Gaspie et le Sceptre royal

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Ce matin-là, Gaspie se réveille tôt, fraîche et reposée. La veille, elle a reçu l’annonce d’un rendez-vous avec Sa Majesté Mirna VI, reine des Rousses de Bois Frais. Excitée et intriguée, elle se prépare avec un soin méticuleux. Elle choisit son plus beau plastron, poli avec ardeur jusqu’à refléter la lumière comme un éclat d’étoile. Chaque lanière de cuir est ajustée avec précision, chaque couture vérifiée. Aucune négligence n’a sa place en présence de Sa Majesté.

Elle épingle la broche offerte par la reine aux couleurs rouge et bleu de la colonie, symbole de loyauté et de respect. Mais plus encore que son apparence, elle travaille à discipliner son esprit. Elle inspire profondément, ferme les yeux un instant, et se répète en silence les paroles de sagesse transmises par ses paires : « Devant le conseil, une guerrière se tient droite, une alliée se montre humble, et une messagère parle avec clarté. »

Son cœur bat plus vite à l’idée de pénétrer dans la salle du Grand Conseil, là où des générations de décisions ont façonné le destin de la colonie. L’idée de se tenir face à Sa Majesté Mirna VI, dont le regard perçant ne laisse échapper aucune faiblesse, la remplit de crainte et d’admiration. Alors, elle redresse son port, ancre ses pas dans le sol, et se sent peu à peu prête. Elle est introduite dans la salle du trône par l’un des cent mercenaires de la garde rapprochée de la Reine. De haute stature, comme tous ceux de sa race, les Herculéens — ainsi nommés en raison de leur force hors du commun et de leur loyauté absolue —, il impressionne par son port altier. Sa tenue rouge, ornée de broderies bleues et dorées, lui donne une allure imposante. Une aura de puissance émane de son visage impassible. Bien qu’elle ait déjà franchi maintes fois le seuil de cette salle, Gaspie ne peut s’empêcher de s’émerveiller devant cette prodigieuse architecture héritée de ses aînés. Nul, depuis, n’a su reproduire une œuvre à la fois aussi royale et fonctionnelle. Destinée à traverser les siècles et les guerres, la salle est baignée d’un éclairage diffusé par un puits de lumière : aucun recoin n’échappe à sa clarté.

Fascinée, Gaspie admire les tentures et la fresque monumentale retraçant l’histoire de la colonie depuis sa création. Après un bref instant d’hésitation, elle s’avance vers la souveraine et le grand conseil.

À un peu plus de cinq mètres du trône, elle s’incline respectueusement et attend que l’huissier, maître du protocole, l’autorise à se redresser.

La Reine a vieilli depuis leur dernière rencontre, mais son regard aiguisé brille toujours de cette intelligence et de cette bonté légendaire.

Elle porte une cape de mousseline rouge et, fait inhabituel, ne brandit pas son sceptre. Ce sceptre royal, cadeau d’un très ancien aïeul, a été sculpté dans une corne de dragon…

Ce sceptre, que les anciens ont gagné après une très longue bataille, légitime le pouvoir de la Reine sur la colonie et lui apporte prospérité et succès.

Le Grand Conseil, réuni dans l’urgence, se montre soucieux. Des petits groupes, disséminés çà et là, parlementent à voix basse. L’unité, force de la colonie, ne règne pas en cette assemblée. Intimidée et surprise par ce brouhaha, Gaspie attend, attentive au moindre mouvement de Mirna VI. Après un long moment, Sa Majesté lève la main droite. Le silence tombe instantanément. La Reine prend la parole, de sa voix grave et puissante :

Gaspie, l’avenir et l’unité de la colonie sont en danger. Le sceptre royal, symbole de prospérité, de pouvoir et d’harmonie, a été dérobé.

Ce sont les Naines ! s’écrie soudain un conseiller, coupant la parole à la souveraine.

Déjà, un garde s’avance pour châtier l’audacieux. Jamais, jusqu’ici, on n’a osé parler devant la Reine sans autorisation. Cette offense mérite la mort immédiate. Le sabre brandi très haut, l’Herculéen s’apprête à frapper… Mais Mirna VI stoppe son geste d’un mouvement de main. Le conseiller Jacar, ministre de la Guerre, réalise que sa haine des Naines lui a fait perdre tout discernement. Honteux, il dégaine son poignard pour se donner la mort. La Reine l’interrompt :

Il suffit ! J’ai déjà perdu assez de conseillers lors de la disparition du sceptre. Je ne supporterai pas un mort de plus.

Rougissant, Jacar rengaine son arme et se tait. La reine informe alors Gaspie :

— Le sceptre a disparu hier. Les six gardes désignés à sa surveillance ont tous été massacrés.

