Chapitre neuf I

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Le lendemain, après une nuit trop courte passée à parler à Hai des filles sans cheveux, je me lève de bonne heure pour rejoindre la Crypte – pas que j’ai le luxe de faire la grasse matinée dans le caniveau, de toute façon.

Hier, Hai m’a promis qu’il mettrait Zhi au courant de ce que je lui ai dit. Il pense qu’elle en saura plus sur l’Éléphant et ma capacité à voir les ombres, puisqu’elle connaît tout de cette cité. Je suis d’accord avec lui. Si quelqu’un peu lever le mystère sur l’idendité du ravisseur de Meh, c’est bien elle.

Je me jure de trouver un moyen de la sortir de cet infâme cachot, mais je veux d’abord recueillir des informations sur la situation pour y être préparée correctement. Meh continue d’occuper un coin de ma tête, mais je n’ai ni le courage, ni les moyens de faire que que ce soit pour l’instant.

Toute la journée, je travaille dur chez les asarae. Indra, mon entraîneuse autoproclamée, répète en boucle que je dois « méditer de toutes mes forces et pressentir ma force méditative tout au fond de mon être pour améliorer ma vision des ombres ». Je ferme les yeux et le monde s’efface – plus d’ombres, plus d’Indra, plus d’Éléphant. Puis je me concentre jusqu’à en avoir si mal à la tête que, lorsque que je rouvre les paupières, je ne vois plus bien clair.

Quelques jours plus tard, Zhi m’accostre dans la rue – allez savoir comment elle a deviné où j’étais – pour me transmettre les informations qu’elle a récoltées : elle n’a jamais entendu parler de filles chauves, ni d’un Éléphant. J’envisage de demander à Baba Ibis, mais la dernière fois, ses renseignements ne m’ont presque rien coûté. Il pourrait bien réclamer plus ce coup-ci en représailles. En tout cas, Hai lui donne de mes nouvelles régulièrement, tentant de lui soutirer des indices supplémentaires à chaque fois qu’il est saoul, mais sans succès.

Tout les jours, je suis l’entraînement des asarae, grimpant des murs, méditant six heures d’affilée ou faisant des pompes et du combat rapproché. Je croyais qu’ici, j’étais protégée, et que je pouvais me laisser un peu aller, mais non. Il faut que je sache me battre pour pouvoir défendre le groupe en cas de besoin. Heureusement, grâce à la formation d’acrobate que m’a donnée mon père, je possède une certaine agilité et de bons réflexes, ce qui facilite les exercices, même si mon épaule blessée me lance toujours terriblement.

Les autres filles ont même des cours supplémentaires, plus théoriques et spécifiques, mais en tant que nouvelle recrue, je dois faire mes preuves et gagner leur confiance.

Je n’ai pas encore accès à tous les endroits de la Crypte, seulement aux salles d’entraînement, au réfectoire et aux salles communes, ce qui exclut la salle des artefacts où sont entreposés tous les objets particuliers des asarae – même si je peux les visiter si j’en demande l’autorisation, accompagnée d’une autre fille. Je ne me sens pas parfaitement intégrée, mais au moins, ici, on répond à presque toutes mes questions.

- Pourquoi cette devise ? j’interroge un jour Indra, désigant les mots « pas de pardon, pas d’abandon, pas de prison » tracés à la peinture doré sur le mur gris sieste de la salle principale.

- La plupart des filles qui vivent ici ont d’abord été maltraitées, utilisées comme sujets d’expérience, trahies et reniées par leur famille, enfermées… Alors nous devons jurer de ne pas pardonner à nos bourreaux, de ne plus finir en prison, et surtout de pas abandonner nos sœurs. Et chacune de nous y est prête : sauver une sœur de la trahison ou de la violence est l’un des gestes les plus nobles qu’on puisse faire pour elle.

J’approuve d’un hochement de tête, ne sachant pas exactement quoi dire.

Le fonctionnement de la Crypte est millimétré, avec des corvées de repas – les asarae achètent toutes sortes de fruits et légumes, mais je n’arrive pas à déterminer où elles se les procurent et avec quel argent –, de vaisselle, de lessive et même des tours de gardes. Les filles sans cheveux ont beau rire et s’amuser, elles gardent toujours un œil ouvert et ne dorment jamais sur leurs deux oreilles. Si jamais quelqu’un entrait en pleine nuit, elles saisiraient la lame cachée sous leur oreiller et la lui planteraient dans la gorge sans un bruit, plus discrètes qu’un chat et plus méthodique qu’un serpent.

D’ailleurs, en parlant de serpents, toutes les filles ici les ont en aversion, moi y compris. C’est drôle, comme coïncidence.

Je me rapproche beaucoup d’Indra. Elle est drôle, pleine d’énergie, et même si elle demeure un peu plus jeune que moi, je m’entends très bien avec elle. Elle se révèle également être l’un des meilleurs éléments des asarae, et donc l’une des plus aptes à m’aider à maîtriser mon aptitude. Son seul défaut semble l’étourdie : elle oublie régulièrement ses corvées, son emploi du temps, et toutes sortes de choses plus ou moins importantes, ce qui lui vaut le surnom de Linotte. Malgré cela, sa joue de vivre ne tarde pas à me rappeler qu’il n’existe pas que de mauvaises personnes à Banhani. La preuve ? Il y a aussi le reste des asarae, Hai et Zhi.

Mais l’histoire d’Indra n’est pas toute rose : derrière son énergie et ses sourires contagieux se cachent des parents lâches, un frère violent, un scientifique avide de réponses et de découvertes. Des semaines et des semaines de torture pour finalement réussir à s’échapper – ici, ses souvenirs deviennent un peu confus, ou bien elle n’a pas voulu trop m’en dire, aussi j’ai un peu de mal à comprendre. Ce dont je suis sûre, en revanche, c’est que maintenant, elle demeure enfin en sécurité.

- Je veux vraiment tout faire pour être une bonne asarae, affirme-t-elle un jour. J’oublie souvent mes corvées, mais je m’efforce d’être présenter pour nos sœurs en cas de besoin et je m’entraîne beaucoup. Plus que toutes les autres (Une flamme rageuse s’allume dans ses yeux et danse au rythme des battements de son coeur). Je dois être capable de les protéger, et de faire payer ceux qui les ont utilisées.

Une fois encore, je ne trouve rien à répondre. Cette fillette, animée d’une colère et pourtant d’une gaieté si puissantes, malgré son jeune âge, me laisse souvent sans voix.

Je m’efforce de repérer et mémoriser rapidement toutes les entrées – et donc toutes les sorties – de la Crypte, par sécurité. Il y a la porte principale, qui donne sur le bar, et une autre qui ouvre sur une rue puante du grand marché. Le reste, ce ne sont que des fenêtres. J’en compte au moins une par pièce – parfois cachée par des rideaux, certes, mais cela reste une fenêtre, avec un accès à l’extérieur. Heureusement, on ne peut pas y accéder sans passer par le jardin potager – où ne poussent que des mauvaises herbes et des plantes grimpantes à cause du climat capricieux, et où se trouvent toujours au moins deux filles sans cheveux –, alors les allées et venues de chaque asarae et de chaque citoyen qui utilise notre trottoir sont surveillées. Tout est sous contrôle, ou du moins le prétend.

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