Chapitre 2
Durant la pause midi, mes deux meilleurs amis et moi sommes assis non pas dans le self, mais dans la cour, au niveau des escaliers en pierre qui mènent à l’infirmerie. Nous mangeons sur les marches, chacun à une hauteur différente.
Jiwon enfourne dans sa bouche quelques nouilles froides avant de pousser un soupir.
— T’as vu la nouvelle, Minji ? questionne-t-elle.
— Rapidement… Je l’ai à peine aperçue. En tout cas, il paraît qu’elle est belle.
— Mouais, on a vu mieux.
— Jiwon est jalouse, soufflé-je à Minji.
Mon meilleur ami rit, mais la jeune femme qui nous accompagne nous fusille du regard avant de se défendre. Elle nous sort ses arguments un par un, mais Minji finit par la couper.
— Ne parle pas comme ça d’elle alors que tu ne la connais pas. Nous savons pertinemment à quel point le physique est quelque chose d’important ici.
En réalité, Minji n’est pas vraiment coréen. Il est né à Los Angeles et y est resté jusqu’à ses quinze ans. Ses deux parents sont d’origine coréenne, mais ils ne lui avaient jamais vraiment parlé de cette culture. Quand il est arrivé, il était choqué de constater à quel point les Coréens étaient à cheval sur l’apparence. Dans ce pays, la minceur est un signe de discipline et la réussite. De plus, la société valorise les corps fins et les gens subissent des pressions intenses par rapport à ça. L’apparence peut avoir un impact direct sur les relations sociales, la réputation et les opportunités professionnelles. Les Coréens accordent une grande importance à la beauté, alors faire un compliment là-dessus est une preuve que nous reconnaissons l’effort d’avoir correctement mangé et d’avoir pris soin de soi.
Enfin bref…
— Mouais…
Jiwon, vexée d’avoir en quelque sorte perdu le débat, croise les bras. Tout comme Heerae, elle non plus n’a rien à envier à Mina. Elle a une silhouette svelte, des beaux cheveux et un beau visage. Que veut-elle de plus ?
* * *
Les cours reprennent puis se terminent à dix-huit heures. Alors que je range mes affaires, un essaim de filles et de garçons s’agglutinent autour de la table de Mina pour lui demander si elle veut se joindre à eux pour les révisions.
Jiwon lève les yeux au ciel avant de me lancer :
— Tu viens ? Minji nous attend pour aller à la bibliothèque.
— J’arrive.
Je jette mon sac sur une épaule, prêt à sortir. J’entends Mina décliner toutes les propositions et au moment où Jiwon et moi sortons de la salle, elle passe en flèche devant nous.
Ma meilleure amie s’abstient de faire un commentaire mais je vois bien ce qu’elle en pense. J’attrape l’anse de son sac pour tirer dessus avant de poser mon autre main sur sa tête.
— Détends-toi, souris-je.
Jiwon ressort ses lèvres, montrant son mécontentement. Minji sort de sa salle à ce moment-là, tout sourire.
— Allez, on va étudier ! Quel plaisir, cette rentrée…
Nous sortons donc du lycée pour rejoindre la bibliothèque la plus proche. Alors que nous sortons nos affaires, Jiwon se lève pour aller chercher quelques boissons au distributeur automatique. Minji étale ses cahiers devant moi en soupirant.
— Ah, je regrette tellement les États-Unis… Là-bas, je n’étudiais pas jusqu’à vingt-et-une heures dans une bibliothèque… Rah, pourquoi vous êtes à ce point obsédés par les études ? C’est quoi, cette culture, sérieusement ? Tu penses que je peux renier mes origines ?
Je donne un coup dans son stylo à l’aide du mien.
— Raconte pas de conneries et étudie. Après tu t’étonnes que tu as des mauvaises notes. Tu sais très bien que si aux premiers examens, tu te retrouves trop bas dans le classement des terminales, tes parents vont encore s’énerver.
— Toute cette histoire de discipline leur est montée à la tête. Ils s’en foutaient, du classement, à Los Angeles. En même temps, y avait pas de classement. Sérieux, quel genre de société met en place des classements pour des évaluations ? Je trouve ça limite rabaissant.
— Arrête de te plaindre.
— Me dis pas que Minji est encore en train de ronchonner ! s’exclame Jiwon en déposant devant nous des bouteilles d’eau.
— Eh si. Il ne sait faire que ça.
— Si c’est pour te plaindre, tu aurais dû rester à L.A.
Jiwon ouvre sa bouteille et boit une gorgée.
