Chapitre deux I
Cela fait maintenant cinq mois que la mine a fermé et que je travaille pour Ganesh, le patron de notre système de courses. Je me lève avant le lever du soleil et m’endors bien après son coucher, mais j’ai à manger chaque soir. Toute la journée, je cours à droite ou à gauche, un paquet dans les bras. J’en ai vu des infiniment petits, et d’autres, si gros que nous avons dû nous rassembler à plusieurs pour les porter. À chaque fois, les gens prennent leur colis et me claquent la porte au nez, me jetant à peine un regard, à part quelques uns qui me hurlent dessus ou tentent de me frapper. Mais quand je suis repassée quelques jours après avoir été engagée devant la maison à la porte verte, dans les quartiers ouvriers, elle sentait la mort, et des traces de sang séché décoraient les murs de longues traînées rouges. Je n’ai pas posé de questions, de peur d’être renvoyée. Le règlement, épinglé sur le mur au fond du hangar, est très clair : pas de retards, pas de questions, pas de bagarres entre les employés. Et surtout, ne pas regarder à l’intérieur des paquets. C’est la règle la plus importante : une simple oeillade curieuse et c’est le licenciement assuré.
Mes sœurs ouvrent de grands yeux à chaque fois que je ramène le dîner et m’interrogent sur mon travail, mais je ne leur révèle aucune information. Ce ne sont pas leurs affaires, mes tripes me dictent de rester discrète à ce sujet.
De son côté, le jeune garçon aux yeux sombres continue de loucher avec dégoût sur mon voile à chaque fois qu’il m’aperçoit.
- T’as pas besoin de le savoir, répond-il lorsque je lui demande son nom, dans une tentative de sympathiser aussi vaine que stupide.
Je soupire en le regardant s’éloigner.
- Ne t’en fais pas pour Hai, me conseille Zhi, la fille aux tresses. Il est toujours de mauvaise humeur.
De mauvaise humeur, peut-être. Mais en tout cas, la certitude qu’il déteste les démons me laisse un arrière-goût amer sur la langue. Ça signifie qu’il me déteste aussi, par conséquent.
J’ai beau ne pas m’entendre avec Hai, Zhi et moi nous rapprochons rapidement : son énergie, son sourire, son humour et sa vivacité font d’elle une personne charmante et agréable, à l’optimisme communicatif. Elle demeure également sans aucun doute la meilleure livreuse d’entre nous : celle qui court le plus vite, celle qui restitue le plus de paquets chaque jour, celle qui connaît le mieux la ville. Mais aussi la plus désespérée, et la plus sans-le-sou, probablement.
Je n’avais jamais eu d’amie avant, entre le figuier sycomore perdu au fin fond des pleines, les villages qui nous chassaient et l’arrivée à Banhani. Mais Zhi noue facilemment des liens avec moi, comme si elle avait l’habitude – je me demande quel genre de vie elle a pû mener pour avoir « l’habitude » de se faire des amis. Lorsque je tente de la questionner sur le sujet, elle détourne la conversation. Je n’ose pas insister.
Parfois, elle me raccompagne jusque chez moi après notre service – enfin, en guise de service, disons que nous accumulons les livraisons de telle façon à pouvoir manger sainement, nous sommes attendus au hangar à cinq heures mais n’avons pas d’heure de fin. Un jour, elle rencontre même Narih et Maharat. Mes deux mondes, la famille et le boulot, entrent brusquement en collision, mais elles n’échangent pas un mot. Après ça, j’ai un peu plus de mal à esquiver les questions de mes sœurs à propos de mon nouveau travail.
Quelques semaines plus tard, je trouve une flûte de pan, abandonnée sur la caisse en bois au fond du hangar. Profitant d’un moment de pause entre deux livraisons, je la porte à ma bouche et fredonne une vieille mélodie, enseignée par ma mère sous notre figuier, il y a des années – en réalité, si longtemps que cela rassemble plus à une vie entière ou à une éternité. Les notes restent en suspend dans les airs, flottent dans la moisissure des colis qui pourrissent depuis des mois et se cognent aux étagères. Le moment est si parfait, si pur, que j’en craindrais presque que tout s’évanouisse si jamais je cligne des yeux. J’ose à peine reprendre mon souffle – au-dessus de ma tête, la main posée sur mon épaule, un doux sourire aux lèvres, maman est là, aussi douce et patiente que dans mes souvenirs, j’en mettrais ma main au feu. Pour la première fois depuis très – trop – longtemps, je savoure la douceur de quelque chose.
Mais Hai surgit soudainement de nulle part et m’arrache violemment l’instrument, brisant cette brève parenthèse hors de la misère et de la violence, avant de me cracher à la figure :
- Ne touche pas à mes affaires !
