Chapitre 24 8 mai 2015 Koh Phi Phi
Julie se réveillait doucement dans les draps de Roberto. Ce dernier n’était plus dans le lit, seul son odeur persistait tout comme la chaleur de son corps, ce qui lui laissait penser que son amant avait quitté le nid depuis peu. S’étirant de tout son long, elle glissa sa main vers la table de nuit afin de récupérer son téléphone. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait plus regardé toutes les photos qu’elle avait prises depuis le début de son voyage, il y a de ça, trois semaines. Trente minutes s’écoulèrent, lassée de scroller, elle écrivit un message à Salma afin de connaître son programme de la journée, avant que tout le groupe ne se lance, en fin d’après-midi, à l’assaut de la pleine lune.
Les fenêtres grincèrent, s’ouvrirent, laissant pénétrer les rayons du soleil, lui réchauffant son dos nu.
— Le café est servi, si tu veux profiter de moi avant que je ne parte ! annonça Roberto en soufflant sur sa tasse brûlante.
Julie se tourna vers lui, en prenant soin de cacher son corps nu sous les draps blancs.
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? demanda-t-elle avec un sourire non dissimulé.
— Je pourrais te contempler à l’infini… répliqua-t-il tout bas en dégustant une gorgée de son café. Allez, ramène ton joli p’tit cul dehors, je dois bientôt partir, j’ai une journée plus que chargée et je dois régler quelques détails avec Romain.
Elle le rejoignit sur la terrasse baignée de lumière et s’assit sur lui en se blottissant au creux de ses bras. Ils restèrent comme cela plusieurs minutes sans prononcer un seul mot, en profitant uniquement du calme et du soleil matinal.
— Je dois filer ma puce !
— Ma puce ? C’est nouveau ?
— Peut-être bien ! Je dois rejoindre Romain rapidement, il n’arrête pas de m’appeler depuis ce matin. On se voit ce soir, d’accord ! Je vous rejoindrai dans la soirée.
— Tu ne seras pas avec nous au départ des navettes ?
— Non, j’ai trop de trucs à faire. Au fait, ils annoncent des vents violents en fin de journée, donc vous ferez bien attention sur le bateau, promis ?
— Promis ! Allez pars, ne sois pas en retard, à ce soir.
Julie l’embrassa, tenant son regard en otage durant quelques secondes et le laissa partir. Elle continua seule son petit déjeuner, devant cette vue splendide de l’île qui se réveillait, avec pour seule compagnie, le bruit du vent dans les arbres et le chant des oiseaux autour.
*
Entre Romain et ses problèmes logistiques, un canoë perdu en mer à cause d’un touriste anglais trop bourré et une sortie plongée compliquée avec des vagues de plus en plus imposantes, la journée avait été éreintante et loin d’être finie. Roberto devait se rendre maintenant au bureau pour briefer avec l’aide de Zach, toute l’équipe qui allait devoir faire les allers-retours entre le port de Koh Phi Phi et le lieu de destination de tous les fêtards. Quand il arriva devant l’accueil, il entendit la voix de Zach à travers la porte restée entrouverte :
— Faites ce que je vous dis et vous me remercierez, on peut s’en mettre plein les poches ce soir, faites-moi confiance !
Roberto ouvrit en grand la porte et demanda à l’équipe :
— Des remerciements pour qui ?
Zach, Moaka et Jason se retournèrent à l’unisson l’air blême. Zach prit alors immédiatement la parole pour couper court à toutes suggestions :
— Des remerciements pour moi, d’être le meilleur patron du monde ! s’esclaffa-t-il avec un large sourire à l’encontre de ses deux employés.
— Parfait ! Dans ce cas, le meilleur patron du monde va pouvoir nous expliquer tous les détails de la soirée !
— Être le meilleur, n’interdit pas de recevoir un coup de pouce de temps en temps, n’est-ce pas ? Allez, je te taquine ! On t’écoute boss !
