Chapitre quatorze III

5 minutes de lecture

Alors même que je n’ai pas eu le temps de réagir, Indra craque une allumette à la vitesse de l’éclair et dépose la flamme sur une des bougies. L’éclairage est mauvais, fragile et vacillant, mais je vois quand même l’intrus comme en plein jour.

Hai.

- Lâche ça ! hurle Indra en dégainant un couteau.

Ce n’est qu’au moment où mon ami lâche le jeu de tarot, qui vient s’écraser sur le sol, que je remarque qu’il le tenait à la main.

- Je peux tout expliquer, affirme-t-il d’un ton nerveux en dansant d’un pied sur l’autre.

Mais l’asarae n’en démord pas.

- Je ne t’ai pas dit de bouger ! Pour l’instant, tu restes immobile et tu croises les mains derrière la tête. Tu as des armes ?

Il fait signe que non. J’ai déjà vu la milice se comporter comme ça, en de rares occasions, lorsqu’elle décidait brusquement de faire son travail et d’arrêter un brigand – souvent un pauvre bougre qui venait de chiper une pomme sur un marché, personne ne touchait jamais aux vrais truands –, mais je ne me doutais pas qu’Indra connaissait la marche à suivre.

- Très bien, continue-t-elle, alors maintenant, explique-toi. Et tu as intérêt à avoir une raison valable pour te trouver ici, dans notre salle des artefacts, avec un objet nous appartenant en ta possession.

- Je vous cherchais, fait-il en évitant mon regard, trop vite pour qu’il puisse sembler détendu.

- Et pour le jeu de tarot ?

- Je regardais juste.

- Pourquoi tu étais dans le noir ?

- Je… euh… je n’avais pas de torche.

- Et comment tu as fait pour entrer, puisque la porte était fermée à clé ?

- Je…

Je suis de plus en plus perdue. Le livreur n’est, de toute évidence, pas ici parce qu’il nous cherchait. Mon regard se pose sur la plein lune rouge qui dégouline par le carreau, et les pièces du puzzle s’imbriquent peu à peu : sa mère, le jeu de tarot, la lune de sang.

- Tu voulais la ramener, je lâche en le fixant, incrédule.

Il se tourne enfin vers moi, et ses yeux luisent de l’inquiétude d’un lapin traqué.

- De quoi tu parles ? demande Indra.

- Le tarot. C’est pour changer sa vie et ramener sa mère. On ne peut l’utiliser que par une nuit de lune de sang.

Sauf que c’est beaucoup trop dangereux : on ne choisit pas comment notre destin va être modifé, et on risque de provoquer une catastrophe, ou pire ! Mais je ne lui fais pas la morale. Il y a un détail qui me chiffonne, mais je ne sais pas encore lequel.

- Ça ne répond pas à ma question, réfléchit mon amie à voix haute. Il n’est pas entré par la fenêtre, sinon, on l’aurait vu passer par le jardin. Il a dû venir par la porte d’entrée, et les autres n’ont rien entendu, trop occupées à rire et à boire. Mais comment a-t-il pu pénéter ici ? La serrure n’était pas forcée, je l’aurais remarqué… et il n’a pas eu accès à la clé…

Je revois son bras s’enrouler autour de ma taille, hier, juste au-dessus de la ceinture à poches où je range ma propre clé.

- Si, je réalise soudain.

S’il te plaît, je le supplie intérieurement, dis-moi que je me trompe. Dis-moi que j’ai tort, que ce n’est pas pour ça que tu l’as fait. Dis-moi que tout n’étais pas qu’un mensonge, pas avec toi. Il n’ose même pas affronter mon regard. C’est comme s’il avouait.

- Si je fouille ma ceinture maintenant, je lui demande, est-ce que j’y trouverais ma clé ?

Il fixe le sol.

- Réponds-moi, Hai.

- Non, admet-il.

Je ferme les paupières et prends une grande inspiration pour me calmer. Pas toi. Pas en plus de Zhi. Si ça se trouve, ils étaient de mèche depuis le début. Mon cœur explose et se brise en mille morceaux de cristal sur le sol. J’ai l’impression de nager dans une mer de coton : pour l’instant, je suis protégée, mais d’ici peu, la réalité transpercera mon cocon et me frappera de plein fouet.

- Quoi ? lance Indra, cherchant à comprendre la situation.

- Je sais comment il a fait pour voler la clé.

J’observe la réaction du traître. Je le vois ouvrir la bouche pour prendre sa défense, mais je le coupe :

- Il m’a embrassée.

Mon amie – ma seule amie, maintenant que j’ai perdu Hai et Zhi – serre les mâchoires et les doigts autour du manche de sa dague. Il ne lui faut pas plus pour bouillonner de fureur.

- Tu n’as qu’un mot à dire, grince-t-elle entre ses dents, et je le tue. Je lui planterai ma lame dans le cœur si tu m’en donnes l’ordre.

Ici, la plupart des filles ont été utilisées et trompées avant de rejoindre les asarae. Elle sait ce que je ressens, et compte me venger, tout comme elle aurait voulu que quelqu’un la venge à l’époque. Ça se voit dans son regard. Soudain, mes émotions me rattrapent et j’hésite. Mes sentiments – trahison, colère, peine – s’enroulent entre eux pour former une énorme pelote et se coincent dans ma gorge, si bien que j’ai du mal à parler.

- Non, je parviens à articuler. Laisse-le partir. Pas besoin de le tuer. Pour moi, il est déjà mort.

L’autre cherche à me parler, « Keya, je… ce n’était pas la seule raison, et tu le sais… s’il te plaît, tu… », dommage qu’il n’existe pas. Je n’existe pas non plus, d’ailleurs, il n’y a plus rien – seulement ma rage, ma tristesse, et ma haine qui occupent tout l’espace.

- Va-t’en.

- Keya, je…

- Va-t’en ! je crie.

Indra le jette littéralement dehors, tandis que je me laisse glisser le long du mur. Les larmes roulent sur mes joues, et je m’en veux de pleurer pour lui, alors qu’il n’a pas hésité une seule seconde à me blesser et à détruire l’amitié que nous avions mis si longtemps à construire et à faire évoluer. La fille sans cheveux s’installe près de moi.

- Je suis seule, je murmure. Hai, Zhi… ils m’ont tous trahie. Combien de temps avant que mes propres sœurs ne le fassent ?

Je sanglote comme une enfant, et j’ai honte, et j’ai mal, et plus j’ai honte et plus j’ai mal, et plus je pleure.

- Je n’ai personne.

Indra prend ma main et la serre dans la sienne.

- Bien sûr que si. Tu nous as, nous. Les autres, les « chevelus », comme dirait Laghima, ne pourront jamais nous comprendre. Mais nous sommes tes sœurs, les seules qui soient aptes à t’aider et à être là pour toi. Nous sommes ta famille, Keya. Tu as été seule toute ta vie, mais je te promets que c’est terminé.

Je sèche mes larmes et lui souris.

- Oui, c’est vrai. Tu as raison.

J’ai choisi ma famille, maintenant, et je ne la quitterait plus jamais. Je la protégerai, et elle me protégera, parce que c’est tout ce que nous savons faire. Parce que nous n’avons personne d’autre.

Parce que c’est ce que nous sommes.

Ensemble, ou bien mortes.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Aoren ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0