Les ministres du Protocole et de la Sécurité, le seigneur Juto et son fils Tarro, se sont donné la mort, accablés par l’échec de leur mission. Le Grand Conseil soupçonne les Naines. Dans la salle où reposait le sceptre, on a retrouvé des armes de leur fabrication, mais étrangement pas de corps. Pourtant, jamais elles n’ont emporté leurs morts après une bataille, et il est inconcevable qu’aucune d’entre elles n’ait péri face à six Herculéens. Le mystère reste entier.

Le conseil et ta reine te demandent de résoudre cette énigme et de ramener le sceptre au plus vite.

À peine la voix de la Reine s’éteint-elle que Gaspie sent le poids de la mission peser sur ses épaules. Mais elle ne cède pas à la peur : son cœur bat au rythme de la colonie.

Majesté, déclare-t-elle d’une voix claire, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous servir et faire rayonner l’aura de la colonie au-delà de nos frontières. Je reviendrai avec le sceptre… ou je ne reviendrai pas.

Un murmure d’approbation et d’espoir parcourt l’assemblée.

Car la réputation de Gaspie est immense : n’a-t-elle pas vaincu le Sorcier du Feu ? N’a-t-elle pas avec ses frères combattu et emprisonné le chef de la Milice grise qui préparait un coup d’État ? Ses exploits sont si nombreux que les
ménestrels les chantent le soir aux veillées et lors des fêtes.

Un silence solennel retombe. Le regard de la Reine frappe Gaspie comme une lame. D’une voix profonde et chaude, elle murmure :

L’avenir de la colonie dépend de ta quête. Pour t’aider, je te confie notre bien le plus précieux, après le sceptre : la bague de Mirna Iᵉ. Magique, elle vous protégera toi et tes frères contre les dangers au-delà de nos frontières.

Elle sort de sous sa cape un bijou qui irradie de mille feux. L’assemblée retient son souffle. Pour tous les jeunes conseillers, cette bague était une chimère, et ils doutaient jusqu’à ce jour de sa réelle existence. Leurs surprises se trouvent accentuées par les circonstances de cette révélation et par le danger évident que cet objet magique encourt hors de la protection de la colonie. Faut-il risquer de perdre le second artefact magique pour tenter de retrouver le sceptre ? Mais la Reine a parlé. Tous s’inclinent devant sa décision. Avant de se
retirer, elle ajoute :

— Notre mage Orélith va t’enseigner ce que tu dois savoir sur la bague de Mirna Iᵉʳ. Bonne chance, Gaspie. Que ta quête soit jalonnée de succès.

Un coup sourd du bâton de l’huissier marque la fin de l’assemblée.

La bague de Mirna Iᵉʳ

Guidée par un garde, Gaspie rejoint une alcôve dissimulée avec une habileté inégalée par les bâtisseurs du palais : un lieu entre ombre et lumière, visible seulement dans un angle précis.

Là se tient Orélith, drapé dans un manteau bleu constellé de runes à peine visibles. Sa stature impressionnante rivalise avec celle des Herculéens. Ses yeux d’or, capables de lire les destins dans les flammes, scintillent d’un éclat mystérieux.

Il salue Gaspie d’un sourire et l’invite à s’asseoir sur des sièges qu’apportent aussitôt des ouvrières.

Connais-tu l’histoire de la bague de Mirna Iᵉʳ ? dit-il avec malice. Bien sûr que non. Seuls les mages et la Reine la connaissent.

Il raconte alors :

Il y a très longtemps, avant la fondation des grandes colonies, un mage orfèvre nommé Efirel l’Incrusteur forgea cette bague dans les profondeurs des grottes de Ceüse.

Il choisit une gemme rarissime : un éclat de larmes de lune, né d’une goutte tombée du ciel lors de la première nuit du printemps de la Grande Révolution. Autour, il façonna un anneau d’argent vivant, métal qui s’adapte à la peau et pulse comme un cœur. Puis il lia trois runes anciennes à la gemme :

Rune d’al Ghaib — confère l’invisibilité parfaite et l’effacement d’aura.

Rune de l’Œil caché — révèle les illusions et les mensonges.

Rune du Mur intérieur — protège corps et esprit des attaques mentales et physiques.

Ces trois dons font de la bague un artefact de survie, explique Orélith. Elle n’est pas juste taillée pour la guerre, mais aussi pour résister à la trahison, à la manipulation et aux ténèbres.

Il tend la bague à Gaspie :

Regarde l’intérieur : tu y verras les trois marques.

La jeune héroïne, sensible à la magie, les distingue aussitôt, sans toutefois en comprendre le fonctionnement.