Roberto s’avança dans le bureau et alla chercher un grand carton qu’il déposa sur la table de l’accueil au centre des trois autres.
— Les gars, ce soir, on n’a pas le droit à l’erreur ! commença-t-il sèchement. En plus du comportement exemplaire que je vous demande d’avoir en toute circonstance, je vous demanderai également beaucoup de vigilance. C’est la première Full Moon de Zach, mais pour vous les gars, tout ce que je vais vous dire c’est du réchauffé. Cependant, ce n’est pas une raison pour se la couler douce, bien au contraire. Je vous rappelle que la dernière fois, pas mal de nos amis fêtards complètement bourrés ont mis un sacré bordel sur les bateaux, ce soir, ce genre de comportement est proscrit. Comme vous avez pu le remarquer, la mer est très agitée et je ne veux surtout pas que quiconque passe par-dessus bord à cause d’un manque de vigilance et d’autorité de notre part.
Roberto ouvrit le carton posé précédemment devant lui et en retira quelques bracelets de toutes les couleurs.
— Tous les cartons derrière moi sont remplis de ces bracelets. Trois cartons pour chaque navette, deux personnes par navette. Un qui vend les bracelets et un qui souhaite la bienvenue à toutes celles et ceux qui monteront à bord, en leur mettant obligatoirement autour du poignet le bracelet pour effectuer l’aller et le retour. N’oubliez pas qu’ils paient pour un aller et un retour seulement ! Ce qui signifie que vous vérifierez à la descente de chaque personne qu’elle n’ait plus de bracelet autour des poignets, ça nous évitera de reprendre gratuitement des personnes qui débarqueront et qui réaliseront après coup que la moitié de leurs potes sont restés sur place et qu’ils veulent finalement les rejoindre à nouveau. On a été gentils jusqu’à maintenant, mais avec le monde qu’il y aura ce soir, on ne peut plus se permettre ce genre de courtoisie.
— Ça fait beaucoup de surveillance, mais c’est super important pour la rentabilité de l’opération les gars ! ajouta Zach en se levant aux côtés de Roberto.
— Je n’ai pas besoin de vous dire de veiller à ce que chaque passager mette correctement son gilet de sauvetage. Concernant celles et ceux qui cassent les couilles, vous les débarquez devant tout le monde, ça les calmera.
— Tu sais bien que parfois il y a de gros balaises qui font les malins devant leurs potes et c’est impossible de les obliger à les porter ! fit remarquer timidement Jason.
— Il y a toujours le connard de service qui va nous faire chier, tu as raison. Dans le cas où ça arriverait, sache que c’est toi le capitaine du bateau et s’il le faut tu stoppes les moteurs en pleine mer en expliquant que tant qu’il n’aura pas de gilet, il n’y aura pas de fête. Tu verras que ses propres potes vont faire le boulot à ta place ! On sait ce qu’on a à faire les gars et on le fait bien, tellement bien qu’il n’y a jamais eu autant de monde ! On assure ce soir et vous prenez, tous, une jolie prime, en plus des heures de nuit payées double !
Tous se regardèrent en souriant en tapant fortement sur la table, afin de se donner du courage pour la nuit qui serait plus longue que prévu.
Quelques instants plus tard, quelqu’un frappa à la porte et entra. C’était Julie.
— Hello ça va ? Je me permets de te déranger cinq minutes ; on ne va pas tarder à aller manger avant de prendre une des navettes, mais je voulais t’apporter un petit cadeau avant.
Elle s’avança vers Roberto, cachant dans son dos, un sac plastique qu’elle froissait entre ses doigts :
— Tadaa !
Deux masques firent leurs apparitions sur la table de l’accueil.
— Ah ! Bien vu ! J’avais complètement oublié qu’il fallait venir masquer, lequel est pour moi ?
— Celui que tu veux ! Mais perso, j’aime bien celui-ci ! marmonna-t-elle avec un regard enfantin.
