Chapitre 26 10 octobre 2015 Phuket - Première partie

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Plusieurs enfants, devant elle, s’agglutinaient contre les hublots, laissant échapper leur émerveillement devant le spectacle extraordinaire qu’offrait la région de Phuket. Julie, elle aussi, restait fascinée, le sourire aux lèvres, contrastant avec le désordre qui encombrait son esprit, au moment où l’avion entamait sa descente.

Le rêve, puis le cauchemar qu’elle avait vécu, restaient accrochés tels des parasites depuis ces six derniers mois. Elle l’avait laissé partir en lui criant dessus, sans le regarder, sans imaginer que c’était la dernière fois qu’elle le voyait. Les remords, les regrets, les interrogations et la honte avaient occupé ses jours et ses nuits. Elle avait erré, tel un zombie, dans cette vie de non-sens, dans ce vide interminable dans lequel elle avait sombré un peu plus chaque jour. Cela ne faisait que très peu de temps, grâce à la patience et à l’amitié de Joana et de Nono, que Julie refaisait surface et s’accrochait à l’espoir dont elle s’était permise de rêver. Une lueur brillait dans l’obscurité et c’est à cette image que Julie se cramponnait.

En foulant à nouveau le sol du tarmac de l’aéroport international de Phuket, les mots que Salma lui avait dits, sur la plage, lui revinrent en mémoire : On part toujours pour une bonne raison, qu’on oublie rapidement, une fois les pieds posés sur le sol étranger qui nous a tant fait rêver. Elle avait eu tellement raison ce jour-là, pensait la jeune femme aux cheveux dorés qui flottaient au vent. Si elle s’était fait prendre au jeu du voyage il y a six mois, aujourd’hui, son objectif était clair et elle ne comptait pas l’oublier.

Après avoir récupéré ses bagages, elle s’engouffra dans un des nombreux taxis qui stationnaient à l’entrée de l’aéroport. Une chaleur moite était déjà présente de bon matin. La climatisation allait être salvatrice pour les quelques kilomètres qui la séparaient de sa première étape. Arrivée dans le vieux Phuket, une grande bâtisse de couleur jaune resplendissait. Des colonnes blanches séparaient les maisons mitoyennes qui se succédaient. En sortant du taxi, Julie leva la tête et découvrit un balcon au premier étage décoré de fleurs exotiques et surtout de deux drapeaux de chaque côté : l’un représentant les couleurs de la Thaïlande, l’autre ceux de la France. Impossible de se tromper, elle était arrivée. Mei ne tarda pas à s’avancer à la balustrade après avoir entendu les freins usés du taxi qui venait de déposer sa nièce. Le visage de Julie resplendissait à la vue du sourire qui l’accueillait. Sa tante s’empressa de descendre les escaliers et courut vers la jeune femme afin de la prendre dans ses bras. Il était si bon pour Julie de la revoir, elle, le fruit d’un amour extraordinaire.

— Je suis si heureuse de te revoir ma chérie ! Dit-elle dans un français sublimé par son accent. Tu vois, je ne me suis pas trompée cette fois ! reprit-elle en anglais.

— Tu n’imagines pas à quel point tu m’as manqué tata ! répondit-elle en enlaçant à nouveau Mei.

— Pas trop fatiguée ? As-tu pu dormir durant le vol ? Je suis sûre que non.

— Oui, ne t’en fais pas, j’ai somnolé, mais ça ne change pas de d’habitude… Je suis assez en forme pour affronter cette journée. D’ailleurs, désolée de te demander ça directement, mais, as-tu pu m’avoir ce rendez-vous avec Rama ?

— Il t’attend à 9 h heures au poste de police, mais nous avons le temps, je vais d’abord t’emmener manger, tu dois être affamée, j’imagine.

— Ça se voit tant que ça… Sur le chemin, je n’ai pas arrêté de baver devant les étals des vendeurs, si tu veux tout savoir.

— Je vais t’emmener chez une amie à qui j’ai beaucoup parlé de toi. Oh, attends, je t’ai préparé ça, tiens !

Mei, telle une maman poule, était partie lui chercher de la crème solaire et une casquette made in Phuket. Julie pouffa de rire en la regardant toute contente de ses achats :

— J’ai déjà tout ce qu’il faut dans mon sac tata, ne t’en fais pas, mais tu es un amour, merci !

— Non, non, tu laisses ton sac où il est et tu prends cette crème solaire et cette casquette. Il faut te couvrir ma chérie, je n’ai jamais vu une peau aussi blanche de toute ma vie !

La remarque fit rire Julie de plus belle, il est vrai qu’un peu de couleur ne lui ferait pas de mal. Elle prit avec plaisir la crème des mains de sa tante, et après s’être badigeonnée le corps entier, elle se vissa sur la tête la casquette tant désirée.

