Chapitre 4
Minji rejoint Jiwon et moi pendant la pause midi. Alors qu’il nous raconte que son voisin, Hyesung, est trop sympa, notre meilleure amie se lève, euphorique, lâchant « J’ai compris !».
— Ne me dis pas que tu es toujours sur Mina, lance Minji, exaspéré.
— Hey, attendez, je vous dis que j’ai compris. Relions tous les éléments que nous possédons.
— Tu t’es prise pour une enquêtrice ? demandé-je en haussant un sourcil.
Jiwon croise les bras.
— Ferme-la et écoute-moi.
— Quel manque de respect ! m’exclamé-je.
Ma meilleure amie m’ignore et part dans ses explications :
— Mina était déscolarisée avant de venir à Séoul. Lorsque je lui en ai parlé, elle a semblé un peu bouleversée.
— Abuse pas non plus…
— Rah, tais-toi et laisse-moi finir, Jaehyun. Donc, elle était pas bien… Tout comme quand on parle de son physique. Elle dit ne pas aimer s’exposer. Voilà ma théorie : au collège, Mina a subi du harcèlement à cause de son physique. Ses parents ont donc fait le choix de lui faire suivre des cours en ligne et de lui faire faire de la chirurgie pour qu’elle se sente mieux. Ça expliquerait pas mal de choses.
Je plisse les yeux et glisse mes mains dans les poches de mon pantalon.
— C’est un peu tiré par les cheveux, argue Minji en croquant dans une pomme.
— Sérieux, Jiwon, tu ne peux pas juste la laisser tranquille ? Que ce soit la vérité ou pas, ça ne nous regarde pas.
— Mais…
Je me lève et pose une main sur son épaule. Elle plante son regard dans le mien.
— Ne tire pas de conclusions hâtives, Jiwon.
Elle soupire.
— D’accord…
Je remarque quand même sa petite moue déçue. Je lui souris puis retourne m’asseoir pour finir mon repas.
* * *
Une pluie battante tombe alors que je sors du lycée. Minji et Jiwon sont partis étudier à la bibliothèque, mais je ne les ai pas accompagné étant donné que je dois aller chercher ma petite sœur à la garderie dans trente minutes. Je reste sous le préau du lycée le temps de sortir mon parapluie de mon sac, puis je couvre ma tête avec. Je quitte l’établissement et évolue dans la première rue lorsque je remarque devant moi une fille. Je reconnais à la silhouette maigrelette que c’est Mina, aussi accéléré-je un peu le pas pour rejoindre ma voisine. Je passe mon parapluie au-dessus de sa tête puis apparais à sa gauche.
Elle sursaute et lève son visage trempé vers moi.
— Ah, c’est toi.
Je souris malicieusement et hoche la tête.
— En effet. Tu as oublié ton parapluie ?
Je désigne ses cheveux qui dégoulinent d’eau, ainsi que son chemisier blanc imbibé de pluie. Tremblante, elle acquiesce.
— Tu vas bien ? Pourquoi est-ce que tu trembles ? Tu as froid ? Tu es loin de chez toi ?
J’ai l’impression qu’elle bugue, je dois avoir posé trop de questions d’un coup.
— Je me rends à l’hôpital, marmonne-t-elle. Il faut que je prenne le bus, mon arrêt est pas loin… T’en fais pas pour moi.
— L’hôpital ? Ça va ?
Mina hoche la tête en détournant le regard.
— C’est pour ma mère.
— Mince… Elle a quoi ? C’est urgent ?
— Non, non… Tu peux repartir, je t’assure que ça va.
— Je t’accompagne au moins jusqu’à ton arrêt de bus.
Elle grimace mais obtempère. Elle ne parle pas du trajet, préférant fixer le goudron rendu brillant à cause de la pluie. J’espère pour elle qu’elle n’attrapera pas froid. Je me demande ce qu’a sa mère, mais je ne peux évidemment pas reposer la question alors qu’elle a évité de me répondre tout à l’heure.
Nous finissons par arriver devant un petit arrêt de bus. Mina lève sa main pour le montrer puis la laisse retomber contre sa cuisse.
— C’est juste là.
— Ah, oui, c’était vraiment pas loin. Bon, je te laisse alors.
— Oui, merci, à demain.
Mina s’incline plusieurs fois, puis je disparais en direction de la garderie.