— Hum… le choix me paraît cornélien ! Un masque noir à plumes pailleté ou le rose et blanc que tu aimes bien… Je vais choisir celui-là, alors ! lâcha-t-il en lui souriant et en prenant le rose et blanc.
Julie le regarda d’un air désespéré, légèrement surjoué.
— Je déconne, je prends l’autre ! Par contre, laisse-moi juste prendre le tien en photo, comme ça, je me souviendrai qui je dois embrasser quand j’arriverai en plein cœur de la foule.
— Comme si tu n’allais pas me reconnaître !
— Bien sûr que si, sauf que tu ne te rends pas bien compte, à mon avis, du monde qu’il y aura à cette soirée.
Roberto prit le masque en photo et mit le sien sur son visage pour l’essayer.
— Alors ? Comment me trouvez-vous, madame ?
— Splendide mon cher monsieur ! Juste une petite douche et tu seras parfait. Je « sens » que tu as beaucoup travaillé aujourd’hui ! avait-elle ajouté d’un rire franc.
— Saleté ! J’y allais justement au moment où tu es venue m’apporter ce masque ridicule !
— Je suis trop gentille surtout ! Bon, allez, à tout à l’heure.
Elle l’embrassa puis pivota sur ses talons afin de rejoindre son hostel.
À peine trente minutes plus tard, Roberto allait enfin pouvoir se détendre quelques instants. Néanmoins, le stress de la soirée à venir ne le quittait pas depuis le matin. Ce genre d’évènement était capital pour sa société. Depuis qu’il avait mis en place ce partenariat avec Romain, c’était un carton plein à chaque nouvelle lune, mais cela impliquait forcément encore plus de travail et d’implication.
Allongé dans son hamac face à la mer en contrebas, il prit le temps de boire une bière, mais rapidement, il sentit lui aussi qu’à chaque levée de coude, une odeur âcre se dégageait de ses aisselles. Ni une ni deux, il bondit du hamac et se dirigea vers la douche extérieure qu’il avait aménagée lui-même. Cet espace était construit de manière simpliste, avec quelques morceaux de bois récupérés sur la plage. La douche avait la forme d’un cylindre sans porte et un grand récipient d’eau trônait juste au-dessus. L’eau se réchauffait grâce au soleil, ce qui ne manquait pas sur l’île. Tirant sur la chaînette qui déclencha l’écoulement, Roberto profita de ce moment de détente en s’aspergeant abondamment le corps. Il avait accroché à hauteur des yeux un petit carré en osier où était disposé de manière spartiate un gros savon, un rasoir et une glace. Il se regardait dans le miroir, tournant sa tête de gauche à droite en passant ses doigts dans les poils hirsutes de sa barbe. Il prit alors son rasoir et continua à fixer le cadre quand soudain, il fut ébloui par la réverbération d’un objet derrière lui. Il se retourna instinctivement et aperçut avec effroi une ombre, puis un visage caché dans les buissons. Roberto le fixa intensément, le cœur battant, et les yeux grands ouverts. Il était repéré. Ce dernier prit alors ses jambes à son cou et sortit bruyamment du buisson en courant à pleine vitesse vers la sortie. Roberto fit demi-tour, nu, le rasoir dans la main et se mit à la poursuite de l’intrus en l’abreuvant d’injures. L’inconnu avait déjà dépassé l’angle de la maison et n’était plus en vue. Roberto accéléra, sauta par-dessus une chaise, mais emporté dans son élan, glissa sur la terrasse, se renversant en arrière, percutant avec violence le sol avec sa tête. L’intrus s’était volatilisé tandis que Roberto, gisait, inconscient, le crâne en sang…
*
La nuit était tombée depuis plusieurs heures, quand le sol froid contre sa peau et le mal de tête le réveillèrent. Avec peine, il se releva, le regard embrumé, encore sonné du choc. D’une main lente et précautionneuse, il se passa la paume contre l’arrière du crâne et sentit ses cheveux collés de sang coagulé. Il n’en revenait pas de l’avoir encore loupé. Ce salopard ne perdait rien pour attendre et cette fois, il était sûr de lui. Son visage, certes caché, ne lui était pas inconnu. C’était lui, il pourrait le jurer. Il retrouva peu à peu ses esprits, alla dans la salle de bain intérieure et nettoya à la hâte ses plaies. Il n’y avait plus une minute à perdre, Julie était peut-être en danger. Il enfila la première chemise qui traînait et partit en trombe sans oublier le masque que Julie lui avait apporté plus tôt.
