Chapitre 9

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Le mardi suivant, durant le cours de sport, je constate que Mina ne fait pas. Vêtue quand même de l’uniforme pour l’EPS, elle aide le professeur à disposer des plots sur la piste d’athlétisme du lycée. L’air du matin est encore frais, malgré le doux soleil. Quelques oiseaux piaillent, et je sens d’ici l’odeur des cuisines de la cantine.

Jiwon est à côté de moi, ses cheveux bruns attachés. Elle porte par-dessus l’uniforme de sport le maillot de l’équipe de base-ball du lycée, avec le numéro 10, soit Taehan, qui fait partie de notre classe. Elle lasse ses chaussures puis se remet debout.

— T’as vu, Mina fait pas… C’est quand même bizarre qu’une fille aussi mince qu’elle ne fasse pas de sport.

— Elle est peut-être juste dispensée pour cette semaine, supposé-je.

Jiwon hausse les épaules, peu convaincue. Seulement, elle n’a pas le temps d’en dire plus, le prof nous réunit tous.

— Nous avons déjà évalué votre endurance la semaine dernière. Aujourd’hui, vous allez former un binôme avec une personne qui a fait à peu près les mêmes temps que vous, et vous allez courir ensemble. Vous allez courir douze minutes à quatre-vingts pourcent de votre vitesse maximale, puis six minutes à quatre-vingt dix pourcent, et enfin trois minutes à cent pourcent. On vous chronométrera pour vérifier que vous faites les bons temps. C’est bon pour vous ?

Nous répondons « oui » en chœur. Satisfait, le prof hoche la tête.

— Commencez par faire trois tours de piste pour vous échauffer. Et penser à étirer vos jambes entre chaque tour. C’est parti ! Les chronomètres sont dans le local, tiens, Mina, tu peux les sortir s’il te plait ?

— Oui, Monsieur Choi, répond-elle en s’inclinant.

Tandis que nous formons nos groupes, la jeune fille s’en va en direction du local, serrant les bras autour de son buste pour se réchauffer. Ayant fait plus de tours que Jiwon au dernier cours, je suis séparé d’elle. Ma meilleure amie gonfle un peu les joues, déçue, mais se dirige vers Heerae. De mon côté, je rejoins Taehan.

— Tu avais fait environ une minute trente le tour, la dernière fois, non ?

— Mouais… On court ensemble, donc ?

— Si ça te va.

— Ouais, pourquoi pas. On fait les tours d’échauffement ?

Je hoche la tête. Alors que Taehan et moi trottinons pour chauffer nos muscles, je croise le regard assassin de Jiwon.

J’en connais une qui est jalouse.

Je lui souris malicieusement, et elle soupire.

— Tu es proche de Chae Mina ? me demande soudainement Taehan.

Je tourne la tête vers lui, étonné par sa question.

— Proche ? Non, pas du tout ! C’est une gentille fille avec qui je m’entends bien, simplement.

— Vraiment ?

— Oui. Pourquoi ?

— Hm ? Rien…

Je souris et observe Taehan.

— Tu as un faible pour elle ? C’est ça, n’est-ce pas ? Tu sais, tu peux me le dire.

— Eh… On ne peut donc rien te cacher ?

Il abuse un peu…

— Tout le monde l’aime bien, non ?

Je hausse les épaules, pas vraiment sûr de ce qu’il affirme.

— Enfin, c’est surtout son physique qui fait ça. Mais y a des rumeurs pas très sympa sur elle.

— Je sais.

En revanche, je ne suis pas sûr qu’elle soit au courant et je préfère ne pas lui en parler. Nous passons justement près d’elle, et j’en profite pour l’observer un peu. Elle dispose des plots tous les cinquante mètre, comptant la distance avec ses pieds, ses mains en partie dissimulées par les manches trop longues du manteau qu’elle a fini par mettre.

— Dis… Tu veux pas me passer son numéro ?

— Hein ? Oh, je sais pas… Faudrait lui demander directement.

Taehan hausse les épaules et se gratte la nuque, fixant Mina.

* * *

À la fin du cours, alors que Jiwon et moi sommes assis sur la piste en train de boire dans nos gourdes, elle me donne un coup de coude. Je manque de recracher mon eau et je la fusille du regard, mais elle m’ignore et me désigne Taehan. Il est en pleine discussion avec Mina, et je perçois sa gêne d’ici.

Je souris en coin et lève les yeux au ciel.

— C’est pas vrai… marmonne Jiwon. Elle a tous les gars à ses pieds, elle pouvait pas me laisser Taehan, au moins ?

— Idiote, tu n’as qu’à te rapprocher de lui, au lieu d’attendre qu’il te remarque.

— Rah, ça va…

Je lui tapote l’épaule, faussement compatissant, avant de me mettre debout.

* * *

En ressortant des vestiaires, nous croisons Minji, flanqué de Hyesung. J’ai le pressentiment que ces deux-là vont devenir inséparables.

