Chapitre 25 9 octobre 2015 Avion à destination de Phuket

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Julie venait de passer le sas, pénétra dans l’avion et alla s’asseoir dans le siège qui lui était réservé. Nono et Joana, après lui avoir demandé de prendre toutes les précautions possibles et imaginables avaient décidé de lui payer son billet d’avion. Quelques minutes plus tard, les réacteurs propulsèrent l’avion dans les airs en direction de Phuket où Mei l’attendait avec impatience. Un mélange de peur et d’excitation trottait dans la tête de la jolie blonde. Durant les douze heures qui la séparaient de la Thaïlande, elle se remémora l’intégralité de son voyage passé. De la gigantesque Bangkok à la tranquille Chiang Mai, de l’effervescence de Phuket à la féérie et au miracle de l’amour à Koh Phi Phi. La soirée du drame, cependant, refaisait surface petit à petit, aussi terrifiante que frustrante suite aux trous de mémoire qui l’empêchaient de lui dévoiler toute la vérité. Ses pensées ensuite se focalisèrent sur les deux jours suivant la disparition de Roberto ainsi qu’à son retour en France.

*

Cette nuit blanche, si sombre et dramatique, passée en compagnie de ses trois amis et des policiers présents sur l’île était impossible à oublier. Le contraste entre son désespoir et le soleil éclatant qui régnait, était terrible. Un policier arriva vers Julie et ses compagnons, en ce début de matinée, pour leur indiquer qu’il n’y avait toujours aucune trace du corps de Roberto. Son esprit divaguait entre l’espoir et la détresse de cette nouvelle. Sa tristesse était à la mesure de sa mémoire défaillante. Trop de trous noirs lui faisaient obstacle pour qu’elle puisse de manière concrète comprendre l’exacte déroulé de cette soirée d’horreur. Ce sentiment d’impuissance était tel, qu’aucun d’entre eux n’osaient dire un mot ; tous restèrent cloitrés dans un silence pesant, tandis que Julie marmonnait en boucle ces questions sans réponses :

Comment ça a pu se passer… ? Comment est-il possible qu’aucun de nous ne l’ait vu monter vers cette putain de falaise… ? Est-ce que c’est vraiment lui qui est tombé… ? Je ne suis pas folle, je suis persuadée d’avoir vu quelqu’un tomber dans les rochers en contrebas. Le masque que j’ai pu extirper de l’eau, est celui que je lui avais choisi dans l’après-midi, mais est-il possible qu’une autre personne l’ait eu entre les mains au moment de chuter… ? Et pourquoi j’ai ces putains de trous de mémoire ? Je sais qu’on s’est disputés, mais je n’arrive pas à savoir pourquoi… tout ça est de ma faute… ?

— Arrête de te torturer l’esprit ! la coupa sèchement Max. Tu te fais encore plus de mal pour rien. On n’arrête pas de retourner la situation dans tous les sens depuis cette nuit. Il y a quatre bateaux de police qui fouillent partout autour de Bida Naï, on va forcément avoir des nouvelles. Il n’a pas pu se volatiliser comme ça.

— Peut-être qu’il est parti avec son bateau et qu’il va débarquer comme une fleur dans l’après-midi ! ajouta Salma qui se voulait rassurante.

— Son bateau de pêche était sur Bida Naï ! informa Zach avec détachement, donc s’il est parti, c’est forcément avec quelqu’un. Mais pour quelles raisons serait-il parti de cette manière ? Il se doute qu’on aurait mis tous les moyens à notre disposition pour le retrouver. Ça n’a aucun sens…

— Il ne serait jamais parti sans m’expliquer pourquoi ! Il ne m’aurait jamais fait ça ! s’emporta Julie.

Max mit gentiment une main sur son épaule pour la tranquilliser :

— Peut-être qu’il te l’a dit, mais que tu ne t’en souviens pas… c’est possible, non ?

Julie ne répondit rien, des larmes coulèrent sur ses joues tandis qu’elle fixait la mer d’Andaman en imaginant le pire.