Les vagues s’écrasèrent sous le poids du bateau de pêche qui filait comme une balle à travers la nuit en vue de Bida Naï ; des lumières au loin lui montraient le chemin. Plusieurs bateaux de la société étaient amarrés, Roberto fit un signe de tête à ses employés sans demander son reste. Tout ça, maintenant, n’avait plus d’importance, une seule chose comptait pour lui, réussir à se frayer un chemin à travers la foule et retrouver Julie.
Il sortit son téléphone portable de sa poche afin de se remémorer le masque qu’elle portait. La plage était noire de monde. En son centre, une population maquillée, masquée et alcoolisée, dansait au son d’une musique électronique bruyante. Le long de la plage, de nombreux bars avaient été installés et plus loin à l’orée de la forêt se trouvaient tout un tas de cabanes dans lesquelles on pouvait se restaurer et continuer à boire. Il commença à braver la foule, mais c’était comme chercher une aiguille dans une botte de foin. Par moment, des feux d’artifice éclataient au-dessus d’eux, jetant un éclat de lumière sur la plage, mais ce laps de temps était trop court pour tenter d’y apercevoir son masque. Il essaya de se rapprocher de plusieurs bars en jouant des coudes, croyant la voir à une dizaine de reprises. À chaque fois, il avait retourné des filles d’un geste brusque, mais ce n’était toujours pas elle. Un sentiment de frayeur lui parcourut l’échine, puis, sortie de nulle part, une main agrippa son épaule.
— Enfin, tu es arrivé ! Je t’ai cherché partout ! cria-t-elle tellement la musique était assourdissante.
Roberto n’en croyait pas ses yeux, il prit Julie dans ses bras et la serra si fort qu’il fit tomber la bière qu’elle avait dans la main. Il retira son masque et l’embrassa sauvagement.
— Mio dios ! Quel soulagement, j’avais cru te perdre ! hurla-t-il, haletant. Viens, il faut que je te parle !
Les deux amants firent quelques pas pour s’éloigner de la fête. Julie le suivait, la main rivée dans la sienne. Ce dernier se retourna et la prit par les épaules.
— C’est lui Julie ! C’est lui qui nous a surpris en pleine nuit et c’est lui qui était derrière moi tout à l’heure ! Ce mec est un malade ! Où est-il ? Dis-le-moi, où est-il ? Vociféra-t-il les yeux sortant de leurs orbites, fou de rage.
— Mais de quoi parles-tu ? De qui parles-tu ? Et pourquoi ta chemise est tachée de sang ? Tu me fais peur, qu’est-ce qui se passe ?
— Max ! C’est lui depuis le début, depuis le début ! Derrière les volets, l’autre nuit et tout à l’heure je l’ai surpris à me regarder dans les buissons, je t’avais dit qu’il était bizarre quand on était tous les deux sur le bateau et j’avais raison. Il est jaloux, ou complètement taré, sûrement les deux !
Il persista :
— Où est-il ? Où est Max ?
— Mais pourquoi fais-tu une fixette sur Max ? Il était avec nous toute la soirée. Tu racontes n’importe quoi. Pourquoi tu veux tout gâcher ? Je t’ai déjà dit que c’était comme un frère pour moi.
— Je te dis que je l’ai vu !