Orélith reprend :

— Cette magie est puissante, mais elle ne se donne jamais sans contrepartie.

Chaque fois que son porteur invoque ses pouvoirs, la bague se nourrit de son énergie, s’abreuvant de sa force vitale. À la longue, il risque de s’affaiblir, de se consumer peu à peu, jusqu’à ne plus être qu’une coquille vide, privée de tout désir, de toute ardeur. Certains témoignent même de pertes de mémoire, comme si la bague grignotait leurs souvenirs pour renforcer ses enchantements. Souviens-toi : chaque usage est un pas de plus vers l’épuisement. Manie-la avec prudence, ou elle finira par te posséder plus que tu ne la possèdes.

Gaspie serre l’artefact entre ses pattes. Pour la colonie, aucun sacrifice n’est trop grand.

Le mage poursuit :

Cet anneau de voile fonctionne simplement. Dès qu’il est enfilé, il disparaît aux yeux de tous. Pour activer un sort, fais tourner l’anneau autour de ton doigt, pense aux pouvoirs désirés et récite mentalement ses mots :

Eskinor — disparais aux yeux du monde » (invisibilité).

Véritas — vérité et clairvoyance.

Shirudo — protection.

Gaspie passe l’anneau. Une chaleur douce envahit son être. Elle ressent la puissance endormie de la magie ancienne.

Bonne chance, conclut Orélith. Que la force de la colonie t’accompagne pour toujours.

La Quête du Sceptre royal

Dès l’aube, Gaspie quitte la colonie, escortée seulement de Lipo et Lipi, ses frères inséparables. Vifs, habiles et rusés, ils se chamaillent sans cesse, mais forment avec leur sœur un trio indestructible.

Ensemble, ils jurent de retrouver le sceptre et de rendre puissance et prospérité aux Rousses de Bois Frais.

Fidèle à son habitude, Lipo râle déjà le long du chemin : il a faim, ses pattes brûlent sur le sol chaud et caillouteux, et il grogne. Pourquoi la Reine ne leur a-t-elle pas donné d’escorte, ou au moins des nourrices pleines de délicieux miellat ?

Gaspie et Lipi sourient. Ils connaissent bien leur frère, qu’ils surnomment Ronchon. Il n’est ni courageux ni aventureux, mais, lorsqu’il s’agit de sa famille, sa bravoure se décuple, et rien au monde ne le ferait reculer.

Lipi, lui incarne l’opposé : courageux, rusé, vif et fort comme un Herculéen. Il ne se plaint jamais et porte de nombreuses cicatrices de leurs aventures passées. Il a même perdu la moitié d’une antenne lors de la grande bataille contre les hannetons de Ceüsette. Pour lui, ce n’est pas une disgrâce, mais une marque de prestige. Nombre de fourmis rousses le complimentent pour sa stature d’aventurier.

Le trio se dirige naturellement vers la colonie des fourmis naines, premières suspectes de ce larcin innommable. Cependant, Gaspie s’interroge. Les preuves retrouvées sur place — quelques armes de fabrication naine — sont trop faciles. N’importe quel agresseur aurait pu les déposer là. Où sont les corps des Naines ? Jamais, en campagne guerrière, elles ne se soucient de leurs blessés ni de leurs morts. Et surtout : pourquoi voler le sceptre royal ? Pourquoi déclencher une guerre alors que la paix règne depuis deux générations ?

Lipi partage ses doutes, mais sans indice supplémentaire, ils doivent se rendre chez les Naines pour confirmer ou infirmer leur implication.

Quant à Lipo, son unique souci est de trouver de la nourriture. Il se plaint déjà : il va mourir de faim ! Après… peu, importe où ils vont, mais seulement le ventre plein.

Son vœu est rapidement exaucé. À la sortie du bois, un immense champ de blé s’étend devant eux. Les épis gorgés de grains mûrs et savoureux les ravissent. Après une heure de pause, rassasiés et les besaces pleines, ils reprennent la route. Lipo, bien sûr, maugrée : son sac est trop lourd, et il ferait volontiers une sieste sous un saule, au bord de la rivière.

Après une longue journée de marche sous un soleil écrasant, ils atteignent les limites du royaume.

Demain, nous entrerons dans les Terres de Brume, songe Gaspie. Au-delà, tout est inconnu. La seule indication : une caverne percée de galeries débouche sur le territoire des Naines, juste après la forêt des champignons géants.

Ce soir-là, ils dorment à l’abri, sous une arche formée par l’enlacement de hêtres et d’aulnes. Une cabane naturelle, imperméable au vent comme à l’humidité de la nuit.

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