Chapitre 14

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Je sors du lycée rapidement pour être sûr de ne pas rater mon bus. Je monte dans le transport en commun dès qu’il arrive et m’assois sur le siège le plus proche de la sortie. Ayant vingt minutes de trajet, je sors mes écouteurs et les glisse dans mes oreilles, avant de les connecter à mon téléphone. J’ouvre YouTube et lance une playlist au hasard. J’appuie ensuite ma tête contre la vitre et contemple les rues de Séoul qui défilent sous mes yeux, passant des buildings et immenses enseignes publicitaires du centre de Gangnam aux quartiers résidentiels un peu plus étroits et calmes.

Je descends du bus et me dirige immédiatement vers la maison de Mina. Arrivé, je prends un petit moment pour le détailler du regard, chose que je n’avais pas encore faite. Le bois de la façade, parfaitement poli, a une teinte chaude. Les tuiles sombres des toits courbés dessinent une courbe élégante contre le ciel bleu. Le hanok modernisé est composé de plusieurs pavillons plus ou moins grands, telles les petites résidences des bourgeois de l’époque. Le portail autour est assez bas, en pierre blanche, et je peux apercevoir des bambous derrière.

Je m’avance vers les deux portes en bois et appuie sur la petite sonnette. J’entends des bruits de pas sur de la pierre se mêler au bruissement des feuilles de bambous, et la porte s’ouvre. Une femme aux traits tirés me regarde avec curiosité. Derrière elle, un magnifique jardin à la fois moderne et traditionnel s’étend, avec des deux côtés un pavillon, ainsi qu’un autre, plus grand, tout au bout. Je remarque un petit bassin avec une pagode en pierre, des lotus blancs et quelques petits poissons aux écailles orangées.

Je détourne mon regard du jardin et reporte mon attention sur la femme. Je m’incline puis me redresse pour dire dans un coréen formel :

— Bonjour, je suis Lee Jaehyun, un ami de Chae Mina. Est-ce qu’elle est ici ?

— Oui, bonjour… (Elle s’incline aussi.) Je suis Chae Taeri, la mère de Mina. Je suis heureuse de rencontrer un ami de ma fille.

Elle m’offre un sourire chaleureux.

— Lee Jaehyun, tu dis ? Je crois avoir déjà entendu parler de toi. Tu veux que j’aille chercher Mina ?

— Oui, euh… En fait, j’aimerais lui transmettre les cours du jour.

— Oui, bien sûr… Entre, entre.

Timidement, je pénètre dans le jardin et observe tout, les yeux écarquillés. Taeri me conduit jusqu’au pavillon qui se trouve sur la gauche et toque à la petite porte en bois, ornée d’une fenêtre en papier de riz. La porte coulisse, révélant Mina. Ses cheveux sont un peu décoiffés et elle porte un short et un t-shirt froissés. Lorsqu’elle me voit, elle se raidit et rougit.

Eomma*, je… Attendez un peu.

Elle referme la porte. Sa mère pouffe de rire et attend gentiment, les bras croisés. Gêné, je me tiens droit, mes poings serrés autour des lanières de mon sac.

Quelques minutes plus tard, Mina ouvre à nouveau la porte, cette fois-ci vêtue d’une short en jean et d’un pull fin.

— Ton ami t’apporte les devoirs, sourit Taeri. Je vous laisse !

La mère disparaît, me laissant seul sur le seuil de la porte du pavillon qui, je suppose, appartient à Mina. Les yeux écarquillés, elle me fait rentrer dans un couloir large et lumineux, une table basse posée juste en dessous d’une baie-vitrée ouverte sur un jardin avec un bonsaï en plein milieu.

— Euh, c’est ici que je mange… Suis-moi… bégaye-t-elle.