— Et moi je te dis que tu pètes les plombs, car il était avec nous ! Tu as vu le visage du mec, tu l’as vu clairement ?
Roberto lâcha les épaules de Julie et baissa le regard en secouant la tête de gauche à droite :
— Non ! Je ne l’ai pas vu clairement, mais je sais que c’était lui !
— Au départ, tu cries haut et fort que tu l’as vu comme tu me vois et maintenant ce n’est plus le cas ? Tu te rends compte de la gravité de ce que tu dis Roberto ? dit-elle d’une voix pleine de reproches.
— Comment peux-tu autant douter de moi, je ne comprends pas… murmura-t-il. Tu dis qu’il était avec vous, mais l’était-il avant que vous preniez la navette pour venir ici ?
— Tu es complètement fou ! C’est tellement idiot de me faire une crise de jalousie alors que c’est une de nos dernières soirées ensemble avant mon départ.
— Réponds-moi Julie ! Était-il avec toi tout du long avant de prendre cette foutue navette ?
— Mais j’en sais rien, putain ! hurla-t-elle. Il n’était pas collé à mon cul quand j’ai pris ma douche si c’est ce que tu veux savoir ! Tu délires là, tu gâches tout ! Tu te rends compte ? Tu gâches tout, putain ! cracha-t-elle en le poussant violemment au niveau du torse.
Roberto commençait à se demander s’il n’avait pas dépassé les bornes. Se pourrait-il que je me sois trompé ? songea-t-il. Sa confiance en lui s’ébranlait peu à peu, mais il devait en avoir le cœur net, il fallait qu’il le confronte.
Julie s’était éloignée, puis s’était assise dans le sable. Elle fouilla dans sa poche et en sortit un joint de beuh qu’elle mit à sa bouche avant de l’allumer. Roberto la regarda avec répugnance et d’un geste, envoya valser le joint rougissant dans la mer. Ce geste la mit dans une rage folle.
— Mais pour qui tu te prends ? D’abord, tu me gueules dessus, ensuite, tu accuses mon ami d’être un pervers et maintenant tu te prends pour mon père ? cria-t-elle en se relevant et en le poussant violemment une nouvelle fois.
— Tu es bourrée et tu te drogues, et après c’est moi qui suis ridicule et pathétique ?
— Ça va, ce n’est qu’un joint ! Je ne me suis pas fait une ligne ! T’as pas l’impression de tout mélanger là ?
Roberto la dévisagea quelques secondes et partit tête baissée en plein cœur de la soirée.
— C’est ça, barre-toi ! cria-t-elle.
Il ne daigna pas répondre à la provocation et continua son chemin. Un petit roux à lunettes était sa cible, mais avec tout ce monde et tous ces masques, il ne serait pas aisé de le trouver facilement. Roberto savait que Max n’était pas du genre à danser, il s’avança alors vers les baraquements près de la forêt, pensant le trouver. En rentrant dans une des cabanes, il tomba nez à nez avec Salma qui le prit dans ses bras.
— Hey guapo, t’en as mis du temps ! Quelque chose ne va pas ? Tu veux prendre un verre ?
— Non ! Je ne veux pas prendre de verre ! lâcha-t-il sèchement. Je cherche Max, tu sais où je peux le trouver ?
Tout en relâchant son étreinte, elle indiqua du doigt un des bars à l’autre bout de la plage.
— Merci ! dit-il sans même la regarder.
Roberto repartit aussi sec, toujours aussi déterminé. Il voulait voir son regard. Les yeux ne mentent jamais ! dit-il à voix haute, comme s’il se parlait à lui-même pour se conforter dans son idée. Quelques mètres plus loin, il le vit, Salma avait dit vrai. Max était accoudé au bar, regardant dans le vide en train de boire. Il ne vit pas arriver Roberto qui l’empoigna violemment par le col et l’entraîna de toutes ses forces, en dehors de la foule. Max, qui peinait à respirer sous l’emprise de Roberto, lui dit d’une voix étranglée :
— Mais qu’est-ce qui te prend ? Tu me fais super mal, lâche-moi bordel !