Déambulant dans les rues commerçantes du quartier ancien de la ville, toutes ces odeurs, ces couleurs, lui rappelaient avec nostalgie, ces moments magiques qu’elle avait passés en compagnie de ses amis à Bangkok, Chiang Mai et Koh Phi Phi. Elles s’arrêtèrent enfin, devant une minuscule échoppe d’où les saveurs qui s’en dégageaient, lui donnaient l’eau à la bouche. Mei, se mit à parler thaï avec une toute petite dame aux rides profondes, mais au sourire radieu, qui semblait déjà connaître sur le bout des doigts tout ce qu’il y avait à savoir de Julie. Puis, ce fut un déferlement de femmes qui allaient et venaient pour rencontrer celle qui avait rendu le sourire à Mei.

— Qui sont toutes ces dames ? demanda la jeune Française, incrédule.

— Je suis désolée de t’infliger cela, ma chérie… Ce sont toutes mes amies, je leur ai raconté le cadeau que tu m’as fait en me trouvant, alors, depuis, tout le monde souhaite faire ta connaissance.

Julie sourit à sa tante qui rayonnait de bonheur en parlant et gesticulant à n’en plus finir. Le repas terminé ainsi que le défilé de vieilles dames, Julie était autant rassasiée par ce dernier que fatiguée de la mâchoire à force de sourire. Elle avait cependant repris son air sérieux quand, au détour d’une rue, elle vit le bâtiment d’un blanc immaculé dans lequel l’ami de Roberto attendait patiemment. Son cœur se mit à battre plus fort tout d’un coup, les évènements sombres qu’elle s’était forcée à mettre de côté pendant l’heure précédente refaisaient peu à peu surface. Gravissant les marches du commissariat, une par une, l’air déterminé, elle sentit sa tante rester en arrière.

— Que se passe-t-il ? Il y a un problème ?

— Rien, tout va bien, seulement, Rama souhaite te voir seule, alors vas-y et ne t’en fais pas, je serai là quand tu sortiras.

Une heure plus tard, Julie revint souriante, dévalant les escaliers vers sa tante.

— Ton rendez-vous s’est bien passé, on dirait !

— Je me sens plus apaisée maintenant que je lui ai parlé, ça c’est sûr ! Je connais ton sentiment le concernant, mais je sens que je peux lui faire confiance.

Mei fit la moue avant de lui demander :

— Va-t-il t’aider alors ?

— Il m’a donné sa parole que je pouvais compter sur lui.

— Ah, ce vieux serpent… C’est à toi que je fais confiance, alors si tu penses être entre de bonnes mains, je suis rassurée.

— Il était ami avec Roberto et j’ai lu, dans ses yeux et dans sa voix, la douleur qu’avait été sa perte. Alors franchement, à moins qu’il ne soit très bon acteur, je sais qu’on sera en sécurité ce soir, tu peux me faire confiance.

Elle enlaça sa tante qui ne manqua pas de lui rappeler à quel point elle comptait pour elle et s’en alla en direction du port où Zach l’attendait.

En arrivant devant les bureaux de Colombiana Diving, Julie, dans sa robe à fleurs, avait l’estomac noué. Quelques mois plus tôt, c’est ici qu’elle avait déposé un de ces derniers baisers sur les lèvres de Roberto. Cette image la fit frémir, elle se reprit et entra dans les locaux.

Zach travaillait sur son ordinateur quand il la vit entrer. Un grand sourire illumina son visage avant qu’il ne lève sa grande carcasse pour la prendre dans ses bras.

— Putain, comme ça fait plaisir de te voir ! Toujours aussi classe et toujours aussi belle à ce que je vois.

Julie lui renvoya un sourire en guise de réponse

— Je suis contente de te voir aussi. D’ailleurs, je te remercie d’avoir fait en sorte que Salma vienne.

— Oh t’inquiète pas pour ça. Même si elle est partie comme une voleuse sans même me dire au revoir la dernière fois, ce n’est pas quelqu’un de méchant. Je l’ai rassurée pour ce soir et elle a fini par comprendre que sans elle, personne ne pourrait avancer et surtout pas toi.

— Merci encore, Zach, répondit-elle tout bas. Est-ce que tu sais quand elle arrive ? Max, quant à lui, doit arriver en début d’après-midi.

— Ouais, je sais, il l’a marqué sur le groupe. Mais pour Salma… attends, je regarde ce qu’elle m’avait dit. Ah oui, voilà ! Elle devrait atterrir vers 12 h donc le temps d’aller au port de Phuket et d’arriver ici, pas avant 15 h, je pense.

Ils discutèrent pendant près d’une heure, durant laquelle la conversation tournait surtout autour de Zach, de son travail et de ses futures acquisitions sur l’île. Ils parlèrent évidemment de Roberto, de son héritage sur l’île et du superbe hommage que Zach avait organisé quelques jours après le départ de Julie. Il lui raconta que tout l’archipel, sans exception, avait voulu dire un dernier au revoir à celui qui était tant aimé ici. Quelques semaines en arrière, ce genre d’informations lui aurait tiré les larmes, mais le temps des pleurs était révolu, c’est la vérité qu’elle était venue chercher.

