Chapitre 11
— Mina n’est pas là ? m’étonné-je le lundi suivant.
— Alors toi… ronchonne Jiwon. C’est mon anniversaire, et la première chose que tu dis en arrivant, c’est « Mina n’est pas là ? »… Elle est plus importante que moi, ça y est ?
Je regarde mon portable et constate que, en effet, nous sommes le vingt-huit avril.
— Excuse-moi… Bon anniversaire nuna*…
— Mouais, je préfère ça… Mais bon ! Chae Mina a pris ma place dans ton cœur. Alors quoi, on va bientôt l’entendre t’appeler « oppa » ?
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
Jiwon sourit et s’installe à sa place, sortant ses affaires de cours. Taehan, son voisin de table, la rejoint en balançant un petit « salut », avant de se tourner pour observer la place vacante à mes côtés.
— Mina n’est pas là ? demande-t-il, lui aussi.
— Pourquoi tout le monde s’inquiète à ce point pour elle ? geint Jiwon.
La sonnerie retentit et le prof arrive, coupant court à nos discussions. Comme à chaque fois que ma voisine est absente, j’attrape des feuilles à part pour lui recopier le cours.
* * *
— Je trouve Mina un peu bizarre, souffle Jiwon à la pause midi.
Minji ne nous a pas rejoint, désirant manger seul avec Hyesung.
J’en connais un qui a le béguin pour son voisin de table…
— Juste parce qu’elle est absente ? questionné-je en mélangeant mon riz au vinaigre noir.
— Elle est souvent absente, quand même.
Je hausse les épaules.
— Elle a peut-être des problèmes familiaux ? suggéré-je.
Jiwon gonfle un peu les joues, peu convaincue. Je la fixe quelques instants, me demandant si elle la déteste toujours autant que le premier jour.
— Tu pourrai pas lui demander ? T’es proche d’elle, non ?
— Toujours pas, marmonné-je entre deux bouchées. De toute façon, ça ne se fait pas trop de lui poser des questions là-dessus.
— Mouais, quand même…
Je soupire et continue de manger. Jiwon observe Taehan et ses amis qui jouent au base-ball sur le terrain du lycée, sa tête reposant contre son poing.
— Pourquoi tu n’irais pas voir Taehan, au lieu de le fixer ?
Elle se retourne pour me regarder, les yeux grands ouverts.
— Ça va pas ? Tu as bien vu qu’il préférait Mina… Ah, quelle triste vie…
Je lève les yeux au ciel et pose mon panier-repas à mes côtés, me mettant debout. Je frotte les grains de riz qui sont tombés sur ma chemise puis passe une main dans mes cheveux noirs.
— Eh, tu vas où ?
Je donne un léger coup de menton vers la bande de garçons. Immédiatement, Jiwon saute sur ses deux pieds et m’attrape par le bras.
— Eh ! Tu es fou ?
— Je te donne simplement un petit coup de pouce.
Les mains dans les poches, je m’avance vers le terrain de base-ball.
— Lee Jaehyun ! hurle ma meilleure amie.
Je me retourne tout en continuant de marcher et je souris à la jeune fille. Elle me rattrape en courant et resserre sa queue de cheval, avant de m’arrêter en posant une main sur mon ventre.
— Attends deux secondes.
Elle oriente son visage vers moi.
— Mon maquillage est ok ? Ou je dois faire quelques retouches ?
Je considère rapidement son mascara, son gloss et son blush. Je hoche la tête.
— C’est bon.
Je recommence à marcher mais elle m’arrête à nouveau.
— Eh, eh… Ma coiffure ? Je n’ai pas trop de cheveux qui volent ?
— Non, allez, Jiwon !
— Et ma tenue ?
— Bon, arrête d’être chiante…
Je retire sa main de moi et reprends ma marche. Lorsque nous arrivons juste à côté du terrain, Jiwon pose ses mains sur ses joues.
— Oh la la, je ne vais jamais arriver à lui parler… s’affole-t-elle.
Elle porte ensuite sa queue de cheval à son nez, tentant de dissimuler son visage. Je lève les yeux au ciel et appelle Taehan. Il se retourne et me fait coucou, avant de s’avancer à grandes enjambées.
— Salut Jaehyun.
Il pose ensuite ses yeux sur ma meilleure amie.
— Et Jiwon, aussi.