— Eh, je voulais pas venir en Corée, moi, à la base. C’est mes parents qui ont déménagé parce que mon grand-père était malade.
— Bon, on étudie ? marmonne ma meilleure amie.
Minji soupire de frustration avant de me demander mon cahier de sciences physiques pour qu’il puisse recopier mon cours.
* * *
Il est en effet vingt-et-une heures quand nous quittons la bibliothèque. Quelques étudiants sont dans la rue, eux aussi. Mes amis et moi avançons tranquillement sous les lampadaires, dans la rue en pente où se trouve la médiathèque.
— Vous envisagez de faire quoi comme études ? questionne Jiwon en observant le ciel noir.
— Je sais pas. Je deviendrai bien musicien indépendant.
Minji fait de la guitare et de la composition depuis longtemps, et il a un très bon niveau. Seulement, notre meilleure amie pince les lèvres.
— Tu n’es vraiment pas possible… Tu ne veux pas faire un métier sérieux ? Quitte à devenir musicien, autant te faire recruter par une agence ! Quand cesseras-tu de raconter n’importe quoi ? Je sais pas, tu pourrais devenir médecin, ingénieur dans un jaebol*…
— Eh, c’est toi qui est pas possible, là ! Je fais ce que je veux.
— Pourquoi perdre mon temps avec toi ? Pff… Et toi, Jaehyun ?
Je hausse les épaules. Je cherche une réponse à donner à Jiwon, sinon je sens qu’elle va me faire la morale, à moi aussi. Je la vois déjà me sortir « Sérieusement, tu ne sais pas ? Tu as conscience que l’année va passer très vite ? ». Même mes parents me mettent un peu moins la pression.
— Hm, je sais pas trop… Peut-être cuisinier ?
Elle me lance un regard réprobateur avant de s’arrêter. Nous sommes arrivés devant chez elle, une grande maison de deux étages, avec un énorme jardin, une alarme de sécurité et un portail automatique. C’est cliché, mais Jiwon est plutôt riche et ses parents sont assez stricts. C’est peut-être pour ça qu’elle se comporte de manière autoritaire avec nous.
— Je vous laisse ici. Tâchez de bien dormir ce soir.
— Oui, Maman, marmonné-je.
Ma meilleure amie grimace puis tape son code pour ouvrir le portail noir, révélant l’allée de graviers qui amène à une porte en bois clair.
Minji et moi reprenons notre chemin, nous dirigeant vers chez nous. Lui et moi habitons le même lotissement, bien qu’il soit un peu plus près que moi de chez Jiwon.
— Ah… Notre amie est vraiment chiante, quand elle s’y met, se plaint Minji.
— Oui…
— Maintenant qu’elle a Chae Mina dans le viseur, elle ne va plus la lâcher. Je sens que pendant quelques mois, on va avoir droit tous les jours à des critiques sur elle.
— Du moment qu’elle ne lui dit pas directement…
— Elle lui a quand même demander si elle avait fait de la chirurgie… Elle est pas aussi directe, d’habitude.
Je hausse les épaules. Pour moi, Jiwon reste Jiwon. Elle est un peu impulsive et manque parfois de tact, mais bon. Chacun ses défauts.
Nous arrivons devant la maison de Minji, et je l’abandonne pour rentrer chez moi. Lorsque je passe la porte, Soyeon se jette dans mes bras.
— Oppa**, tu es rentré ! Maman a commandé du poulet frit et elle est en train de préparer des banchans***…
Je souris à ma sœur et ébouriffe ses cheveux bruns.
— Papa n’est pas là ?
— Il travaille tard, ce soir, répond-elle en baillant.
La tête de ma mère apparaît dans l’encadrement de la porte de la cuisine. Elle me sourit puis lance :
— Tiens, Jaehyun, je peux te demander de faire cuire du riz ?
— Oui, je dépose juste mes affaires dans ma chambre et j’arrive.
Je monte les marches de l’escalier et jette mon sac sur mon lit. Je retire ma cravate et déboutonne un bouton de ma chemise, histoire de me sentir un peu plus à l’aise, puis je redescends pour regagner la cuisine.
J’attrape du riz et le rince trois fois, avant de le mettre dans le cuiseur à riz pour le faire chauffer.
*Grand conglomérat commercial en Corée du Sud, généralement détenu et dirigé par une seule famille, comme Hyundai, Samsung ou LG.
**“Grand frère” en coréen. Ce terme est utilisé par les filles pour désigner un garçon plus âgé qu’elles dont elles sont proches, sans qu’ils soient forcément de la même famille.
***Plat d’accompagnement coréen

Annotations