— D’ailleurs, là encore, je dois te remercier. Ma tante m’a dit que tu avais pris soin de la maison, c’est vraiment gentil de ta part.

— C’est tout à fait normal, tu rigoles ! Il comptait beaucoup pour moi, c’est notamment grâce à lui que je suis ici aujourd’hui. Ah au fait ! Si tu veux aller dans sa maison avant qu’on ne se rejoigne ce soir, il va peut-être te falloir ses clés.

Zach fit le tour du bureau et s’avança devant un tableau où un nombre incalculable de clés pendaient. Il prit celles sur lesquelles un R majuscule était gravé juste au-dessus et les glissa dans la paume de Julie. Celle-ci s’apprêtait à sortir quand elle fit volte-face et lança à son ami :

— Tu es quelqu’un de bien, Zach ! Roberto a eu raison de te faire confiance !

Sur ces mots, Zach était resté de marbre en la regardant partir. Les yeux mouillés, il regardait le parquet, envahi par la honte.

Durant plusieurs minutes, il se remémora son ami disparu, puis se remit au travail. Soudain, la porte s’ouvrit :

— Je suis fermé, désolé ! Vous n’avez pas vu le panneau sur la porte ? demanda-t-il sans même jeter un coup d’œil à la personne qui venait d’entrer.

Zach entendit la porte se refermer à double tour et des pas s’avançant vers lui. Il releva alors la tête afin de congédier l’inconnu sans ménagement :

— Vous êtes sourd ou quoi ? Je viens de vous…

D’un geste fulgurant et précis, sa gorge fut tranchée nette. La bouche grande ouverte et les yeux sortants de leurs orbites, il ne comprit pas tout de suite. Un filet de sang gicla sur le parquet. Il tomba à genoux en se tenant le cou avec les mains l’une sur l’autre.

— Pou… pou… pourquoi ? questionna-t-il, en crachant du sang et en s’écroulant.

L’inconnu retira sa capuche et ses lunettes de soleil, inclina sa tête pour le regarder droit dans les yeux, tandis qu’une mare de sang se formait autour de lui.

— T… T… Toi ! gémit-il, en reconnaissant la personne qui lui souriait tel un démon.

L’inconnu prit le portable de Zach et tira ce dernier derrière le grand bureau de l’entrée. Il alla chercher des serviettes afin d’éponger le sang et s’en alla par la porte de derrière sans faire un bruit.

*

Julie hésitait à pousser le portail sur lequel ses mains reposaient depuis cinq minutes. Rentrer à nouveau dans cette maison où ils avaient consommé leur bonheur durant une semaine, n’allait-il pas lui faire plus de mal que de bien ? Se demanda la jeune femme. Cependant, elle devait dire adieu, elle devait être ici et maintenant pour ne plus jamais revenir. Prenant enfin son courage à deux mains, elle pénétra dans la cour arborée et s’engagea sur le chemin pavé en faisant le tour de la maison. Elle s’arrêta en face de la terrasse et profita de la vue, qui tant de fois l’avait fait rêvée. Elle se remémora les rires et les discussions jusqu’au bout de la nuit. En silence, elle sortit les clés de sa poche, les inséra dans le trou de la serrure et poussa la porte d’entrée où tout était resté tel quel. Rien n’avait changé. Elle fit le tour sans dire un mot, la bouche serrée, la tête basse et s’avança lentement dans la chambre. Elle toucha du bout des doigts les draps blancs dans lesquels son corps nu s’était caché. Elle s’assit sur le lit, se coucha, posa la tête sur l’oreiller, en emplissant ses poumons de l’odeur de Roberto, toujours présente, tout en fermant les yeux.

Une heure durant, la jeune femme s’assoupie. Pendant ce temps, une ombre s’était déplacée autour d’elle et s’était cachée dans la penderie lui faisant face. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait plus admirée. Son cœur s’était remis à battre en la regardant, elle, qui avait troublé ses jours et ses nuits, à l’instant même où il avait posé les yeux sur elle. Elle, sans qui la vie n’avait que peu d’importance. Soudain, un bruit venant de sa poche retentit. Il bondit et glissa rapidement la main pour y prendre son portable, puis releva la tête vers Julie qui avait les yeux fixés sur lui. Il retint son souffle tandis qu’elle resta fixée sur la penderie. Elle se releva puis vint s’asseoir sur le bord du lit, tandis qu’il tapota furieusement sur son téléphone, le front en sueur, alors même qu’elle s’était levée dans sa direction. Une sonnerie retentit à nouveau. Julie baissa la tête, regarda le téléphone au creux de sa main et découvrit un message de Zach sur le groupe Whatsapp :

— Ne m’attendez pas pour aller à Bida Naï, je vous rejoindrai très vite, j’ai juste un truc à régler. Prenez le bateau de pêche de Roberto, j’ai laissé les clés dessus.

Elle referma l’application et regarda à nouveau les chemises, intensément. Elle fit demi-tour avant de lancer un dernier baiser au fantôme de Roberto qui restait seul, allongé dans le lit qu’elle venait de quitter.

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