Hi, everybody ! On va jouer au basket, vous venez ?

Jiwon fronce les sourcils et s’étire.

— Ça va pas ? On vient d’avoir sport, nous.

— Et alors ?

Minji se penche en avant, mettant son visage à la hauteur de celui de ma meilleure amie.

— Ça va pas te tuer, si ?

Jiwon le regarde de haut en bas avec dédain avant de redresser le menton. Hyesung reste sur le côté, discret. Je lui souris et tente de l’inclure dans nos discussions, mais il préfère nous écouter.

— Ça vous dit d’aller manger des tteokbokkis après les cours ? propose Minji.

— Ce sera sans moi, décliné-je.

— Pourquoi ?

— Eh, tu cherches à nous éviter ? Viens avec nous ! ajoute Jiwon.

— Tss, vous ne pouvez pas vous passer de moi ? Je dois garder ma sœur.

— C’est ça, marmonne Minji.

— Eh, je te permets pas ! m’exclamé-je.

Jiwon ajuste sa queue de cheval en nous disant d’arrêter de nous disputer, puis elle m’attrape par le bras.

— Direction le distributeur automatique ! Je mangerai bien une barre chocolatée.

— Et nous on a pas le droit de venir ? s’offusque Minji.

— Vous vouliez pas faire un basket ?

Sans leur laisser le temps de répondre, ma meilleure amie m’entraîne dans le hall. Je l’écoute me raconter sa vie pendant qu’elle tape sur l’écran pour sélectionner son snack, avant d’insérer deux billets de mille wons* dans la machine.

* * *

— Ah, oppa, tu es rentré.

Soyeon est assise dans le canapé, visionnant le dessin animé K-pop Demon Hunters pour la dixième fois au moins. Je lui demande si nos parents sont là, mais elle ne me répond pas, trop occupée à chanter Soda pop ou je ne sais trop quoi.

Elle bouge ses épaules, se mettant debout devant la télé pour exécuter la chorégraphie. Je mets en pause le film, la contrariant.

— Eh, c’était le meilleur moment.

— Papa et Maman sont partis ?

— Papa est pas rentré, il travaille tard. Et oui, Maman est déjà partie.

Comme tous les mardis soirs, ma mère a son club de lecture et je suis seul avec Soyeon et mon père. Exceptionnellement, ce dernier a une réunion aujourd’hui, donc je me retrouve à garder ma sœur.

— Remets-le film, oppa, geint-elle.

— Ok… Mais on mange dans dix minutes !

— Pff, t’as pas le temps de cuisiner en dix minutes.

— Oh que si ! J’ai acheté des ramyeon à la supérette.

Ma petite sœur hoche la tête puis relance son dessin animé. Depuis la cuisine, je l’entends entamer le dernier refrain de sa musique préférée du film. Elle chante un peu faux, mais c’est adorable.

Je reviens dans le salon quelques minutes plus tard, notre repas en main. Je mets le film en pause et m’installe sur la table basse, face à Soyeon.

— Plus tard, je serai idole, me révèle-t-elle en aspirant les nouilles.

— Hm…

Je finis ma bouchée avant de lui répondre :

— Commence par apprendre à chanter… Tu me casses les oreilles avec ton Soda pop.

— Eh, t’es méchant.

Elle me donne un petit coup de pied. Nous finissons le repas en silence puis ma sœur insiste pour regarder la fin de son film avant d’aller dormir. J’hésite, voyant qu’il est déjà vingt-et-une heures.

— Non. Tu seras fatiguée demain, si tu te couches trop tard.

— Mais !

— J’ai dit « au lit », Soyeon.

Boudeuse, ma petite sœur monte les escaliers en claquant des pieds, allant dans la salle de bain pour brosser ses dents. Je soupire et débarrasse la table. Je jette nos pots dans la poubelle jaune et fais la vaisselle des baguettes. Je vérifie que j’ai bien éteint le gaz après avoir fait chauffer de l’eau tout à l’heure, puis je vide le lave-vaisselle.

Quelques minutes après, ma petite sœur descend, en pyjama. Elle tire sur le bas de ma chemise.

— Je suis prête.

— Monte dans ton lit, je te rejoins.

Elle hoche la tête et disparaît. Je finis d’essuyer le bol que j’avais en main puis je grimpe les escaliers. J’entre dans la chambre de ma petite sœur et pousse un soupir en constatant le bazar par terre.

— Eh, demain tu rangeras ta chambre en rentrant de l’école. Sinon, tu vas encore te faire disputer.

Soyeon grogne mais obtempère. Elle se glisse ensuite dans ses draps, attendant que je vienne lui faire son « bisou du soir ».

— Tu es grande pour ça maintenant, non ?

— Non.

— Tss… C’est la dernière fois que je le fais.

Je me penche pour presser mes lèvres sur son front, puis je tourne les talons et éteins la lumière. Je referme doucement la porte en chuchotant « bonne nuit », puis je redescends pour finir de ranger la cuisine.

*Environ 1,20 €.

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