- Ne les laisse pas traîner, je rétorque, blessée.
Qu’a-t-il vu, entendu, pensé de moi quand j’ai joué cet air démodé et lointain ? Et pourquoi est-ce que ça me dérange autant ? J’ai envie de disparaître – moi qui voulait gagner son amitié, j’utilise une flûte qui lui appartient sans son autorisation et je lui laisse entrevoir à quel point je suis mauvaise avec ce doigté maladroit.
Ses iris noirs brillent de colère crue, la petite cicatrice qui scinde son sourcil en deux luit de fureur.
- Quelqu’un comme toi ne devrait pas être autorisé à pratiquer quelque chose d’aussi beau que la musique.
Puis il tourne les talons en pestant dans sa barbe, et je reste seule, frissonnante et perplexe. J’ai comme l’impression qu’il vient de me traiter, une fois de plus, de démon.
Après l’épisode de la flûte, je renonce totalement à sympathiser avec Hai, et je ne lui adresse même plus la parole. Jusqu’à la fin de la saison des herbes.
Un matin, je pioche un paquet à livrer, le premier de la journée, et je trouve sans peine l’adresse. Je retourne parfois jusqu’à trois fois au même endroit dans la même semaine, alors j’essaie de mémoriser tous mes trajets sur une dizaine de jours.
C’est une jeune femme qui ouvre la porte de cette maison typique des quartiers commerçants – en sable ocre et rocheux, avec une quinzaine de fenêtres obscurcies par des rideaux de soie –, environ vingt ans, peut-être vingt-cinq, les cheveux étroitement attachés en chignon et la peau couleur caramel fondu. Belle, tellement belle que j’en ai le souffle coupé pendant une fraction de seconde, moi qui ai vu tant d’horreurs que mon coeur en est complètement desséché. Je lui tends timidement le paquet, écrasée par son charme et son aura tranquille :
- C’est pour vous.
Elle me gratifie d’un sourire éclatant, prend son bien et tourne trois fois la clé dans la serrure après avoir refermé la porte.
Quand je repasse devant la maison quelques jours plus tard, j’entends une voix agoniser – ou, plutôt, un filet de voix, tant le son est faible. Saisie de panique, et même si c’est dangereux, je me précipite à l’intérieur. Aussitôt, l’odeur attaque mon nez et me fait tousser : le parfum caractéristique du sang, mêlé de mort et de vengeance. Je pense à la fille qui m’a ouvert la dernière fois que je suis venue ici, celle avec de magnifiques cheveux et un sourire solaire. Je ne réfléchis pas ; pour la première fois que je suis arrivée à la capitale, et pour une raison inconnue, j’éprouve le besoin pressant de faire quelque chose pour sauver une vie.
La petite pièce dans laquelle je me trouve est sans dessus dessous : les étagères pendent misérablement, arrachées des murs, la vaisselle gît piteusement sur le sol, explosée en mille morceaux de porcelaine au milieu de fragments de vases, de pages échappées de livres mutilés et d’autres objets impossible à identifier. Tout ce aurait pû avoir une valeur semble avoir été volé après un combat violent.
Mais je ne trouve aucune trace de la jeune fille dans les décombres. À mon grand soulagement, c’est un homme d’âge mûr qui se vide de son sang sur le carrelage en terre cuite. Il pousse un râle douloureux, ce qui n’est pas vraiment étonnant vu l’angle bizarre adopté par ses jambes, ses doigts dépouillés d’ongles et les arabesques sanguinolentes taillées au couteau dans sa chair. Je réprime une nausée et lui demande :
- Que s’est-il passé ?
Ses yeux fatigués s’ouvrent doucement.
- Ils ont pris Meh…
- Qui ?
- Meh… je n’avais plus de quoi payer, mais ils étaient persuadés que si, ils croyaient que je ne voulais pas rembourser, alors ils ont essayé de me faire parler…
Je frémis en pensant à la jeune fille que j’ai aperçue l’autre jour. Elle doit être cette Meh dont il me parle.
- Meh était là. Elle a tenté de s’interposer, mais elle n’était pas assez forte… Ils ont décidé que si je n’avais pas d’argent, ils la prendraient en compensation…
- Qui a pris Meh ? Dites-le moi, j’exige.
J’essaie vainement d’accrocher son regard, mais ses iris bleus fixent un point invisible au-dessus de mon épaule.
- Meh, murmure-t-il d’un ton absent, et je sens qu’il est déjà ailleurs. Retrouve-la… j’espère qu’ils ne lui feront rien…
Ses paupières se ferment lentement. Je ne suis pas sûre qu’il m’aie entendue.
- Qui a pris Meh ?
- Retrouve-la… et protège-la… je t’en prie.
Sa tête roule sur le côté en laissant échapper son dernier souffle.

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