Roberto l’envoya valser si fort, qu’il tomba sur le dos dans le sable mouillé. Ce dernier le regarda avec un air ahuri, qui ne comprenait absolument rien de ce qui se passait. Les larmes aux yeux et sous le choc, il se servit de ses mains pour ramper en arrière afin de mettre rapidement de la distance entre lui et son agresseur.
— Dis-le ! Avoue ! Avoue que c’est toi ! Avoue ! gueula-t-il, fou furieux.
— Avouer quoi, bon sang ? répondit-il apeuré par le visage de haine qui se tenait au-dessus de lui.
— T’as même pas les couilles de l’avouer, hein ? Ça te fait bander de nous regarder baiser avec Julie ? Ou alors c’est moi qui te plais ? Je te plais tellement que tu me mates quand je prends ma douche ! s’exclama-t-il en le frappant d’un grand coup de pied dans la cuisse.
— Putain, mais t’es cinglé ma parole ! Qu’est-ce que tu racontes, j’y comprends rien.
— Arrête de faire ta victime je sais très bien qui tu es, maintenant regarde-moi, regarde-moi je te dis !
Roberto s’accroupit à la hauteur de Max, effrayé, et se positionna en face de ses pupilles. Il lui arracha ses lunettes, les envoya au loin puis lui attrapa la mâchoire d’une main en le forçant à soutenir son regard, mais au moment où leurs yeux se contemplèrent, Roberto ne trouva pas ce qu’il était venu chercher, il ne vit pas ce regard qu’il avait aperçu dans son miroir. Il lâcha docilement ce dernier en comprenant son erreur.
Il se releva, sans dire un mot, laissant Max, les mains dans le sable, cherchant désespérément ses lunettes.
Il ne comprenait pas comment il avait pu faire une telle erreur en essayant de se remémorer les fragments du visage qu’il avait vu quelques heures auparavant. Marchant dans la foule, ballotté, bousculé, rien ne pouvait le tirer de ses pensées. Il avait tout foutu en l’air, Julie avait raison, mais comment s’excuser après ce qu’il avait fait. Elle ne lui pardonnerait pas, Max ne lui pardonnerait pas. Il avait envie de boire pour oublier et se cacher dans un trou pour ne pas faire face aux conséquences de ses actes.
Arrivant devant la cabane où était Salma, il commanda deux grandes bières et s’assit seul au bar, avant que cette dernière qui se faisait draguer par plusieurs mecs, ne vienne lui dire ses quatre vérités :
— Tu m’as sacrément bien envoyé chier tout à l’heure ! Ça t’arrive souvent d’être aussi con ? dit-elle calmement en s’asseyant à côté de lui.
Elle prit une des deux bières, la décapsula et fit de même avec celle de Roberto :
— On dirait bien que tu ne passes pas la meilleure soirée de ta vie. Tu me racontes ?
— Je suis un gros con tout simplement. Il n’y a rien de plus à dire.
— Oui, ça, je sais, je viens de te le dire. Ceci dit, quand on est aussi beau, on peut se permettre certaines choses.
Roberto, qui jusque-là avait le regard dans les chaussettes, releva la tête et regarda Salma, qui paraissait bien éméchée, dans sa robe moulante et décolletée.
— Quoi ? Qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle en le regardant de côté.
— Rien… Tout le monde a l’air complètement bourré et défoncé, toi y compris, et moi, je viens de sûrement de perdre la femme de ma vie. Je me demande juste ce que je fous là ! dit-il en prenant plusieurs gorgées d’affilée.
— À ce rythme-là, guapo, tu vas vite me rattraper. Bouge pas, j’arrive, je vais nous chercher de quoi te faire oublier tous tes malheurs.
Elle revint une minute plus tard avec une dizaine de shots.