Elle fait coulisser l’autre porte qui se trouve dans le fond du couloir, révélant une grande pièce lumineuse tout faite de bois. Sur les poutres sont accrochés des posters de boys band de K-pop qu’elle observe soudain avec effarement. Dans le fond de la pièce repose un lit double aux draps blancs un peu défaits. Un bureau est sur la droite de la porte, jonché de cahiers, stylos et dessins. Enfin, sur la gauche de la pièce se trouve une bibliothèque, calée entre la baie-vitrée et le mur. Elle contient des livres, des origamis colorés, des photos de membres des boys band et quelques bijoux.

— Fais pas gaffe aux photos de Stray Kids, Enhypen, TXT et ATEEZ.

À part le premier, je ne connais aucun de ces groupes. Il faut dire que je ne m’intéresse pas trop à la K-pop, et je ne pensais pas que c’était le genre de Mina.

Enfin, je n’ai pas à être étonné. La plupart des lycéennes écoutent ça. Même quelques mecs le font.

Ce sont des goûts musicaux plutôt communs, au final.

Mina se retourne et désigne son bureau mal rangé.

— Euh… Tu peux poser ça là… Attends je fais de la place.

Elle se précipite sur son meuble pour mettre un peu d’ordre dans tout ce bazar. Suite à ça, elle se décale et observe sa chambre, sûrement en train de chercher des choses à cacher. Elle donne un coup de pied à une boîte que je n’ai pas le temps de le voir car elle glisse sous son lit.

— Voilà, merci… Tu peux repartir…

Mina s’incline puis elle commence à me pousser hors de sa chambre, définitivement gênée.

— Attends, je n’ai même pas posé les cours sur ton…

— Ah, vous êtes encore là.

Sa mère apparaît dans le couloir, un plateau en bois à la main. Dessus reposent des tasses de thé et des petits biscuits à la cannelle.

— Je vous ai apportés un petit goûter pour vous aider à vous concentrer… dit-elle avec un immense sourire excité.

Mina entrouvre les lèvres puis laisse tomber l’idée de me virer au plus vite. Elle retire ses mains de mon dos et récupère le plateau des mains de sa mère.

— Bonnes révisions !

Et Taeri disparaît. Mon amie s’installe au niveau de la table basse et je la rejoins avec un sourire.

— Tu vas bien ? demandé-je.

— Oui, merci…

Elle saisit sa tasse et souffle sur le thé. De mon côté, j’attrape un biscuit et mords dedans.

— Et toi ? Ça va ?

— Oui. Tu n’es pas là à cause du compte Instagram ? Je l’ai signalé, tu sais.

Mal à l’aise, mon amie trépigne sur son coussin.

— Y a de ça… Mais je suis un peu fatiguée, aussi.

Elle pose sa tasse de thé et se prend la tête entre les mains.

— C’est tellement gênant… Tout le monde a vu les photos… Je dois avoir l’air d’un monstre.

— N’importe quoi, réponds-je. On sait tous que tu es jolie.

Mina écarte les doigts pour me voir avant de rougir.

— C’est grâce à la chirurgie, dans leur tête, geint-elle.

Je me lève pour venir me rasseoir à côté d’elle. Elle se décale pour me faire un peu de place, comme si elle avait peur de me déranger, même si le fait que nos épaules se frôlaient ne me gênait pas du tout. Je me tourne vers elle pour écarter ses cheveux de son visage, marmonnant « Je te jure que tu es très jolie » lorsque je remarque une ecchymose sur sa clavicule. Mina semble comprendre que je l’ai vue, car elle se recroqueville et remet sa mèche de cheveux immédiatement.

— Tu…

J’approche ma main mais elle attrape mes doigts pour les reculer, les pupilles dilatées. Ses mains sont glacées et toutes rouges.

— Ne fais pas attention. Je me suis pris un poteau en marchant.

Sceptique, je pince les lèvres.

— Un poteau, vraiment ?

