Chapitre six I
Je me réveille tard, plus tard que d’habitude, et pendant une fraction de seconde, je me dis que je vais être en retard au travail. Puis je me rappelle que c’est mon jour de congé. Au service de livraisons, on a un chacun par un an : autant en profiter au maximum.
Je frotte les yeux pour en déloger les derniers grains de sommeil et me lève pour embrasser ma mère sur la joue.
- Bonjour, maman.
Elle me sourit faiblement et passe un main sur son crâne lisse, celui que nous vaut tout un tas de problèmes auprès des gangs. Elle est malade, je le vois bien. C’est à cause de la fumée et du charbon qui se sont glissés dans sa gorge pour s’enrouler autour de ses poumons, tels des serpents vicieux et gris poussière. La ville est en train de la tuer, elle qui a toujours vécu ici, et ce sort m’attend également, je le sais.
C’est la raison pour laquelle je livre des paquets pour Ganesh jusque tard le soir : quand j’aurais assez économisé pour voyager, je partirai avec ma mère sans jeter un regard un arrière.
Mais pour l’instant, elle dépérit, plus fragile de jour en jour.
- Pourquoi ne me jouerais-tu pas un peu de flûte, khusukhi ?
- D’accord.
Ma mère a le même don pour la musique que moi. Elle m’a appris à jouer lorsque j’étais encore petit. Elle m’a même sculpté une flûte de pan en rameaux de cerisier pour mon huitième anniversaire – je n’ai jamais compris comment. Je choisis des airs enjoués, joyeux, pour tenter de la mettre de bonne humeur. Elle ferme paisiblement les yeux et se balance de droite à gauche, l’air absent.
- J’aimerais que ton père sois là, murmure-t-elle. J’aimerais qu’il te voie et qu’il soit fier de toi…
Mon père, lui, avait gangé assez d’argent pour quitter la ville, à force de ventes de louches et de trafics defemmes, et il a décidé de nous abandonner ici pour aller croupir dans une autre oasis. J’avais quatre ans, et pourtant, je m’en souviens parafaitement. Mais maman n’a pas réalisé le vrai motif de son départ, sa mémoire a choisi de lui faire croire qu’il était mort de faim et de chaleur.
- Moi aussi, je mens.
Elle a déjà assez de soucis comme ça. Pas besoin de lui rajouter un mari ingrat.
Un jour, en rentrant du travail, je retrouve ma mère recroquevillée sur le sol, le visage tuméfié et les doigts brisés. J’accours aussitôt et m’accroupis auprès d’elle, devinant qu’un des gangs qui font la loi à Mueang Payok l’ont encore tabassée. À cause de son crâne lisse. Par ce que, même à moitié folle, elle demeure un « démon » à leurs yeux.
- Qui t’a fait ça ? j’interroge, la voix crépitante de colère. Dis-le moi.
Elle cligne des yeux dans ma direction, et l’espace d’un instant, je me demande si elle me reconnaît – une mère reconnaît toujours son enfant, mais son expression semble si lointaine. Au bout d’un moment, elle murmure :
- Le ciel… est vraiment magnifique, quand le soleil se couche.
Le crépuscule peut être à couper le souffle si cela lui chante, je m’en fiche. Tout ce qui m’intéresse, c’est le nom du truand qui vient de blesser maman.
- Qui t’a fait ça ? je grince à nouveau.
Son regard brille soudainement de lucidité et de compréhension, et elle déclare, du ton clair et concis qu’elle possédait avant de dérailler :
- Les filles sans cheveux ne t’apporteront que des problèmes. La preuve : nous nous faisons tabasser à cause de moi. Tiens-toi éloigné d’elles, d’accord ?
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
Mais c’est trop tard pour la forcer à développer et à expliquer ses paroles : la voilà repartie dans son monde merveilleux, piégée dans un enfer plus doux par son propre esprit.
Je ne sais plus bien comment je finis devant le théâtre abandonné, comment j’arrive à passer toutes les portes jusqu’au laboratoire, ni même comme j’ai entendu parler de Baba Ibis – cet étrange médecin-scientifique qui sait tout sur tout le monde mais dont personne ne connaît ne le vrai nom.
