux et maintenant toute une zone devenait lumineuse.
— Je dois avouer que pour une surprise c’est une magnifique surprise, tu sais y faire ! apprécia-t-elle, en balayant de sa main l’eau aux reflets bleus.
Soudain, Julie se remémora avoir vu le balafré cet après-midi en compagnie de Salma et de Max.
— D’ailleurs, je ne veux pas gâcher le moment, mais, je l’ai vu tout à l’heure Mahlong. Il était au port quand j’y étais. Il se dirigeait vers tes bureaux, j’imagine qu’il venait pour la paie, s’enquit-elle.
— Mahlong était là ? Non, il ne venait pas pour la paie, je lui ai déjà réglé ce qu’ils me volent il y a quelques jours. Tu es sûr qu’il allait vers nos bureaux ?
— Sûre non, mais il en prenait la direction en tout cas.
*
Il l’attendait sagement depuis près d’une heure. Son regard fou, fixait les bureaux de Colombiana Diving. Quand il vit le grand blond en sortir, il le suivit sans perdre un instant.
Le grand blond qu’il suivait, avait un sac à dos bien rempli qu’il tenait fermement dans ses bras. Il parcourait d’un pas tranquille les rues de Tonsaï, puis à un embranchement, accéléra vers un sentier qui allait les mener vers les collines. L’inconnu suivait le grand blond qui pensait être seul maintenant sur le chemin. Il jetait par moment des regards à gauche et à droite, mais sans réellement faire attention à ce qui l’entourait.
— Qu’est-ce que tu fais bon sang ? Je ne veux plus participer à cela, s’il te plait, stop ! Arrêtons-nous ici, tant qu’il est encore temps !
— Ferme-la ! jura-t-il contre lui-même.
À l’orée des bois, le grand blond s’arrêta et s’enfonça à travers la forêt. L’inconnu qui ne voulait pas se faire prendre, prit un autre chemin et le suivit en parallèle. Le grand blond s’arrêta devant une paroi rocheuse et ce coup-ci, jeta des regards par-dessus son épaule, comme s’il sentait une présence.
— C’est trop dangereux ! Ne restons pas là !
— Tais-toi et regarde… murmura l’inconnu, le regard perçant en direction de sa proie.
Le grand blond retira tout un tas de feuillage sur la paroi afin de dévoiler un sticker de couleur bleue qui était collé sur une pierre carrée qui ressortait. Il prit cette dernière dans sa main droite et la tira en arrière. Le grand blond ouvrit alors son sac à dos et y déposa la totalité de ce qui s’y trouvait, puis il remit en place la pierre et retira le sticker bleu. À la place, il y colla un sticker de couleur rouge. Enfin, il s’en alla comme si de rien n’était, fier comme un paon !
— Allons voir ce qu’il a déposé maintenant qu’il s’est barré !
— Et si quelqu’un arrivait ?
— Ferme-la ! hurla silencieusement l’inconnu, tu seras bien content de voir ce qu’il y a dedans.
L’inconnu s’avança à travers la forêt et retira la pierre marquée du sticker rouge.
— Alors ! Tu la ramènes moins maintenant ! dit-il avec un sourire terrifiant.
Une quantité invraisemblable de billets de banque remplissait la quasi-totalité de la cavité.

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