— Oui, salut… marmonne-t-elle, soudain toute timide.
Il essuie la sueur sur son front et se tourne vers ses amis, leur faisant un signe pour leur dire de continuer sans lui.
— Euh… Vous me cherchiez ?
— Jiwon trouve que tu te débrouilles bien au base-ball.
Taehan lance un regard étonné à ma meilleure amie, qui me donne discrètement un coup de pied. Je sens qu’elle va me tuer tout à l’heure, mais pour l’instant, c’est amusant.
— Ah oui ? C’est gentil, répond-il en se grattant nerveusement la nuque.
— Elle pense que tu devrais tenter de devenir professionnel.
— Hein ? lancent-ils tous les deux.
— Oh, non, je ne suis pas si fort que ça… ajoute Taehan.
— En fait, elle aime beaucoup jouer au base-ball… Mais elle était trop timide pour venir te demander de jouer avec elle, alors je le fais pour elle.
Je souris et pose une main sur sa tête, dans le style « regarde, elle est adorable ».
— Ben, si ça te dit je suis disponible dimanche… marmonne le garçon. On pourrait aller jouer vers dix-sept heures ?
Les joues enflammées, Jiwon me fusille du regard avant d’acquiescer.
— Oui… D’accord.
— Hm, je te passerai mon numéro tout à l’heure en classe pour qu’on en rediscute. Mais là, je repars jouer. Salut !
— Salut, dis-je.
Jiwon fixe Taehan s’éloigner, puis elle se tourne vers moi avec lenteur.
— Tu as conscience que je te hais ?
— Dans ces moments-là, on dit « merci », lâché-je avec un immense sourire moqueur.
* * *
Je passe la porte de chez moi vers dix-huit heures. J’ai préféré rentrer à la maison directement après le lycée plutôt que d’aller étudier à la bibliothèque, trop fatigué pour passer encore des heures à travailler. Soyeon est chez une amie, alors je pensais que j’allais être seul, mais je vois les chaussures de mes parents dans l’entrée.
— Comme d’habitude, c’est moi qui fais tout.
La voix de mon père, sèche, résonne dans le couloir. Je m’avance discrètement et m’arrête devant la porte de la cuisine, dissimulé par le mur.
— Pardon ? s’offusque ma mère. Tu ne fous rien, Jinyoo ! Tu es constamment au travail, en réunion… Je garde les enfants toute seule, je fais les courses toute seule, je fais la vaisselle, je nettoie la maison, alors excuse-moi de te demander de cuisiner pour une fois !
— Tu gardes les enfants ? Et mardi dernier, quand c’est Jaehyun qui s’est occupé de Soyeon ?
— Ça fait des années que j’ai mon club de lecture le mardi.
Ma gorge se serre à mesure que je les observe se disputer. Ma mère m’avait dit que ça n’allait plus trop en ce moment entre eux, mais ça m’était complètement sorti de la tête. C’est la première fois que je les vois hausser le ton comme ça.
— Et ça fait des années que j’ai le même travail, donc des années que j’ai des réunions et que je suis occupé. Ça n’a rien changé, alors je ne vois pas pourquoi tu me soûles maintenant !
— C’est moi qui te soûle ? répond ma mère. Oh non, c’est plutôt toi qui m’énerves. Les seuls moments où on est tous ensemble, tu es sur ton téléphone ou tu es de mauvaise humeur. Et quand je fais des choses avec les enfants, comme regarder un film ou commander des pizzas, tu t’énerves parce qu’on fait tout sans toi. Mais tu n’avais qu’à être là !
— Ferme ta gueule, Minee, crache-t-il en claquant sa main sur le plan de travail.
Je sursaute et baisse les yeux. Je suis épuisé, et je rentre pour entendre ça ? Je fais demi-tour et enfile mes chaussures, avant de quitter la maison. Je redescends toute la rue en direction de la librairie, avec le fol espoir de croiser Mina.
Je sais pourtant que je ne peux pas compter là-dessus : elle est encore malade.
Voyant le magasin de livres fermé, je fais demi-tour pour regagner le convenience store. Comme souvent à cette heure-ci, des collégiens traînent à l’intérieur entre amis. Je m’achète des kimbaps** puis sors de la supérette pour aller m’asseoir sur un banc dans le parc le plus proche. Le soleil se couche lentement, bien qu’il fasse encore clair. Il y a quelques éclats de rire, ainsi que le bruissement des feuilles et le grincement de la balançoire.