Mina hoche la tête et se recule un peu. Je retire doucement mes doigts de sa main et laisse retomber ma paume sur ma cuisse. Elle reprend sa tasse de thé et boit une gorgée, avant de croiser les bras sous sa poitrine.

— Ça te dit de sortir ? proposé-je, voyant bien qu’elle est gênée par ma présence dans son lieu de vie.

— D’accord, allons-y.

Je me mets debout et lui tends la main pour l’aider à se relever. Elle hésite avant de la saisir et je tire dessus. Elle vacille et je panique. Le temps semble ralentir, alors que son vertige ne dure qu’une seconde. J’ai le temps de me demander si je dois la rattraper, j’ai le temps de sentir mon cœur s’accélérer, j’ai le temps d’approcher mes mains de ses épaules pour la stabiliser. Elle finit par retrouver son équilibre seule, et je m’écarte un peu, gêné.

Nous quittons la maison pour regagner la rue. Une fois dehors, elle me demande où je veux aller.

— Je dois passer à la librairie acheter un cadeau pour l’anniversaire de ma petite sœur. Allons là-bas.

— Elle a quel âge, ta sœur ? questionne Mina alors que nous marchons tranquillement.

— Sept ans.

— Et elle s’appelle comment ?

— Soyeon.

Mon amie hoche la tête. Nous arrivons rapidement devant la librairie. Je pousse la porte et la tiens, laissant Mina passer devant moi. Le petit commerce sent le bois et les livres, et je remarque de l’encens qui brûle près du comptoir. Nous nous dirigeons dans le rayon enfant, où mon amie commence à observer les différents titres.

— Tu es fille unique ? demandé-je.

— Oui… Heureusement. En réalité, j’aimerais bien un petit frère, mais mes parents ont peur de refaire un enfant raté.

Mina se fige et met sa main devant ses lèvres. Elle a visiblement laissé échapper quelque chose qu’elle ne voulait pas dire. Je repose le livre que je regardais et penche la tête sur le côté.

— Pourquoi dis-tu ça ? Qu’est-ce que tu te reproches ?

Elle se fait toute petite.

— Rien. Vraiment rien.

— Arrête… C’est quoi, le problème ?

— Y en a pas.

— Mina…

Elle secoue la tête.

— Continuons de chercher un livre.

Je m’apprête à insister, mais mon téléphone vibre. Je le sors et vois un message de ma mère qui me demande si je suis à la bibliothèque.

Moi : Non, je suis à la librairie avec Mina.

Maman : Ta nouvelle amie ?

Moi : Oui.

Maman : Invite-la à manger à la maison ce soir :) Je prépare du japchae.

— Ma mère te propose de venir manger chez moi ce soir, lancé-je à Mina. Elle fait du japchae. C’est ton repas préféré, non ?

— Tu te souviens de ça ? questionne-t-elle en clignant des yeux.

Je hoche la tête. Mina réfléchit avant de sortir son smartphone pour demander l’autorisation à ses parents.

— Ok, ils ont dit « oui ».

Je souris et préviens ma mère. Nous reprenons nos recherches, lisant plusieurs résumés. Je m’amuse à regarder les images dans certains livres, puis Mina m’appelle. Elle me tend un album sur une souris qui devient idole de K-pop.

— Oh, c’est parfait. Tu es la meilleure.

Je hausse un sourcil en même temps que Mina entrouvre les lèvres.

Ça m’a échappé.

Je grimace puis pose ma main sur sa tête pour ébouriffer ses cheveux. Je me penche ensuite en avant, mettant mes yeux à hauteur des siens.

— Merci.

Je me redresse, glisse le livre sous mon coude et tourne les talons, les mains dans les poches.

Pourquoi est-ce que je me la joue cool, là ?

La gêne fait parfois faire des choses improbables…

Mina me rejoint, interloquée, alors que je paye le livre. Nous quittons ensuite la petite librairie de quartier pour marcher jusqu’à chez moi, dans un silence gênant.

*“Maman” en coréen

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