— Tu ne t’arrêtes jamais toi ! dit-il le regard toujours aussi troublé.
— Il n’y a pas plus endurante que moi, si tu savais… Allez, cul sec !
Ils prirent chacun un verre et l’avalèrent en une fraction de secondes. La vodka brûla la gorge de Roberto qui visiblement n’était pas spécialement habitué à cette mixture. Pourtant, sans même prendre le temps de reposer son verre, il en prit un autre, et un autre et un autre. Les dix shots étaient finis en moins de deux et un sourire léger se dessina sur le visage de Roberto, au plus grand plaisir de Salma :
— Ah bah voilà ! Tu vois, je t’avais dit que je réussirais à te faire oublier tous tes malheurs !
— La prochaine est pour moi, avait-il psalmodié en faisant signe au barman de remettre ça.
La tournée terminée, Salma demanda à nouveau à Roberto ce qui lui était arrivé pour débarquer dans un tel état de désespoir.
— Disons que j’ai fait fausse route… j’ai pris une personne pour ce qu’elle n’était pas et maintenant je suis juste un connard bourré et pathétique.
— Bourré, il y a des chances, mais pour le reste tu es loin d’être pathétique. Si cette personne dont tu parles ne te convient pas, peut-être qu’il y en a d’autres, capables de prendre soin de toi, tu ne crois pas ? dit-elle en s’avançant vers lui et en lui caressant la jambe.
Roberto la dévisagea, comprenant qu’elle n’avait pas bien saisi le message, mais avant qu’il ait pu s’expliquer plus précisément, Salma était déjà collée à ses lèvres.
— Putain, mais tu fais quoi là ! Je suis avec Julie, je ne sais pas ce que tu as cru comprendre, mais…
— C’est bon, arrête de te prendre la tête comme ça, j’ai vu comment tu me regardais ! Et ne t’en fais pas, Julie ne risque pas de se souvenir de sa soirée de toute manière…
Elle s’avança à nouveau vers les lèvres de Roberto quand les yeux de ce dernier se révulsèrent. Il la repoussa brutalement en manquant de la faire tomber de son tabouret.
Salma, hors d’elle de se faire jeter de la sorte, envoya une énorme gifle à Roberto.
— Comment oses-tu me pousser comme ça ! Je voulais juste te réconforter et toi tu me jettes comme une merde, va chier !
— Désolé d’avoir été violent, mais à quel moment as-tu pu croire que j’avais quoi que ce soit pour toi ? Tu connais parfaitement mes sentiments envers Julie, comment peux-tu te considérer comme une amie en faisant ce genre de choses ?
Les yeux de Salma devinrent rouges de colère et d’humiliation et se remplirent de larmes. Son regard n’était plus que haine et malveillance si bien que Roberto quitta la cabane au pas de course et s’engagea seul sur le chemin en terre qui menait vers la falaise.
Quelques minutes plus tard, Zach apparut et vit Salma qui n’avait pas bougé de sa place.
— Putain, c’est grave le bordel dehors, je ne sais pas ce qui se passe, mais à priori quelqu’un a une arme et tout le monde court dans tous les sens. Viens, il faut qu’on bouge !
Salma ne l’avait pas entendu et resta muette. Zach s’avança pour attirer son attention et vit ses yeux rougis par les pleurs, le maquillage dégoulinant sur ses joues.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Roberto… murmura-t-elle
— Roberto ? Quoi, Roberto ? Qu’est-ce qui s’est passé ?
— Il m’a touchée, il a essayé de… Je me suis débattue et je lui ai dit que je ne voulais pas, mais, il n’a rien voulu savoir… prononça-t-elle d’une voix saccadée.
— Quoi ? Roberto a fait ça ? hurla-t-il, dis-moi où il est !
Salma désigna du doigt le chemin de terre que Roberto avait pris précédemment, tandis que Zach partait en courant une bouteille à la main.

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