Mais je me retrouve devant lui, à le supplier de soigner ma mère, parce qu’elle crache du sang à longueur de journée, si bien qu’elle ne peut plus travailler et que nous gagnons moins d’argent. Je n’ai pas assez pour nous nourrir tous les deux, et ce n’est qu’une question de temps avant que nous mourions de faim.
- Je peux sauver ta mère, jeune homme, affirme Baba Ibis.
Ses yeux vert clair me détaillent intensément, décortiquant mes traits et mon expression farouche. Les quelques mèches caramel qui s’échappent de sa queue-de-cheval lui balaient le front et frôlent le masque qui recouvre son visage du nez jusqu’au menton.
- Mais ce ne sera pas gratuit.
J’ouvre la bouche puis la referme, tel un poisson hors de l’eau. Ibis me lance une œillade faussement interrogatrice.
- Est-ce un problème ?
Si réponds à cet homme, je signe mon arrêt de mort. Si je réponds à cet homme, j’accepte d’accéder à sa volonté, quelle que soit sa demande. Si je réponds à cet homme, je vends mon âme, mon corps et tous mes biens, et se servira jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Mais je m’entends lui répondre d’une voix ferme :
- Non, pas du tout.
Je repense au sourire rayonnant de maman quand elle parle de l’homme qui l’a battue pendant des années puis quittée, à la flûte de pan cabossée qu’elle joue alors même qu’elle a du mal à respirer, à ses yeux autrefois brillants comme des perles d’obsidienne, maintenant éteints et sans énergie.
Je comprends, trop tard, que ça ne sert à rien de sauver ma mère, car elle est déjà morte de l’intérieur.
Baba Ibis n’a besoin ni de mon corps, ni de mes biens : il ne veut que mon âme. Un fragment du moins. Il dit qu’il y a une émotion très intéressante, appelée « vengeance », qui se cache à l’état brut dans mon esprit. Il la retire d’un incantation, et obtient une flamme rouge profond qui tente de le mordre lorsqu’il la fourre dans un bocal.
Il fait d’abord transporter ma mère sur une civière et l’opère sans attendre. Il retire ensuite une quantité effroyable de charbon aggloméré d’une substance visqueuse de ses poumons, puis recouvre son abdomen de bandages. Maman se réveille, ouvre les yeux, me jette un dernier regard et me souffle :
- Je suis désolée, khusukhi. Je ne peux pas.
Elle ferme les paupières et sourit, presque rêveuse. Je sens qu’elle part, mais je ne peux rien faire pour la retenir.
Comment peut-elle m’abandonner, après tout ce que j’ai accompli pour elle ? Comment peut-elle me laisser comme ça, tout seul dans cette ville hostile ?
- Maman, comment est-ce tu peux me me faire ça ? je demande d’une voix nouée, essayant de contenir mes sanglots.
Une larme s’échappe entre mes cils et roule sur ma joue, puis une deuxième, puis une troisième, plic, plic, plic, dévale mon menton et s’écrase sur la table d’opération.
- Tu peux rester ici, déclare soudainement Baba Ibis. Il y a une chambre livre au grenier, si tu ne veux pas dormir dans la rue. Mais tu devras me promettre quelque chose.
Entre être tabassé tous les jours car ma mère n’a aucun cheveu sur le crâne, et dormir ici tous les soirs, plus près du hangar de Ganesh et en sécurité grâce aux gardes d’Ibis, le choix me semble simple. Mais je devrai payer, pour ça.
- Quoi, encore ? je grogne.
- Quelque chose. La force des promesses est plus puissante que tu ne le crois. Promets-moi quelque chose, Hai, n’importe quoi.
Je réfléchis, et mes yeux se posent sur le corps sans vie de ma mère, sur les larmes qui ont goutté de mon visage sur le sien, paisible et immobile. Des larmes pour une femme qui a décidé que je ne valais pas qu’on se batte pour moi.
Et, tout à coup, je sais quoi promettre. Je prends une grande inspiration et déclare, ferme et déterminé :
- Je promets de ne plus jamais pleurer.

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