* * *
Le lendemain, je constate que ma voisine est absente. Le professeur principal fait l’appel, comme d’habitude, puis lance :
— Jaehyun, est-ce que tu peux prendre les cours pour Mina ce matin ? Elle revient dans l’après-midi.
— Oui, Monsieur.
— Bien.
Et il disparaît, laissant la place au professeur d’anglais. Jiwon lance un regard suspicieux à la place de Mina puis elle se concentre sur le cours. Je prends les feuilles en double et recopie le cours une deuxième fois pour ma voisine.
Au final, à onze heures trente, la porte s’ouvre sur Mina. Elle s’incline et s’excuse pour son léger retard, puis elle avance à grands pas pour venir s’asseoir à côté de moi. Je lui tends les cours du matin et elle me remercie.
— Comment va ta mère ?
— Hein ? Ah… euh… bien. Merci de demander.
Elle rougit avant de tirer sur les manches de son chemisier pour recouvrir ses avants-bras. J’ai quand même le temps d’apercevoir un pansement dessus.
Lorsque la sonnerie indiquant la pause midi retentit, Jiwon se tourne vers Mina et moi.
— Hey, Mina, ça te dirait de manger avec Minji, Jaehyun et moi ?
Hésitante, ma voisine mordille sa lèvre inférieure.
— Allez, viens, ce sera sympa. En plus, ce midi, il y a des macarons en dessert au self.
— Jiwon, on ne mange jamais au…
Ma meilleure amie plaque ses deux mains sur ma bouche pour m’empêcher de finir ma phrase. Intrigué, je la repousse avant de hausser un sourcil.
Elle ne laisse pas de temps à Mina pour réfléchir, elle la saisit par le bras pour l’attirer contre elle.
— On va passer un bon moment !
* * *
Minji fixe Mina, choqué. Nous sommes assis à une table de quatre dans le self. Je suis à côté de mon meilleur ami, qui est en face de la nouvelle, cette dernière étant à la droite de Jiwon. Le regard de ma meilleure amie se pose sur le plateau de Mina. Elle semble faire la liste de ce qu’il contient : un bol de riz vinaigré saupoudré de graines de sésame, une assiette de ramyeon*, une bouteille d’eau et une barquette en céramique avec deux macarons à la vanille.
Comme tout le monde, en fait.
La nouvelle venue mange lentement mais elle semble quand même résolue à consommer tout ce qu’elle a pris. Jiwon essaye sûrement de savoir si elle fait un régime particulier.
— On t’a déjà dit que t’étais jolie ? Pff, laisse-tomber, je suis bête. On doit littéralement te le dire tout le temps. Que ça doit être épuisant t’entendre au quotidien « Oh mon Dieu, Mina tu es tellement belle ! Une vraie déesse ! Dis, quel régime tu suis ? » ! lance Minji théâtralement.
Elle pouffe de rire, dissimulant ses lèvres derrière sa main.
— Allez, dis-nous tout : combien de mecs te demandent ton numéro dans la rue en une seule journée ?
Jiwon cache son exaspération derrière un immense sourire commercial.
— Je ne sais pas…
— Fais pas ta modeste… Ça arrive souvent, non ?
Mina hausse les épaules, un peu gênée. Je donne un coup de coude à mon meilleur ami.
— Arrête, tu la mets mal à l’aise.
— Oh ? Pardon, excuse-moi.
— C’est rien, sourit-elle.
Jiwon attrape ses macarons entre ses baguettes et les dépose sur le plateau de Mina. Cette dernière hausse un sourcil.
— Qu’est-ce que tu fais, Jiwon ? Tu n’en veux pas ?
— C’est la tradition. Quand quelqu’un est nouveau, pour lui montrer notre affection, on lui donne notre dessert. C’est un peu comme un serment, du genre « Je t’ai donné mes macarons, ça veut dire que je m’engage à prendre soin de toi ».
Qu’est-ce qu’elle raconte, encore ?
Les yeux de Mina se mettent à briller. Elle entrouvre les lèvres :
— Je… Vraiment ? Merci ! C’est très gentil à toi, Jiwon… Dis, tu es bien née en avril ?
Ma meilleure amie opine du chef.
— C’est peut-être un peu précipité, mais… Je peux t’appeler eonni** ?
*Ramen coréen
**“Grande sœur” en coréen. Ce terme est utilisé par les filles pour désigner une fille plus âgée qu’elles dont elles sont proches, sans forcément faire partie de sa famille.

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