Quelques heures plus tard, Julie se retrouva dans les bras de sa tante Mei, non loin du paradis blanc, les pieds dans l’eau. Elle lui expliqua, comme elle le pouvait, la soirée et le drame qui l’avait frappée. Mei connaissait peu Roberto, mais savait qui il était et quelle était sa réputation. Celle d’un homme droit, respecté dans les affaires, mais également en tant qu’être humain. Depuis qu’il avait foulé le sol de cette île, il n’en était plus jamais reparti, il en était tombé amoureux et rien ne pouvait expliquer une fuite de sa part. Mei et Julie restèrent des heures à discuter de la relation de la jeune femme avec le Colombien. Cet amour d’une force incroyable résonnait tristement dans les souvenirs de sa tante :

— Parfois, l’amour détruit plus que n’importe quelle bombe, n’importe quelle guerre. Il peut être d’une puissance dévastatrice et tuer le cœur qui s’est laissé ensorceler.

— Je ne regretterai jamais de lui avoir donné le mien.

— Ton grand-père non plus ne l’a jamais regretté, mais malheureusement il a brisé celui de ma mère. Ce n’était pas son intention, bien entendu, et je suis persuadée que si les choses avaient été plus faciles, comme elles le sont aujourd’hui, il serait revenu auprès de nous, mais ça n’a pas été le cas.

— Est-ce que ça voudrait dire que la Thaïlande est maudite pour nous ?

— Aimer aussi profondément et sincèrement est-il une malédiction ou une bénédiction… ? Il n’y a que toi qui pourras en juger. Ma mère, Lamaï l’a toujours vu comme une bénédiction, c’est la raison pour laquelle elle n’a jamais cessé de l’aimer en retour.

Julie écoutait silencieusement sa tante.

— Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir ! Alors, garde foi en ce qu’il y a de plus cher à ton cœur, ma chérie. Les recherches ne sont pas terminées et même si les moyens qui sont les nôtres sont minces, je suis sûre qu’ils feront tout ce qu’ils pourront pour le retrouver.

— Très sincèrement, je n’en ai pas l’impression. Ils ont mis des heures à déployer les premiers bateaux de secours, tout ça à cause de cette putain de pluie.

— Il est très dangereux de prendre la mer quand il y a autant de vent et de pluie que cette nuit, tu sais. Je sais ce que tu ressens, mais tu ne peux pas en vouloir aux secours de ne pas avoir mis leur vie en danger.

— Je sais, mais je n’en ai rien à foutre ! Toutes ces heures perdues…

Julie fondit en larmes, inconsolable, enlacée immédiatement par sa tante qui savait au fond d’elle que la mer d’Andaman ne redonnait jamais ce qu’elle prenait.

Julie finit par quitter sa tante pour aller voir du côté de ses amis. Malheureusement, rien de nouveau n’avait été rapporté par Zach qui connaissait bien les policiers du coin. Tout le monde s’affairait pour retrouver Roberto, que ce soit en mer ou sur terre. Même Rama était venu avec une équipe spéciale fouiller de fond en comble sa maison pour essayer de dénicher la moindre piste, le moindre indice : sans succès.

— Et c’est tout ? Ils cherchent, ne trouvent rien, bye bye ! s’enquit Julie qui devenait folle en s’apercevant que rien n’avançait. Je vais aller voir par moi-même, je sais où Roberto cachait son double de clé.

— La maison est sous scellé Julie, on n’est pas censé s’y rendre sans la police. Écoute, attendons qu’il y ait des nouvelles ou que le capitaine revienne, mais ne te rends pas là-bas sans eux. Je sais que c’est dur, mais il faut attendre.

— Attendre ! Mais attendre quoi, putain ! s’emporta-t-elle. Ça fait toute une journée qu’on attend pour rien ! Je dois aller voir. Peut-être que je trouverai quelque chose dans ses affaires que la police n’a pas su trouver.

— Dans ce cas, je viens avec toi. On ne sait jamais, ce n’est pas prudent d’aller là-bas toute seule.

Salma et Zach les regardèrent partir au pas de course. La discussion était de toute manière inutile face à la détermination de Julie. Elle en profita pour parler librement :

— Bon, maintenant, dis-moi ! Qu’est-ce que tu lui as fait bon sang ? dit-elle tout haut.

— Mais t’es malade de gueuler comme ça ! répondit-il la mâchoire serrée. Tu veux qu’on t’entende et que je parte directement en prison ou quoi bordel !

Zach prit Salma fermement par le bras et l’amena sur la plage à une distance raisonnable des touristes qui profitaient du coucher de soleil, bière dans la main.