Je soupire et mange quelques kimbaps. Honnêtement, même si c’est assez rare, je déteste entendre mes parents se disputer. La plupart du temps, les raisons me semblent totalement stupides.
— Jaehyun ?
Je relève la tête et aperçois Mina.
Alors elle… Pourquoi ne vient-elle pas au lycée, si elle peut sortir ?
Elle porte encore une casquette trop basse. Je plaque un faux sourire sur mon visage et me lève pour m’approcher d’elle. Je soulève légèrement la visière de son couvre-chef.
— Pourquoi tu te caches encore ?
Mina recule d’un pas.
— Je… j’ai une sale tête aujourd’hui.
— Tu dis ça tous les jours.
Elle mord sa lèvre.
— C’est vrai.
Je souris doucement.
— Même avec une « sale tête », t’es jolie.
Immédiatement, Mina rougit et pince les lèvres.
— Ah… Pourquoi tu dis ça comme ça ?
— Parce que c’est vrai.
Elle tire sur le bord de sa casquette pour dissimuler son visage.
— Arrête… C’est gênant…
Mon sourire s’étire et je lève devant elle mes kimbaps.
— Ça te dit ?
— Pourquoi pas.
Elle en saisit un et le porte à ses lèvres. J’entends son petit soupir de satisfaction tandis qu’elle mâche le petit en-cas. Nous allons nous asseoir sur le banc où j’étais.
— Qu’est-ce que tu fais dehors ? demande-t-elle en retirant sa casquette.
Mina se met à masser son cuir chevelu puis elle laisse son couvre-chef sur ses cuisses.
— Rien… Je suis sorti parce que mes parents se disputaient…
Je hausse les épaules.
— Et toi ? Tu n’es pas censée être malade ?
— Si… Mais je dois quand même prendre un peu l’air. Ce n’est pas bon de rester enfermée.
— Ah… Tu as quoi ?
Elle soupire et s’appuie contre le dossier du banc.
— Un rhume… Ça fait un petit moment que je l’ai, mais il ne passe pas… Et je suis trop fatiguée pour survivre à une journée de cours.
Elle grimace en se tenant le ventre, marmonnant des trucs inintelligibles. Je perçois seulement « hypertrophie » et « rate », ou un truc dans le genre.
— T’es sûre que ça va ?
— Hm ? Oui, j’ai juste un peu mal au ventre.
— Tu devrais peut-être rentrer chez toi…
Je pose ma main sur son front et la retire lentement, tandis qu’elle écarquille les yeux.
— Tu es brûlante… Tu n’aurais pas dû sortir aussi peu couverte alors que tu as de la fièvre… Viens, je te raccompagne.
— Non, c’est bon…
— Mina. Je t’ai dit que je te raccompagnais.
Réticente, elle se lève. Elle visse sa casquette sur sa tête et coince ses cheveux derrière ses oreilles, avant de me suivre. J’aurais bien aimé passer encore un peu de temps avec elle, mais elle est déjà suffisamment malade comme ça.
Nous marchons lentement pour éviter de l’épuiser, et encore une fois, je remarque une ecchymose sur sa peau. Celle sur son bras n’est plus visible, mais un hématome est apparu près de sa clavicule. Je plisse les yeux, à la fois intrigué et inquiet.
Elle s’arrête un instant pour frotter son visage et reprendre un peu son souffle, une main sur sa poitrine.
— On y est bientôt, non ?
— Oui…
Pile quand je dis ça, nous arrivons devant le portail de sa maison. Juste avant qu’elle ne rentre, je la rattrape par le poignet. La facilité avec laquelle j’arrive à la retourner, comme si elle était aussi légère qu’une plume, ne fait qu’augmenter mon inquiétude.
— Tu devrais retourner voir un médecin. Et manger mieux.
Mina baisse les yeux.
— Oui… Je sais.
Je hausse un sourcil mais elle se libère doucement de ma prise et s’enfuit derrière le portail.
*“Grande sœur” en coréen. Ce terme est utilisé par les garçons pour désigner une fille plus âgée qu’eux dont ils sont proches, sans forcément faire partie de la même famille.
**En-cas faits de riz blanc, d’huile de sésame grillé et divers autres ingrédients, le tout roulé dans de l’algue.

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