— C’est bon, je crois qu’on est assez loin, on va pas se faire toute la plage non plus ! Réponds maintenant ! Pourquoi tu l’as tué ? T’es complètement taré ma parole !

— Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je l’ai pas touché Roberto, je l’ai même pas vu !

— Quand je t’ai dit ce qu’il m’avait fait, tu es parti avec des yeux de fou, une bouteille à la main exactement dans la direction où il était parti. T’as pas pu le louper !

— Non, mais attends j’hallucine là ! Tu es en train de me reprocher d’avoir voulu sauver ton honneur ou quoi ? Qui m’a dit qu’elle s’était fait toucher, hein ? Qui m’a montré la direction où il est allé ? Est-ce qu’il t’a vraiment touchée comme tu me l’as dit au moins, sois honnête ?

Salma se tenait face à Zach, le regard noir tandis que les vagues allaient et venaient entre ses pieds :

— Bizarrement, quand Julie a posé tout un tas de questions tout au long de la journée, tu as fermé ta gueule sur ce qu’il t’avait fait, donc excuse-moi de douter maintenant ! Avec du recul et de l’alcool en moins dans le sang, j’ai un peu réfléchi, figure-toi, et je vois bien comment tu es quand tu n’as pas ce que tu veux.

— Tu insinues quoi, là, exactement ? bafouilla-t-elle.

— Roberto ne voyait que par Julie et ce n’est pas un homme à femmes, je ne le vois pas se jeter sur toi comme tu me l’as expliqué. Alors, si je ne suis pas trop con, je dirais que tu n’as pas eu ce que tu voulais avec lui et c’est pour ça que tu avais cet air de chien battu quand je t’ai retrouvée. Tu t’es servi de moi et tu oses me demander si je l’ai tué ! hurla-t-il en brandissant un doigt accusateur en direction de Salma.

Elle avait laissé les larmes envahir son visage. Les yeux pleins de haine.

— Tu peux dire ce que tu veux… en attendant, la dernière personne à l’avoir vu vivant c’est toi… maugréa-t-elle en écrasant son index sur le front de Zach.

Celui-ci se mit à rire en levant les bras au ciel et alla s’asseoir dans le sable sec.

— Ma pauvre… dit-il sur un ton cynique. Tu ne serais pas en train de me menacer par hasard ? Tu sais qui je suis ici, je n’ai même pas besoin de me justifier auprès de toi, mais je vais te dire ce qui s’est passé après que tu aies fait ton numéro de comédienne, car moi, je n’ai rien à me reprocher ! Je suis effectivement parti pour le dérouiller, sauf qu’à mi-chemin, un ami à moi s’est montré, comment dirais-je… assez persuasif et ne m’a pas laissé continuer ma route. Le mec armé dont a parlé Max hier soir, tu te rappelles ? D’ailleurs, quel con celui-là d’avoir voulu jouer au héros, ça a foutu la soirée en l’air ! Bref, le mec qu’il a vu c’était Mahlong. Je t’ai déjà parlé de Mahlong et de nos petites affaires, n’est-ce pas…

— Oui et alors ?

— Disons qu’un petit malin a pris quelque chose qui ne lui appartenait pas, ce qui a fortement contrarié Mahlong et l’a contraint à se mêler à la fête pour me le faire savoir. Après cette discussion mouvementée, c’est le moins que l’on puisse dire, tes petites histoires m’intéressaient beaucoup moins et j’ai préféré aller aider Romain et son staff, pour sauver la soirée comme on pouvait. La suite, tu la connais, je suis parti finalement te retrouver après tout ce bordel et Max nous a rejoints pour qu’on aille voir Julie sur la plage. Tout ça pour dire que non, ma chère, je ne suis pas la dernière personne à l’avoir vu vivant ! Mais toi par contre, peut-être que tu pourrais me dire ce que tu as fait durant tout ce temps où je ne t’ai pas vue ?

Salma qui avait écouté religieusement Zach, ne releva pas de suite son accusation déguisée et respira profondément en souriant les yeux face au sol. Puis, elle releva la tête, lui cracha en plein visage avant de lui dire sur un ton calme et dédaigneux :

— Tu es pathétique…

Pendant ce temps, Julie et Max s’étaient rendus jusqu’à la maison de Roberto qui était encerclée de rubalise. Passant outre les interdictions, ils allèrent chercher les clés qu’il cachait habituellement sous un pot de fleurs près de la douche extérieure. Julie, ouvrit avec hâte, la porte d’entrée et constata, avec effroi, le désordre qu’avait laissé la police. La chambre qui avait été le témoin de leur amour avait été dévastée, méconnaissable. Ses habits jonchaient le sol et les draps étaient roulés en boule.

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ! lâcha-t-elle effarée. Ils sont venus chercher des indices de sa disparition ou camoufler des preuves, je ne comprends pas là !

— Il faut croire que les méthodes diffèrent pas mal entre les flics européens et thaïlandais, constata Max en tâchant de ne pas marcher sur les habits par terre.

— Je ne reconnais même pas la maison. Tout est sens dessus dessous ! On dirait plus un cambriolage qu’autre chose, souffla-t-elle pleine de désespoir.

Julie prit plusieurs chemises sur le lit et les approcha de son visage. Elle voulait sentir son odeur, c’était comme si, grâce à cela, elle pouvait être près de lui. Les larmes se déversaient, impossible de réfréner ses émotions. Cependant, la fatigue se faisait sentir et la détresse qui l’envahissait depuis cette nuit, l’avait vidée de son énergie, si bien qu’elle manqua de trébucher et se rattrapa in extremis à la rambarde du lit.

— Julie ! Ça va ? s’inquiéta Max en s’accroupissant près d’elle.

— Ça va.

— T’es crevée, on va rentrer, de toute manière, il n’y a rien à voir ici.

— Peut-être dehors… murmura-t-elle. On trouvera peut-être un truc dehors qui pourrait nous mettre sur une piste.

Max la soutena au moment de passer le seuil de la porte d’entrée et ils s’arrêtèrent sur la terrasse. Regardant le terrain dégagé qui lui faisait face, rien ne paraissait avoir bougé depuis la dernière fois qu’elle était venue. Cependant, en baissant les yeux sur les carreaux de pierre, elle vit son rasoir qui gisait au sol. Elle le ramassa, l’examina et ne voyant rien de spécial le déposa sur la table.

— T’es prête, on y va ? demanda Max en la soutenant par le bras.

Julie, balaya une dernière fois du regard, l’endroit, essayant de relever la moindre anomalie, le moindre indice, mais ne vit rien et commença à se diriger, aidée de son ami, vers la sortie. Une minuscule tache de sang, pourtant, était restée incrustée sur la pierre. La relique, presque invisible d’une flaque de sang, qui quelques heures plus tôt, avait été effacée par la pluie abondante tombée dans la nuit.

Le lendemain, Julie et Max passèrent leur dernière journée tous les deux. Zach, quant à lui, devait gérer les problèmes et les interrogations qui prenaient de l’ampleur suite à la disparition du fondateur de Colombiana Diving. Salma, elle, était partie définitivement avec le premier bateau qui filait à destination de Phuket. Le groupe s’était disloqué dans une ambiance indescriptible. Les rires avaient laissé place aux pleurs. Les « au revoir » se firent comme si un enterrement venait de prendre fin, sauf pour Julie, bien sûr, qui gardait l’espoir, aussi mince soit-il, de le revoir un jour.

*

— Madame ! Madame ! Voici votre repas, avait annoncé l’hôtesse en lui tendant le plateau.

En le déposant devant elle, elle sentit les odeurs qui lui rappelaient les saveurs thaïes qu’elle avait goûtées quelques mois plus tôt, elle pensait maintenant au présent et à l’avenir. Aux retrouvailles avec ses amis dans une atmosphère indéfinissable, remplie de doutes, d’interrogations et d’appréhension et à sa famille qu’elle avait hâte de revoir et de serrer dans ses bras. Plongeant les mains dans son sac, posé à ses pieds, elle vérifia que le collier couleur émeraude que lui avait remise sa tante lors de leur première rencontre, était bien là. En le regardant, plusieurs questions lui vinrent :

Qu’allait-il advenir de ce voyage qui n’en était pas vraiment un ? Qui était la personne qui allait leur révéler enfin la vérité sur la disparition de Roberto ? Pourquoi devait-il tous être présents et allaient-ils se mettre en danger comme le redoutait Salma ?

Il y avait autant de questions au départ de Phuket le 11 mai 2015 dernier qu’à son retour sur la terre de ses rêves d’enfance, le lendemain, le 10 octobre 2015.

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